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Pousser, tirer

À la fin d'une retraite RenaĂźtre, dans le dĂ©sert, nous posons quelques questions Ă  celles et ceux qui veulent bien y rĂ©pondre. L'une d'elles : "Le dĂ©sert t'a-t-il appris quelque chose de spĂ©cial ?"

Ginette a répondu :

"Oui. Il m'a appris la patience. Il m'a appris la rĂ©silience parce que ça n'a pas Ă©tĂ© facile pour moi. (
) Il y avait toujours quelqu'un pour me pousser dans la dune ou pour me tirer."

Qui, au juste ? Elle s'en tient Ă  "toujours quelqu'un".

Elle a gardé les deux verbes, pousser et tirer : quelqu'un derriÚre, quelqu'un devant, et elle entre les deux, à son rythme. Une dune, ça se monte comme ça : deux pas en avant, et le sable t'en reprend un.

Elle n'a pas dit qu'elle était montée seule. Elle aurait pu.

Qui te pousse dans la dune, en ce moment ?

Jean-Marc

Vous avez gagné un week-end

Début octobre, je t'ai laissée devant une maison presque vide, avec des comptes à sec, un associé envolé, et moi effondré dans ma voiture. Je t'avais promis la suite.

La suite n'a rien d'héroïque.

Les mois suivants, je te l'ai dit, ont été une descente aux enfers. J'avais vingt-six ans et j'étais grillé sur la place de Lyon, auprÚs des experts-comptables, des notaires, des promoteurs, de tous ceux qui m'envoyaient des clients.

Alors j'ai pris des petits jobs de vente, pour m'en sortir. Dont un que j'ai détesté : vendre du "home sharing" par téléphone. Le principe était simple. Appeler des gens, leur annoncer "vous avez gagné un week-end", et les faire venir à une présentation.

Je n'Ă©tais pas Ă  l'aise au tĂ©lĂ©phone. C'est peu de le dire. Ça reste une des missions les plus difficiles de ma vie, et j'en ai connu quelques autres depuis.

Ce qui m'a relevé, c'est un homme.

Le pÚre de ma future épouse était agent d'assurance. Il montait un cabinet : du courtage en assurance, de l'immobilier, de la gestion de patrimoine. Et il m'a proposé de le rejoindre. Moi. Le type grillé qui vendait des week-ends par téléphone.

Je ne sais pas ce qu'il a vu. Je sais que c'est sa confiance qui m'a aidé à m'en sortir. Je l'écris aussi simplement que ça parce que c'est aussi simple que ça.

J'avais essayĂ© de m'en tirer seul, Ă  coups de petits boulots. Il a fallu quelqu'un qui croie en moi avant que j'y arrive moi-mĂȘme.

Qui a cru en toi un jour oĂč tu n'y arrivais plus ?

Jean-Marc

Cet aprĂšs-midi

Je te recopie une phrase telle qu'elle nous a été dite : "Je sais ce qu'il faut faire. Et il y a une espÚce de truc qui bloque le premier pas."

La femme qui nous a dit ça ne manquait de rien pour commencer. "J'ai plein d'idĂ©es", ce sont ses mots. Elle avait mĂȘme cherchĂ© l'explication la plus simple, la fatigue, et l'avait Ă©liminĂ©e toute seule : quand c'est pour autre chose, l'Ă©nergie est lĂ . "Donc ce n'est pas un problĂšme d'Ă©nergie."

Puis elle a ajouté ceci :

"Parfois, je peux le faire pour les autres, mais pour moi, si personne ne me pousse derriĂšre, c'est terrible. Je repousse tout le temps."

Et juste aprĂšs :

"Mais je peux m'y mettre cet aprĂšs-midi. Il n'y a rien qui m'empĂȘche de m'y mettre cet aprĂšs-midi."

Rien ne l'empĂȘche, elle le sait, elle le dit deux fois. Je crois que c'est ça le plus dur Ă  porter. Un obstacle, au moins, ça se montre du doigt.

