Lorsque tu décides de changer quelque chose dans ta vie, par exemple te remettre à faire du sport, modifier ton alimentation ou te coucher plus tôt, il est parfaitement normal de faire face à toutes sortes d’entraves. Et cela est également vrai lorsque tu te décides à pratiquer la méditation pleine conscience.
Le plaisir des sens est le premier des cinq obstacles classiques de la méditation. Il apparaît dès que ton esprit étiquette une sensation comme « agréable » et court après, ou fuit tout ce qui est inconfortable. Or méditer est inconfortable au début : le dos tire, les jambes s’ankylosent, l’esprit réclame autre chose de plus doux. Le contourner ne consiste pas à supprimer la sensation, mais à rester posé sur ton objet d’attention, par exemple le souffle, en observant le déplaisant sans le saisir ni le rejeter.
La plupart des difficultés que nous rencontrons sont celles par lesquelles tout le monde passe, mais nous nous demandons souvent si nous sommes seuls à vivre ce genre de défis. D’où l’intérêt de rejoindre une communauté de pratiquants qui favorise les échanges afin de constater que ce qui nous défie est en fait le lot commun.
Si tu as commencé à pratiquer la méditation, sans doute as-tu pris conscience, peut-être même plus que jamais auparavant, de l’inconstance de ton esprit, de sa grande agitation. En l’espace d’une seule minute ton esprit peut se projeter dans toutes sortes de pensées liées au passé immédiat ou lointain et dans toutes sortes de réflexions concernant le futur proche ou lointain.
Tu sautes du coq à l’âne en permanence.
Toi-même, ou d’autres personnes, peuvent devenir le sujet de ce bavardage incessant.
Un vrai vacarme, en fait, alimenté par toutes tes préoccupations du moment.
Et comme le décrit avec humour Pierre-Jean, un membre de mon groupe Facebook, le bavardage mental ressemble à ça :
« Je vais être en retard à ma réunion…
Au Proche-Orient, les tensions…
Mais il va avancer, cet imbécile ?
Zut, j’ai oublié mon rouge à lèvres
Tiens, il commence à pleuvoir
Faut que j’appelle Maman
Si je réessayais d’arrêter de fumer ?
…
Une fourmi se promène sur un brin d’herbe »
Parfois un thème revient, quelque chose que nous ruminons et qui se représente en boucle avec de nouvelles interruptions. Et cela nous montre que tout s’entrechoque dans nos têtes, un véritable brouhaha qui repose sur des schémas conditionnés, sur le mode automatique que j’aime appeler le mode zombie.
Nous pouvons même parfois nous demander combien nous sommes là-dedans, tellement il semble y avoir de monde, et qui est vraiment le chef ?! 😀
Et c’est tout le problème de ce mode zombie dans lequel nous nous trouvons quasi en permanence : nous ne sommes pas présents ici et maintenant à l’expérience de l’instant.
Par exemple, assis à table pour partager un repas en famille, notre corps est présent dans la pièce tandis que dans notre tête nous revivons le conflit avec un collègue, nous pensons au week-end à venir, au film de la veille et au fait qu’il va falloir arroser les plantes et acheter des timbres…
Peut-être qu’un « à quoi tu penses ? » ou un « passe-moi le sel » nous fera revenir très brièvement dans l’instant présent, avant que notre machine infernale à générer des pensées se remette en route, l’instant d’après.
Lorsque nous prenons conscience de ce mode de fonctionnement, il ne s’agit pas de nous auto-flageller ou de nous mésestimer. C’est dans la nature de l’esprit humain d’être instable et inconsistant. Nous sommes tous à la même enseigne. La pratique de la méditation pleine conscience nous amène à le réaliser et à revenir systématiquement à l’instant présent, ici et maintenant.
C’est comme un entraînement qui a l’avantage de développer notre capacité d’attention et de concentration. Il nous permet également d’identifier des schémas récurrents, des modèles personnels que nous avons installés avec le temps et qui nous ramènent systématiquement dans les mêmes ornières.
