Le non-effort est le cinquième pilier de la pleine conscience, juste après la confiance en soi. Et c’est sans doute celui qui, en tant qu’Occidentaux, nous place face à l’un des plus grands paradoxes de la pratique.
Nous voudrions bien faire.
Nous voudrions un résultat.
Et voilà justement ce qui nous barre la route.
Le non-effort, en pleine conscience, c’est cesser de vouloir obtenir un résultat pour laisser les choses prendre soin d’elles-mêmes. Ce n’est ni la paresse ni le laisser-aller : c’est une attention sans jugement, d’instant en instant, sans rien saisir ni rien rejeter. Le paradoxe tient en une phrase : méditer nous demande un effort radical de non-effort, celui de nous placer volontairement dans la position de ne rien faire de productif, pour que le mouvement naturel de l’être puisse enfin se déployer.
Pour bien saisir cette notion, il faut d’abord savoir que le terme maladroitement traduit par « pleine conscience » est « sati ». Dans la langue pali de Siddhartha Gautama, dit le Bouddha, il signifie « attention juste » ou « attention nue ».
Sati n’est pas de l’ordre de l’intellect, forcément subjectif, celui qui se perd dans des rêveries, des anticipations ou des ruminations illusoires.
Il s’agit plutôt de ressentir le corps-esprit à chaque instant.
Sati, c’est l’attention sans jugement, d’instant en instant, à tout ce qui émerge du corps-esprit dans la conscience, au moment présent. Il serait donc plus juste de parler de méditation de pleine attention plutôt que de pleine conscience. Et c’est ce que je vais faire jusqu’à la fin de ce texte, pour clarifier ces notions clefs.
Tout le paradoxe de sati est là : c’est une pratique, donc quelque chose qui laisse supposer qu’il y a un truc à FAIRE. Et pourtant, elle nous conduit à produire un effort radical de non-effort. Car ce pouvoir de transformation et de guérison, qui amène beaucoup d’entre nous à méditer, n’a finalement que peu de choses à voir avec quoi que ce soit à FAIRE de façon consciente.
Contrairement à la plupart de nos activités, qui s’inscrivent dans un objectif à atteindre, la méditation de pleine attention se déploie dans le non-effort. Autrement dit, dans la simple attention à ce qui est. Il n’y a ni saisie, ni rejet face au changement.
Il ne s’agit pas non plus de chercher à changer quoi que ce soit ni à obtenir un résultat. Il s’agit plutôt de nous placer nous-mêmes, intentionnellement, dans la position de NE RIEN FAIRE, afin que les choses prennent soin d’elles-mêmes.
Le sanskrit a été l’une des grandes langues de l’Asie, parlée essentiellement en Inde. Dans cette langue, qui remonte au moins au XIVème siècle avant JC, le terme utilisé pour parler de méditation est « bhavana ». Il signifie littéralement développement, cultiver ou produire, au sens d’appeler à l’existence. Ce mot apparaît normalement accolé à un autre ; utilisé seul, il signifie généralement « contemplation » ou « cultiver l’esprit ».
Comparer la méditation à la culture d’un jardin peut d’ailleurs être une image aidante. Cette activité, très appréciée par nombre d’entre nous, demande une certaine dose de planification, de soins et d’efforts pour créer les circonstances favorables à ce que le jardin prospère.
Pourtant, tout ce qui s’y trouve pousse jour et nuit sans que nous ayons RIEN À FAIRE. Il suffit d’être attentif à ce qui est présent.
N’est-ce pas ?
Dans le cas de la méditation de pleine attention, nous créons chaque jour ces circonstances favorables en prévoyant un lieu, un moment et un support pour NE RIEN FAIRE de productif, d’agréable ou de divertissant.
Si nous pratiquons par exemple de façon dite « formelle », il s’agira juste de se poser dans l’immobilité, assis sur un coussin, un banc de méditation ou une chaise. Juste présent à ce qui est là pour nous, à cet instant.
Notre esprit, lui, continuera. À notre insu et par tous les moyens, il va générer des attentes, des motifs de satisfaction ou d’insatisfaction vis-à-vis de la pratique, se distraire, chercher à être productif. Il cherchera à FAIRE quelque chose pour exister.
