L’esprit du débutant est le troisième pilier de l’entraînement à la pleine conscience, juste après la patience. C’est une attitude qui consiste à garder l’esprit humble, ouvert et curieux face à toute chose, comme l’âme d’un enfant.
L’esprit du débutant, c’est regarder chaque instant comme si tu le vivais pour la première fois. C’est une attitude d’humilité, d’ouverture et de curiosité qui empêche l’expérience, l’expertise et les opinions toutes faites de voiler ton regard. En méditation comme dans la vie, c’est ce qui te permet de répéter les mêmes gestes sans jamais les user, avec la même fraîcheur. Non pas parce que tu ne sais rien, mais parce que tu acceptes que rien n’est jamais su une fois pour toutes.
Cela peut paraître frappé au coin du bon sens. Pourtant, l’orgueil du « sachant », de celui qui a un peu arpenté le chemin et qui pense « en savoir plus » sur tel ou tel sujet, a tôt fait de voiler le cœur des jeunes pratiquants comme des plus anciens.
C’est vrai aussi quand tu abordes la méditation après avoir lu toutes sortes de choses, suivi toutes sortes de stages, bâti toutes sortes d’opinions sur ce qu’est ou n’est pas la méditation.
Je le constate chaque jour dans ma communauté. Et plus encore dans mon propre cœur.
Il est facile de s’estimer « plus ceci » ou « moins cela », ou encore de juger de l’état d’avancement d’une personne sur tel ou tel aspect de son chemin. Il y a tellement de choses que mon ego pense mieux savoir parce que j’ai fait ceci ou cela, suivi tel parcours plutôt qu’un autre.
Avec l’esprit du débutant, tout instant vécu est perçu comme neuf et frais. Mais à cause de mes multiples attentes et désirs, de mes attachements et de mes rejets, il m’est difficile d’accueillir le moment présent tel qu’il est.
Avec la force des habitudes et du « connu », considérer les personnes, les choses et les situations autour de moi avec une vraie curiosité devient un défi.
Je pense que c’est normal, que je sais déjà, et du coup je ne prête plus attention à ce qui ne sort pas de « l’ordinaire ».
Et toi, tu n’es pas si différent de moi, je le sais bien.
Notre expertise pèse lourd, notre expérience aussi, au point de ne plus laisser aucune place à la nouveauté… Notre esprit a besoin de classer, de comparer, de sélectionner, de comprendre, de faire référence à…
Cela me rappelle l’histoire d’un maître qui reçoit un jour la visite d’un homme venu déclarer qu’il veut étudier avec lui. Le maître l’invite à boire le thé pendant que le visiteur lui expose son passé, ses découvertes, ses réflexions, son expérience, ses relations, ses avis sur la Vie et sur le Monde.
Le maître écoute patiemment. Puis il verse du thé dans la tasse déjà pleine. Celle-ci finit par déborder, le thé coulant tout autour.
Le visiteur s’écrie : « que faites-vous, ma tasse est déjà pleine ! »
Et le maître lui répond : « comment mon enseignement pourrait-il pénétrer votre esprit alors qu’il est déjà plein comme cette tasse ? »
La réponse pourrait tenir en quelques mots : en entretenant l’esprit du débutant.
Tu peux devenir un pratiquant « avancé » dans n’importe quel domaine et garder l’esprit du débutant. Tu peux aussi, à l’inverse, être un pratiquant débutant qui ne parvient jamais à se détacher de ses préjugés, de ses opinions toutes faites.
Si ce sentiment d’avoir « déjà tout essayé » te parle, tu trouveras un écho dans cet autre texte : méditer quand on a déjà tout essayé et que ça ne marche pas.
L’esprit du débutant n’est pas, et ne doit pas être, limité dans le temps ou ponctuel. C’est une qualité d’attention qui s’entretient. Car plus la pratique s’approfondit, plus le pratiquant avancé devrait être capable de garder cet esprit humble, ouvert et curieux.
Comme dans tout entraînement, l’une des clés de ma pratique est la répétition.
Si je perds l’esprit du débutant, cette répétition devient mécanique et perd sa substance.
