Le feu crépite au milieu du bivouac. Le froid du désert vient de tomber d’un coup, comme toujours à Mhamid El Ghizlane quand le soleil glisse derrière les dunes. Je remets une bûche, je resserre ma veste, et j’écoute.
En face, une femme d’une cinquantaine d’années, une écharpe de laine sur les épaules. Elle ne parle ni de ses nuits hachées ni de la chaleur qui monte sans prévenir. Elle dit autre chose, plus bas, presque pour elle : le sentiment que son corps la lâche juste au moment où elle aurait, enfin, le temps de vivre.
Je ne réponds pas tout de suite.
Parce que ce qu’elle nomme là, je l’entends année après année, autour de ce même feu.
Le corps qui change, à cet âge, raconté comme une trahison. Comme une panne tombée au plus mauvais moment.
Tu connais peut-être ce basculement. Toi qui accompagnes des femmes à ce tournant. Ou toi qui le traverses en ce moment.
Le corps se met à changer les règles sans prévenir, et tout le discours ambiant souffle une seule chose : il y a un problème, il faut le réparer.
Et si le problème, justement, n’était pas le corps, mais l’histoire que nous nous racontons sur lui ?
Bien vivre sa ménopause, ce n’est pas réparer une panne, c’est traverser un passage. Et un passage demande ce que tout seuil demande : ralentir, écouter un corps qui mue, laisser une part de soi changer sans lutter contre elle. Le récit médical soigne les symptômes, mais il ne dit rien du sens. Or c’est le sens qui fait toute la différence entre subir ce moment et le traverser vraiment.
Comprends-moi bien : je ne suis pas médecin, et je ne mélange pas les torchons et les serviettes. Quand le corps a besoin d’un suivi, d’un traitement, d’un avis compétent, il faut aller le chercher. La médecine fait son travail, et elle le fait bien : elle regarde les bouffées de chaleur, le sommeil, l’équilibre hormonal.
Mais ce récit, à lui seul, reste incomplet.
Il parle d’un corps à corriger. Il ne dit rien de ce qui se joue à l’échelle d’une vie.
Quand une femme n’entend, autour d’elle, que le vocabulaire du manque, de la carence, du déclin à compenser, elle finit par recevoir un message souterrain : ton corps te trahit, tu diminues. Répétée assez longtemps, cette phrase devient une prophétie.
Nous devenons l’histoire que nous nous racontons.
En tant que facilitateur, je vois l’autre moitié du paysage. La médecine regarde les symptômes ; moi, je regarde le sens qui se cache dessous. Car ce moment ressemble à ces grands virages de l’existence, ceux où la suite ne se déduit plus de ce qui précède.
Un tournant, pas une avarie.
Regarde la nature en ce mois d’octobre. Les arbres lâchent leurs feuilles, le désert redessine ses dunes au vent, certains animaux changent de peau ou de pelage. Personne n’appelle cela une défaillance : c’est une mue, une saison qui tourne.
Le corps, à la ménopause, fait quelque chose de cet ordre.
Il change de rythme, de besoins, de manière d’être habité.
Il ne perd pas une fonction : il change de saison.
J’ai appris, au désert comme dans nos retraites en bord d’océan à Essaouira, que le corps ne ment pas. Il ne se contente pas de tomber en panne : il parle. Et souvent, ce qu’il réclame à ce passage, c’est précisément ce que nous refusons de lui donner depuis vingt ans : plus de lenteur, plus de repos, plus de présence.
Entendre les changements du corps comme une information, et non comme un verdict, ça change tout. C’est le premier pas pour revenir habiter ton corps au lieu de le fuir. Et c’est aussi la manière la plus juste de traverser un passage de vie sans tout faire exploser.
Voici une pratique minuscule, à faire en quelques minutes, assis ou allongé. Je l’appelle « le tour du corps, sans rien réparer ».
Plutôt que de traiter ton corps comme une panne à réparer, tu peux le parcourir lentement, du sommet du crâne jusqu’aux pieds.
Tu ne corriges rien, tu ne juges rien.