Pendant les premiers mois, il créera beaucoup d’agitation intérieure. Il suffira simplement d’y être attentif, sans chercher à la modifier, sans rien saisir ni rien rejeter.
Et chaque fois que nous prendrons conscience que nous nous sommes laissés embarquer dans un train de pensées, qui nous emmène loin du quai de l’instant présent, nous ramènerons doucement notre attention ici et maintenant. En re-connectant, par exemple, avec la sensation du souffle qui entre et qui sort de nos narines.
Le paradoxe du non-effort, c’est que nous voudrions être responsables des bienfaits de la méditation sur le corps et l’esprit. Nous voudrions que notre méditation soit bien faite parce que nous avons FAIT quelque chose dans ce sens.
Il nous est généralement difficile de nous tenir dans une position où nous n’avons rien à faire de productif, de divertissant ou de plaisant. Alors nous voulons que notre méditation soit productive, divertissante et plaisante.
Et si nous avons le sentiment que c’était une expérience agréable, ou que nous ressentons certains bienfaits, ce qui est TRÈS souvent l’un des premiers retours donnés après une pratique, nous nous sentons comblés, accomplis et satisfaits.
Mais si nous n’aimons pas l’expérience et ses résultats, nous nous crispons en essayant encore plus dur. Nous nous mésestimons de n’avoir pas réussi à bien méditer. Ou nous abandonnons, face à la frustration de n’avoir pas su comment faire.
Nous avons tellement de mal à croire qu’il suffise d’ÊTRE assis. Simplement ÊTRE là, présent à soi-même, attentif à ce qui est. Cela semble manquer de substance, de concret.
Surgit alors la question qui semble toute naturelle : comment fais-tu cela ? Comment faire pour simplement rester assis là, à méditer ?
« C’est impossible, affirmeront certains, j’ai besoin de bouger, de me sentir utile, de faire quelque chose. » Et j’entends d’ici les protestataires me dire : « Jean-Marc, tu parles de ne rien faire, mais qu’en est-il du fait de suivre sa respiration ou de se focaliser sur un objet d’attention, n’est-ce pas faire quelque chose ? Et toutes ces techniques de méditation que nous apprenons et qui semblent nous aider ? Méditer, c’est donc bien faire quelque chose ? »
Ma réponse est simple. Les techniques sont des leurres, destinés à contrebalancer la tendance naturelle de l’esprit à rechercher la productivité, le divertissement ou la satisfaction, même lorsque nous avons pourtant décidé de ne saisir ni rejeter la moindre de nos pensées.
Elles proposent des objets d’attention qui donnent un « os à ronger » à l’esprit du pratiquant, jusqu’à ce que celui-ci soit suffisamment aguerri pour pratiquer sans aucun objet d’attention. Nous pouvons aussi considérer qu’elles diminuent ton « niveau de faire », tout simplement parce que suivre attentivement ta respiration ou répéter un mantra implique bien moins d’activité mentale que planifier tes prochaines vacances.
Comme dans un potager, l’utilisation d’outils favorise les conditions de culture du jardin de ton corps-esprit. En essence, le seul fait de porter une attention sans jugement à ce qui est suffit pour que les choses prennent soin d’elles-mêmes.
Mais le « mode faire », sur lequel nous sommes quasi en permanence, s’affole à cette seule idée d’être « attentif à rien ». Alors, en pratique, les leurres, les objets d’attention, permettent au pratiquant de faire un bon travail en ne faisant presque rien. Ou plutôt en diminuant drastiquement le niveau d’activité et d’agitation habituel du mental.
En bref, avec la technique, l’esprit se focalise sur une tâche simple et répétitive qui laisse une large place au déploiement de l’attention. Si le souffle est ton point d’ancrage, tu trouveras d’ailleurs de quoi approfondir dans à quoi sert la respiration consciente.
Voici un geste bref, à glisser dans une journée ordinaire, pour goûter le non-effort sans t’asseoir sur un coussin.
Choisis une chose, en ce moment même, qui pousse toute seule. Ton souffle qui entre et qui sort. La lumière qui change à la fenêtre. Le poids de ton corps sur le siège.
Ne fais rien pour l’améliorer. Ne cherche pas à mieux respirer, ni à te tenir plus droit.
Observe simplement que cela se fait, sans toi, à cet instant.