Et puis, petit à petit, il nous amène à décrypter notre propre langage symbolique du corps-esprit, qui fait que certains de nos états corporels produisent certains types de pensées et, inversement. Entre les deux se trouve un espace de choix et de liberté que la méditation pleine conscience permet de défricher et d’installer.
Avant d’en arriver là, il est bon de connaître les obstacles que tu rencontres sur le chemin de la pratique et qui peuvent te ralentir voire te stopper complètement.
Il y a cinq catégories d’obstacles qui n’épargnent personne, pas même les méditants les plus avancés. Nous pouvons les contourner pendant des semaines, des mois ou des années mais, à tout instant, ils peuvent se représenter sur le chemin. Si nous sommes capables de les reconnaître, il est plus facile de s’en prémunir.
C’est un peu comme des guêpes.
Alors que nous arpentons les chemins de la conscience à la recherche de nous-mêmes, nous croiserons sans aucun doute l’une ou l’autre de ces créatures.
Si nous l’identifions pour ce qu’elle est et nous comportons adéquatement, même si le risque demeure, il nous est aisé d’échapper à une douloureuse piqûre.
Et si, avec la pratique et le temps, ces obstacles ne nous piquent plus autant, c’est parce que nous devenons plus attentifs aux risques d’attaque et plus entraînés à les éluder.
Retenons que le risque zéro n’existe pas et que tout ce qui peut entraver la méditation entre dans l’une ou l’autre de ces cinq catégories. En les étudiant, nous découvrons qu’il s’agit uniquement d’empêchements intérieurs, générés par le mental.
Tout ce qui pourrait venir de l’extérieur, comme un environnement bruyant ou une mouche effrontée, n’est considéré comme un obstacle qu’à partir du moment où le pratiquant le laisse entrer « à l’intérieur ». C’est en prêtant attention au bruit ou à la mouche que l’esprit s’irrite, en désirant autre chose que ce qui est : du silence, pas d’insecte, etc.
Autant que possible, nous pratiquerons dans des environnements où les causes externes de perturbation seront les plus faibles possibles, en veillant à méditer dans un endroit calme et tranquille, ni trop chaud ni trop frais et ne présentant aucune difficulté particulière.
À l’instant où la méditation commencera, tu feras face au premier obstacle : le plaisir des sens.
Quelle que soit la sensation que tu peux ressentir, ne serait-ce qu’un bref instant, aussitôt que tu l’étiquettes comme « plaisante » ou « agréable », le plaisir des sens est là. L’esprit se charge d’attirer ton attention vers ce qui t’apporte de la satisfaction et de rejeter tout ce qui pourrait t’apporter de l’inconfort.
Et c’est inconfortable de méditer, surtout au commencement.
Tu es rapidement mal à l’aise dans ton corps de devoir rester immobile, tu as mal aux jambes, au dos, à la nuque…
Nous découvrons des douleurs qui étaient là, en sourdine, mais auxquelles nous ne prêtions aucune attention. Notre corps nous crie des choses alors qu’enfin nous lui accordons un peu d’attention. Du « je suis mal à l’aise » au malaise il n’y a qu’un pas que l’esprit a tôt fait de franchir pour nous inviter à faire autre chose, à cesser la pratique, à nous faire du bien… autrement qu’en méditant.
Cela demande du temps et de la pratique pour que le plaisir des sens cesse et que l’esprit goûte au bien-être procuré par le fait de demeurer paisiblement sur son objet d’attention.
Au cours de notre développement intra-utérin, puis pendant les premiers mois de notre vie, nous avons appris le Monde au travers des sensations. Elles ont guidé notre esprit dans la découverte de notre propre incarnation. Comment ? Au travers de nos sens.
Bien avant que la pensée envahisse notre perception du Monde, le goût et l’odorat, le toucher, l’ouïe et la vue ont été nos premiers guides pour apprécier la vie. Très vite les émotions se sont ajoutées aux sensations, et puis, plus tard, le langage et avec lui les pensées.
Généralement notre maman, bénie soit-elle, a nourri nos sensations agréables en nous apportant tout l’amour et le soin qu’une mère donne naturellement à son nourrisson. Et nous savons aujourd’hui que le manque d’affection a des effets dévastateurs sur notre développement.