Garder l’esprit du débutant, c’est pouvoir répéter indéfiniment les mêmes gestes, avec la même fraîcheur, la même curiosité, la même humilité.
C’est indispensable à ma progression, parce que la Vie est espiègle : au moment où je crois « trouver les réponses à mes questions », ce sont mes questions qui changent.
Entretenir l’esprit du débutant, c’est d’abord prendre conscience que, quelles que soient les apparences, chaque instant est toujours neuf, toujours complètement frais et particulier.
« On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau », nous rappelle le sage.
À quoi je pourrais ajouter que « celui qui se baigne n’est jamais deux fois le même ». Car même si nous n’en avons généralement pas conscience, chaque instant se produit dans un ensemble de circonstances et de conditions parfaitement uniques.
Prenons le niveau biophysique.
Savais-tu que ton foie se reconstitue complètement au bout d’un an, si tu te mets à la diète ?
Tes poils et tes cheveux tombent de l’ordre d’une centaine par jour, et se renouvellent en gros tous les 2 à 7 ans.
Tes globules rouges se renouvellent complètement tous les trois mois.
La muqueuse de tes intestins, elle, se renouvelle au rythme incroyable d’un million de cellules par minute ! En quatre jours, tu as un intestin tout neuf.
Compte 3 à 6 mois pour le renouvellement de tes ongles.
Tes muscles se renouvellent sur une période de quinze ans, ton squelette en dix ans.
En bref, ton corps se renouvelle tout le temps… et tu penses être la même personne ?
À la surface, les choses semblent demeurer identiques. Mais le changement est permanent. Au niveau cellulaire, personnel, familial, social, environnemental, national, terrestre, galactique ou intersidéral, il se produit en profondeur à chaque instant, sans que nous en ayons conscience.
Pourtant, je n’ai jamais vécu cet instant auparavant, tel qu’il se présente à moi. Et toi non plus.
Il est unique.
L’instant d’avant, nous n’étions pas la même personne, dans les mêmes circonstances et les mêmes conditions qu’à cet instant précis, qui ne se reproduira jamais. Et l’instant suivant, quelque chose aura déjà changé à notre insu, ne serait-ce que parce que tu as lu quelques mots de plus de ce texte.
Il est donc clair que si tout change en permanence, rien de ce qui est su ou appris ne l’est jamais définitivement. D’où l’importance de garder l’esprit du débutant dans la pratique de la méditation pleine conscience. Chaque méditation est différente, parce que chaque instant est unique.
Le premier obstacle, c’est l’impatience. En commençant la pratique, tu attends des résultats tangibles… et tout de suite, s’il te plaît !
Si ces résultats tardent, l’hésitation puis le doute laissent place à la déception, puis à la lassitude, qui débouchent sur l’abandon.
C’est d’ailleurs pour cela que l’esprit du débutant vient juste après la patience dans l’entraînement : l’un ne tient pas sans l’autre.
Un autre obstacle se présente quand l’enthousiasme du début retombe et que tu t’installes dans une pratique confortable, automatique. Surviennent alors, en plus des risques précédents, celui de stagner, qui peut engendrer différentes formes de crispation, voire de « paralysie spirituelle ».
Pour prévenir ces difficultés, il est utile de te rappeler l’état d’esprit dans lequel tu as commencé, et les raisons qui t’y ont poussé.
Entretenir l’esprit du débutant, c’est préserver ta liberté d’apprendre de chaque méditation avec une attention aiguisée, comme si c’était à chaque fois la toute première. Faire taire tes préjugés et ton orgueil, choisir une attitude humble, ouverte et curieuse à chaque instant.
Car il existe d’infinies façons de considérer tous les aspects d’une expérience avec un regard neuf. Et ce regard neuf porte en lui des possibilités de changement bien réelles.
Si j’arrête de croire que les gens sont « comme ils sont d’ordinaire », j’ouvre mon cœur et mon esprit à des situations et des relations nouvelles. Autrement dit, dès que je décide de changer mon regard sur les choses « ordinaires », mon attention se déplace. Et alors, tout change.
« La beauté se trouve dans l’œil de celui qui regarde », nous dit la sagesse populaire. Avec un regard neuf sur mon quotidien et sur les gens qui m’entourent, j’entretiens l’esprit du débutant.