Ce que tu remarques alors, c’est ton propre « mode faire » qui s’agite, qui voudrait corriger, régler, optimiser.
Souris-lui, et reviens à ce qui pousse tout seul.
Le sens de ce petit rien : sentir, dans ton corps et pas seulement dans ta tête, qu’une immense partie de la vie avance très bien sans que tu la pousses. C’est exactement la posture de l’acceptation, le pilier suivant.
En définitive, la plupart des phénomènes qui se produisent dans le jardin et dans la Vie échappent à notre contrôle, et à tout ce que nous pouvons faire. Les végétaux poussent d’eux-mêmes. Notre corps se régénère de lui-même à chaque instant. Les saisons passent sans aucun effort direct et conscient de notre part.
Bien sûr, nous avons une certaine influence, par exemple sur le climat. Mais l’essentiel des phénomènes qui se produisent dans l’Univers échappent totalement à notre contrôle. Il en va pour ainsi dire de même pour notre être, constitué de notre corps-esprit, qui a sa propre façon de se réorienter, si seulement nous le laissons être.
N’est-ce pas fantastique ?
Tu n’as, au fond, absolument rien à faire, si ce n’est de passer régulièrement du temps à ne rien faire. À ne rien agir. À ne produire aucun effort, sinon celui d’être attentif à ce qui est.
Avec le temps et la pratique régulière, un mouvement naturel prend place de lui-même, en direction de ce qu’il y a de meilleur pour chacun de nous. Cela ne veut pas dire ne plus rien planifier du tout, mais plutôt rester ouvert et flexible. Sentir le moment où nous essayons de faire les choses à tout prix, où nous forçons la naissance du papillon en déchirant sa chrysalide.
Autrement dit, le non-effort consiste à ne pas chercher à nous rendre ailleurs que là où nous sommes. Car il n’y a en réalité rien à faire, rien à atteindre et nulle part où aller.
Au final, pratiquer la méditation n’a aucun autre but que d’être simplement soi-même. Cela demande de renoncer à réaliser une performance, à produire quelque chose d’agréable, à rechercher un état particulier. Cela consiste à ÊTRE attentif plutôt qu’à FAIRE ou AVOIR.
Non, et c’est là toute la subtilité. Le non-effort n’est ni la paresse ni le laisser-aller. Tu prévois un lieu, un moment, un support, et tu t’assois vraiment. L’effort porte sur une seule chose : rester présent et attentif, sans chercher à obtenir un résultat, sans rien saisir ni rejeter. Tu ne quittes pas ta place, tu cesses juste de tirer sur la plante pour la faire pousser.
Un peu, oui, et c’est voulu. Le souffle, un mot répété, un objet d’attention, ce sont des « os à ronger » que nous donnons à l’esprit pour qu’il cesse de s’agiter. Ils abaissent ton « niveau de faire » : suivre ta respiration mobilise bien moins le mental que préparer ta journée. Petit à petit, quand l’attention devient plus stable, tu peux même te passer de tout support.
C’est justement la question à lâcher. Vouloir réussir, c’est retomber dans le « mode faire » qui te crispe et te juge. Une séance agitée n’est pas ratée, une séance agréable n’est pas mieux réussie. Il n’y a rien à réussir, rien à rater : il y a seulement de la présence, ou de l’absence à laquelle tu reviens, encore et encore.
Les deux sont cousins et se répondent. Le non-effort concerne surtout ta manière de pratiquer : ne pas forcer, ne pas viser un état. Le lâcher-prise touche plus largement à ta relation au contrôle dans la vie entière. Le premier t’apprend le second : en cessant de forcer sur le coussin, tu apprends peu à peu à desserrer ailleurs.
Et toi, à quel endroit de ta vie tires-tu sur la plante pour la faire pousser plus vite ?
Si ces textes te parlent, je t’invite à me rejoindre autour de « Au coin du feu », la lettre que Jacqueline et moi envoyons chaque mardi matin à 7h. Nous y prenons le temps de ralentir, de méditer un peu ensemble, loin du bruit. C’est simple, c’est gratuit, et tu peux t’y inscrire ici. Tu peux aussi, d’ici là, aller voir ce qu’est la Voie de l’Instant, ce fil tranquille qui relie toutes ces attitudes.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