Nous nous sommes attachés à certaines sensations, à certaines odeurs, à certains goûts et à certaines émotions… de façon tellement profonde et inconsciente que, dès qu’il s’agit d’une sensation agréable, notre esprit la désire, la recherche et s’y attache afin qu’elle dure.
Le plaisir des sens est un obstacle qui masque la véritable nature des choses, car il se focalise sur un seul aspect de la réalité : le côté agréable. Or ce qui apporte le véritable bonheur n’est pas lié au plaisir des sens, qui est, par nature, éphémère.
Pour contourner cet obstacle, tu devras donc prolonger petit à petit ton temps d’assise. Tu devras également apprendre à rester focalisé, quoi qu’il arrive, sur l’objet de ta méditation, par exemple le souffle. Tu auras aussi intérêt à observer, sans les saisir ni les rejeter, tous les aspects déplaisants de l’expérience. C’est de cette façon que cette première difficulté sera dépassée.
La prochaine fois que tu t’assois et qu’une sensation vient tirer ton attention, essaie ceci.
Tu ne cherches ni à la chasser, ni à la retenir.
Tu poses juste un mot dessus, en silence : « agréable », ou « déplaisant ».
Puis tu ramènes doucement ton attention sur le souffle, comme une vague qui revient au rivage.
Ce que tu observes, ce n’est pas la sensation elle-même. C’est l’envie de la garder ou de la fuir.
Ce petit écart entre la sensation et ta réaction, c’est exactement l’espace de liberté que la pratique t’apprend à habiter.
Il n’y a rien à réussir, rien à rater. Juste à revenir.
Le plaisir des sens n’a rien d’un ennemi, c’est notre façon de lui courir après qui nous fait tout rater. Réapprendre à savourer au lieu d’engloutir, c’est un plaisir que je cultive avec les autres, repas après repas, à la Tribu.
Le premier des cinq obstacles classiques est le plaisir des sens. Il surgit dès que ton esprit qualifie une sensation d' »agréable » et cherche à la prolonger, ou qu’il fuit l’inconfort de l’assise. Le corps réclame du confort, l’esprit propose de faire autre chose de plus doux. Le reconnaître, c’est déjà lui retirer une bonne part de son pouvoir.
Non, et c’est même le point de départ de toute pratique. C’est la nature de l’esprit humain d’être instable : nous sommes tous à la même enseigne. Méditer n’est pas empêcher les pensées d’arriver, c’est t’entraîner à remarquer que tu es parti, puis à revenir, encore et encore. Chaque retour est la pratique, pas un échec.
Tu peux commencer par ajuster ta posture pour ne pas t’infliger une douleur inutile, dans un endroit calme, ni trop chaud ni trop frais. Pour le reste, tu apprends à observer l’inconfort sans le saisir ni le rejeter, en le nommant simplement, puis tu reviens au souffle. Petit à petit, en prolongeant l’assise, ce qui te crispait au début cesse de te capturer.
Il n’y a pas de délai à cocher, et personne, pas même les méditants les plus avancés, n’en est définitivement débarrassé. Avec le temps, ces obstacles ne te piquent plus autant, non parce qu’ils disparaissent, mais parce que tu deviens plus attentif et plus habile à les repérer avant qu’ils ne t’emportent.
Le plaisir des sens n’est que la première de ces cinq guêpes. La prochaine sur le chemin est plus brûlante : je te retrouve pour parler du second obstacle, celui de la colère. Et toi, quelle est la sensation, agréable ou déplaisante, qui vient le plus souvent te déloger de ton assise ?
Si ce cheminement te parle, c’est exactement ce que nous partageons chaque semaine dans notre lettre « Au coin du feu ». Jacqueline et moi t’y écrivons le mardi à 7h, un texte tranquille pour poser un peu de présence sur ta semaine, comme une conversation près du feu. Tu peux la recevoir ici, et si tu veux comprendre l’esprit qui relie toute cette pratique, la Voie de l’Instant t’attend juste à côté.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