Je décide de voir les choses avec la curiosité d’un enfant, comme si c’était la première fois que je voyais une fourmi, un nuage, une fourchette ou la personne qui partage ma vie.
Peu importe que l’expérience soit ordinaire en apparence. Car c’est en cherchant l’extraordinaire dans l’ordinaire que mon regard transforme en magie permanente la vie qui m’entoure.
Voici un geste tout simple, à tenter à ton prochain repas.
Prends l’objet le plus banal de ta table : ta fourchette.
As-tu déjà considéré l’âge astronomique du métal qui la constitue ? Le lieu d’où ce métal a été tiré ?
Les personnes et les engins qu’il a fallu pour l’extraire, puis le transformer ? Le designer qui a imaginé sa ligne ?
Toutes les situations et toutes les personnes qui ont contribué à la longue chaîne de causes et d’effets, pour que tu puisses piquer la nourriture qui se trouve dans ton assiette…
Reste là un instant, la fourchette dans la main, et laisse ce léger vertige monter.
Puis, tant que tu y es, parlons-en de cette nourriture et de cette assiette. Regarde-les comme si tu les découvrais.
C’est tout. Aucune performance, rien à réussir. Juste un regard qui redevient neuf sur ce que tu croyais connaître par cœur.
Cette attitude touche de près le non-jugement, cette autre attitude qui consiste à accueillir ce qui est sans y coller aussitôt une étiquette.
Prenons conscience de ce qui est là, comme si c’était la première fois.
Et d’ailleurs, l’instant qui vient n’est-il pas toujours la première fois ?
L’esprit du débutant, c’est retrouver la première fois à chaque fois, même après des années de pratique. Je m’y exerce encore aujourd’hui, entouré des autres, débutants et habitués mêlés.
C’est l’attitude qui consiste à aborder chaque instant, chaque personne, chaque pratique comme si tu la découvrais pour la première fois. Tu poses de côté ce que tu crois déjà savoir pour redevenir humble, ouvert et curieux. Ce n’est pas de l’ignorance : c’est la conscience que rien n’est jamais figé, et que ton expérience passée peut t’empêcher de voir ce qui est réellement là, maintenant.
Parce que chaque méditation est différente, comme chaque instant est unique. Si tu abordes ta pratique avec l’idée de « savoir déjà comment ça marche », la répétition devient mécanique et perd sa substance. L’esprit du débutant te permet de répéter indéfiniment les mêmes gestes avec la même fraîcheur, et c’est précisément cette fraîcheur qui fait progresser.
En choisissant volontairement de regarder l’ordinaire comme de l’extraordinaire. Prends un objet banal, une fourchette, un verre, ta tasse du matin, et interroge tout ce qu’il a fallu pour qu’il arrive jusqu’à toi. Considère la personne qui partage ta vie comme si tu la voyais pour la première fois. Ce simple déplacement du regard suffit à rouvrir l’attention.
Deux surtout. L’impatience d’abord : tu veux des résultats tout de suite, et quand ils tardent, la déception mène à l’abandon. La routine ensuite : une fois l’enthousiasme du début retombé, tu t’installes dans une pratique confortable et automatique, et tu risques de stagner. Te rappeler pourquoi tu as commencé reste le meilleur remède contre ces deux pièges.
Et toi, à quand remonte la dernière fois où tu as regardé un objet familier, ou un visage aimé, comme si tu le découvrais ?
Si ces attitudes de la pleine conscience te parlent et que tu aimerais les recevoir en douceur, une par une, sans te noyer sous la théorie, j’écris chaque mardi matin une petite lettre qui s’appelle « Au coin du feu ». Jacqueline et moi la co-signons. Nous y parlons de présence, de chemin, de ces petits riens qui changent tout, comme entre amis autour d’un feu. Tu peux t’y installer ici, c’est gratuit et cela arrive une fois par semaine, tranquillement.
Et si le sujet du « j’ai déjà tout essayé » te suit encore, ce texte pourrait te faire du bien : méditer quand on a déjà tout essayé et que ça ne marche pas.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