Je refuse d'appeler ça de la paresse. Une paresseuse ne fait pas pour les autres ce qu'elle remet pour elle. Elle n'a pas non plus le plan, les livres et la liste. Toi, tu les as, et depuis longtemps.

Je voulais que tu saches une chose : ce truc qui bloque a Ă©tĂ© dit Ă  voix haute, par une autre que toi, et peut-ĂȘtre avec tes mots.

Quel premier pas connais-tu par cƓur ?

Jean-Marc

L'insouciance

"Quelque part, j'ai perdu un peu l'insouciance. Parce qu'avant, je ne me posais pas de questions."

Ces mots nous ont été dits cette année, par une femme qui a ajouté un peu plus loin : "Là, je n'ai plus cette insouciance."

La photo, c'est le terrain autour de la maison. Y vivent une dizaine de tortues de terre dont nous avons hérité, et qui, elles, n'ont pas l'air de se poser beaucoup de questions.

C'était quand, la derniÚre fois que tu as été insouciante ?

Jean-Marc

Assis dans le thym

J'écris ces lignes avant de repartir. Quand tu les liras, Jacqueline et moi serons loin.

Pendant trÚs longtemps, mon corps a été une machine.

Une machine bien entretenue, remarque. Adolescent, c'était compléments alimentaires et sport à haute dose : tennis, volley, hand, athlétisme avec le triple saut pour spécialité, karaté à quinze ans. Je lui demandais de courir, de sauter, de tenir. Je ne lui demandais jamais ce qu'il ressentait. Surtout pas ça.

Et puis il y a eu le lac du Salagou.

J'avais fait un peu de quad, ce qui n'est pas exactement une pratique contemplative. Puis je me suis posé au bord du lac, assis au milieu du thym, des pins et des oliviers. Les cigales, le vent sur la peau, les parfums.

Voilà toute la scÚne. Elle ne paie pas de mine, et c'est pourtant une des grandes découvertes de ma vie.

Il a fallu la pleine conscience, Ă  la fin des annĂ©es 2000, pour que j'apprenne Ă  Ă©couter mes sensations. Avant, le vent, je savais qu'il existait. Je savais mĂȘme plein de choses sur lui. Je ne m'Ă©tais simplement jamais arrĂȘtĂ© assez longtemps pour le sentir.

Pour l'homme de concepts que j'ai longtemps été, c'était une nouvelle : j'avais une peau. Il m'a fallu tout ce temps pour m'en apercevoir. Couillon, va.

Ce jour-lĂ , mon corps a cessĂ© d'ĂȘtre une machine. Il est devenu un endroit oĂč il se passe des choses.

Quand as-tu senti le vent sur ta peau pour la derniĂšre fois ?

Jean-Marc

Vive la ménopause !!!

Il paraĂźt qu’à la mĂ©nopause, le corps devient un temple.

Sauf que dans mon cas, c’est plutĂŽt un volcan en activitĂ©, avec des Ă©ruptions imprĂ©visibles toutes les 37 minutes, dont la magnitude dĂ©pend du taux d’ƓstrogĂšnes et de mon degrĂ© d’adaptation face au monde.

Une minute, je suis une icĂŽne du calme intĂ©rieur, en parfaite harmonie avec l’univers. La suivante, je suis une torche humaine en quĂȘte de glaçons et de pitiĂ©.

La couette devient alors mon ennemie jurée. Je la rejette, je la reprends, je la renie à nouveau ,un tango thermique qui ferait fondre les glaces polaires si on me branchait sur le réseau électrique.

Et puis il y a ce moment sacrĂ©, celui oĂč, au beau milieu de la nuit, je me rĂ©veille en sueur en me demandant si je dors dans un lit ou dans un hammam clandestin. À ce moment-lĂ , deux options s’offrent Ă  moi :

M’énerver, transpirer davantage et me transformer en dragon du chaos.

Philosopher.

J’ai choisi la deuxiùme voie (principalement parce que le dragon a tendance à mouiller l’oreiller).