Tu prends seulement la mesure de ce qui se passe à l’intérieur, maintenant.
Une zone chaude, une tension, une fatigue : tu les remarques au passage, comme pour prendre de leurs nouvelles.
Il n’y a rien à réussir, juste un corps que tu écoutes tel qu’il est aujourd’hui.
C’est l’acceptation et le non-jugement au travail : tu accueilles ce qui est là, sans te précipiter pour corriger.
Fais-le un matin, sans attente. Puis un autre. Petit à petit, un corps que tu croyais ennemi redevient un lieu où tu peux te tenir.
Subir, c’est attendre que ça passe en serrant les dents, en luttant contre un corps devenu étranger.
Traverser, c’est avancer dans le passage les yeux ouverts, et laisser une part de soi muer sans la retenir.
La différence ne se joue pas dans les symptômes, mais dans l’esprit avec lequel tu abordes ce seuil.
C’est tout le socle de la Voie de l’Instant : une attention à ce qui est là, une intention claire sur la manière dont tu veux le traverser, une intuition qui sait, souvent avant la tête, de quoi tu as vraiment besoin.
Les femmes que j’ai vues, au désert, cesser de se battre contre ce changement n’ont pas retrouvé le corps de leurs trente ans. Elles ont trouvé autre chose : un nouvel appui. Une manière plus juste, plus lente, d’habiter leur vie.
Ce passage ne leur avait rien pris. Il leur avait demandé de déposer quelque chose, pour faire de la place à ce qui venait…
Tu n’as rien à réparer.
Tout est déjà là.
En cessant de la traiter comme une maladie à combattre. Bien vivre ce moment, c’est d’abord changer l’histoire que tu te racontes sur lui : le voir comme un passage, pas comme une panne. Continue à te faire suivre médicalement si c’est nécessaire, bien sûr. Mais ajoute à cela ce que la médecine ne donne pas : de la lenteur, de l’écoute, un peu de présence à ce corps qui change de saison. Le reste suit souvent de lui-même.
Oui, et c’est peut-être là son cadeau le plus discret. Quand le corps modifie ses règles, il oblige à revenir à une question toute simple : de quoi ai-je vraiment besoin, maintenant ? Beaucoup de femmes que j’accompagne découvrent à ce moment qu’elles se sont oubliées pendant des années. Le passage devient alors une occasion de revenir à soi, pas seulement de gérer des symptômes.
En lui rendant sa dimension de seuil. La médecine s’occupe du corps physique, et c’est utile. À côté, tu peux t’occuper du sens : ralentir le rythme, mettre des mots sur ce qui bouge, t’appuyer sur le corps plutôt que lutter contre lui. La pratique du tour du corps, plus haut, en est une porte. Un temps de retraite, un cercle de parole, une communauté qui avance avec toi, une lettre lue au calme le mardi matin, en sont d’autres.
Elle n’efface pas les bouffées de chaleur, et je me méfie de qui te le promettrait. Ce qu’elle change, c’est ta relation à ce qui se passe. Apprendre à accueillir une vague sans la fuir ni la nourrir, sentir ton corps sans le juger, revenir au présent quand la tête s’emballe : ce sont des appuis concrets pour traverser, plutôt que subir. La science documente d’ailleurs ces effets sur le stress, sans miracle, mais réellement.
Et toi, ce corps qui change de saison, l’écoutes-tu encore comme une panne à réparer, ou commences-tu à l’entendre comme un passage à franchir ?
Chaque mardi, au coin du feu, Jacqueline et moi déposons une lettre. Ni un cours de plus, ni une méthode : quelques pages écrites à hauteur de vie, sur ces passages que nous traversons tous. Si ces lignes t’ont parlé, tu peux nous rejoindre au coin du feu, c’est gratuit et ça se lit tranquillement.
Et si l’envie te vient, un jour, de traverser un seuil au calme, loin du bruit, nous ouvrons quelques places sur nos retraites en 2027, au désert et en bord d’océan à Essaouira. Rien à décider aujourd’hui. Juste à le savoir.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