Alors j’ai demandĂ© Ă  ma chaleur : « Dis-moi, toi qui m’enflammes Ă  3 h du matin, que veux-tu ? »

Et elle m’a rĂ©pondu : « Je veux que tu te souviennes. Que tu brĂ»les encore pour ce qui t’anime. Que tu n’éteignes pas ta flamme, mĂȘme si ton corps t’envoie des signaux façon feu d’artifice. »

Ah.

D’accord.

Donc, ces bouffĂ©es, c’est une sorte de rappel cosmique que la passion n’est pas morte, qu’elle s’exprime juste en mode thermonuclĂ©aire.

Et le froid glacial, lui ? Il m’a soufflĂ© tout bas : « Je suis ce qui attend encore d’ĂȘtre rĂ©chauffĂ©. Ce que tu n’oses pas encore aimer. Ce que tu retiens. »

PoĂ©tique, ce corps. Un peu extrĂȘme dans sa mĂ©thode pĂ©dagogique, mais poĂ©tique. Alors, dĂ©sormais, quand la lave monte, je ne peste plus (enfin, j’essaie).

Je me dis : « Tiens, la vie me traverse encore ! »

Et quand le froid revient, je l’accueille comme une invitation à rallumer le feu
 Mais avec douceur cette fois. Pas besoin de tout cramer.

Finalement, la mĂ©nopause, c’est peut-ĂȘtre ça :

Un stage intensif de gestion de la chaleur intérieure, une retraite spirituelle sans inscription,

Une initiation au feu sacré de la vie.

Et si un jour on dĂ©couvre que toutes ces bouffĂ©es de chaleur peuvent alimenter une centrale Ă©lectrique, je me propose comme source d’énergie renouvelable !

Jacqueline

Sans adresse

"Parfois, je me sens en colĂšre et je ne sais pas pourquoi."

Cette phrase, nous l'avons entendue cette annĂ©e. Celle qui l'a dite ne s'y est pas arrĂȘtĂ©e, elle a continuĂ©. Elle n'est pas la seule Ă  nous l'avoir confiĂ©e, cette colĂšre sans adresse, qui ne vise personne en particulier et qui est lĂ  quand mĂȘme.

Je connais un peu le sujet. J'ai été un colérique. Des colÚres noires, et aprÚs chacune je me sentais misérable.

Les émotions, j'ai surtout cherché à les éviter, et longtemps. C'est la pleine conscience, à la fin des années 2000, qui m'a appris à écouter mes sensations. Et petit à petit, j'ai appris à repérer le chemin de la colÚre dans mon corps.

Parce qu'elle a un chemin. Elle part de quelque part.

À force de la sentir venir, j'ai pu dire une phrase toute bĂȘte, Ă  voix haute, avant que ça parte : "LĂ , je sens de la colĂšre, j'ai besoin d'un moment pour l'extĂ©rioriser, je reviens quand je suis calmĂ©."

Ça n'a rien de glorieux, et ça ne dit mĂȘme pas contre quoi la colĂšre est tournĂ©e. Seulement que je l'ai sentie arriver, et pour moi c'Ă©tait dĂ©jĂ  beaucoup.

Je ne sais pas pourquoi tu es en colĂšre, toi, et ce n'est pas Ă  moi d'avoir une explication.

Mais avant le pourquoi, il y a le oĂč.

OĂč commence-t-elle, chez toi ?

Jean-Marc

Une journĂ©e qui s’étire comme un chewing-gum oubliĂ© sous une table.

Il est 10h. Enfin, je crois. Peut-ĂȘtre 10h05. Quoi qu’il en soit, c’est la troisiĂšme fois que je regarde l’horloge en l’espace de trente secondes. Les aiguilles semblent figĂ©es dans une conspiration silencieuse. Le monde est paisible, trop paisible. Pas de feu Ă  Ă©teindre, pas de catastrophe Ă  gĂ©rer, rien. Absolument rien. Et pourtant, je suis Ă©puisĂ©e. FatiguĂ©e de
 quoi ? De l’immobilitĂ© du temps, probablement. MĂȘme les mouches n’osent pas bourdonner, de peur de troubler cette torpeur infinie.

Une pile de dossiers m’attend sagement, comme un chien fidĂšle. Je les regarde avec la mĂȘme Ă©nergie qu’un chat contemplant une fenĂȘtre fermĂ©e. InspirĂ©e ? Pas vraiment.

MotivĂ©e ? Encore moins. Mon cerveau, habituellement en quĂȘte d’idĂ©es brillantes, tourne au ralenti. Une vraie panne d’inspiration, façon « Ă©cran bleu de la crĂ©ativitĂ© ». J’essaye d’écrire, de rĂ©flĂ©chir, de faire quelque chose. Mais Ă  chaque tentative, une seule pensĂ©e s’impose : “Un chocolat chaud. Sous une couette. Avec un film que j’ai dĂ©jĂ  vu dix fois, mais qui rĂ©chauffe l’ñme comme un vieux pull moelleux.”

Midi. Ah, midi ! L’illusion d’un renouveau. Enfin, je me prĂ©cipite
 pour constater que mon dĂ©jeuner, prĂ©visible et triste, ne change rien Ă  cette sensation d’étirement temporel. MĂȘme en mĂąchant lentement, rien n’y fait. Je rĂȘve de m’éclipser, de rentrer chez moi, d’abandonner cette mascarade qu’on appelle une journĂ©e. Mais non, je reste, fidĂšle au poste, un hĂ©ros tragique de l’ennui moderne.

15h. Je suis convaincue que cette journĂ©e durera Ă©ternellement. Une boucle temporelle. Le Triangle des Bermudes des heures. Je m’accroche Ă  des petites distractions comme Ă  des bouĂ©es de sauvetage : un courriel insignifiant, un regard furtif par la fenĂȘtre. Je rĂȘve maintenant d’un bain chaud, d’une montagne de coussins, de me rouler en boule comme un burrito humain et d’appuyer sur “play”. Qu’importe le film, tant qu’il y a un happy end et des dialogues faciles Ă  rĂ©citer par cƓur.

17h. La dĂ©livrance approche. Enfin, si l’horloge daigne faire preuve d’un minimum de solidaritĂ©. Chaque seconde semble peser une tonne, et pourtant, je continue d’espĂ©rer. Et puis, miracle : l’heure fatidique arrive. Je sors de lĂ  comme un prisonnier qui vient d’ĂȘtre graciĂ©. Chocolat chaud, couette, film
 j’arrive.

Ou pas
. Je viens de rĂ©aliser que ma journĂ©e ne termine qu’à 19h!!!

Jacqueline

Vidée et remplie

Écrit il y a deux semaines.

Si tout s'est passé comme prévu, nous sortons des dunes, Jacqueline et moi, avec le groupe. Je ne sais pas encore dans quel état.

À la fin d'une autre retraite dans le dĂ©sert, une retraite RenaĂźtre, Ginette avait eu ces mots :

"
 je repars vidée et remplie. Vidée de tout ce qu'il fallait que je vide et remplie de bonheur, de joie, d'énergie, d'amitié, de partage."

Je n'ai jamais trouvé mieux.

Jean-Marc

Je connaissais mes rĂȘves

Au retour d'Essaouira, aprÚs la retraite "Qui suis-je ?", j'ai demandé à Line ce qui lui avait donné envie de venir.

Elle a répondu :

"Il y a longtemps que je cherche ma place. Que je tourne en rond, que j'avance, que je recule, que je vais Ă  gauche, je vais Ă  droite, etc. Mais je n'ose pas franchir le pas. Je connaissais mes rĂȘves, mais j'ai de la peine Ă  les concrĂ©tiser."

J'ai un faible pour son "etc.". Elle a fait tout le tour de la boussole, et Ă  la fin elle abrĂšge, comme quelqu'un qui connaĂźt l'itinĂ©raire par cƓur.

Mais c'est la derniĂšre phrase que je garde. "Je connaissais mes rĂȘves." Elle ne dit pas qu'elle en cherche, ni qu'il lui manque un dĂ©clic. Elle les connaissait.

C'est une situation trÚs particuliÚre, et je la crois trÚs répandue : savoir, et rester sur place.

Qu'est-ce que tu sais déjà, et que tu ne fais pas encore ?

Jean-Marc