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La retraite n’est pas une fin : traverser le grand tournant de la vie active

Le feu est presque mort. Il reste ces braises qui rougeoient quand le vent du soir passe sur le camp, et le froid du désert qui tombe d’un coup, comme une nappe tirée d’un seul geste sur la table. Nous sommes à Mhamid El Ghizlane, au bord du Draa, sur la dernière ligne de dunes avant le grand vide. Le thé a refroidi dans les verres. Personne ne parle vraiment.

Et puis il y a cette question. Presque à chaque retraite au désert, quelqu’un finit par la poser, à voix basse, en fixant les braises plutôt que moi.
« Dans trois mois, je pars à la retraite. Et… je fais quoi, maintenant ? »

Ce n’est pas une question sur l’argent. Ni sur les croisières qu’un dépliant fait miroiter. C’est une question qui vient de plus bas, du ventre, et qui tremble un peu. Derrière les mots, j’entends toujours la même chose : « Est-ce que je vais encore compter ? »

Tu connais peut-être ce vertige. Ou tu le sens approcher, encore lointain, comme une ligne d’horizon qui avance vers toi sans que tu aies bougé.

Tu as coché toutes les cases d’une vie active bien remplie, tu as tenu ton poste, ta place, tes responsabilités, et voilà qu’au moment où tout le monde te félicite, quelque chose en toi se dérobe.

Ce n’est pas de l’ingratitude, ni le refus de te reposer. C’est plus profond, et beaucoup plus difficile à dire à la table du repas de départ.

Je vais te dire d’où je parle, parce que je ne suis pas là pour te faire la leçon depuis un fauteuil.

Je ne suis pas retraité. J’ai la cinquantaine, j’anime encore, j’écris, je marche dans les dunes. Mais des tournants, j’en ai traversé quelques-uns, et je sais reconnaître ce vertige-là de l’intérieur.

En 2005, un groupe d’agences que ma famille avait bâti s’est effondré en quelques mois, après la disparition brutale de celui qui l’avait lancé. Du jour au lendemain, le cadre qui donnait leur forme à mes journées n’existait plus. J’avais un rôle, une fonction, une place claire dans un organigramme, et soudain plus rien. Il a fallu tout réinventer, ce qui m’a poussé, sans que je l’aie décidé, vers la formation et l’accompagnement.

Et il y a peu, fin 2025, j’ai fermé le Cercle des Facilitateurs, une formation que j’avais portée pendant des années. Personne ne me l’imposait. Je l’ai fermé moi-même. Et pourtant, le lendemain, il y avait ce silence bizarre, ce léger flottement : « Bon… et maintenant ? »

Alors quand quelqu’un, au bord du feu, laisse tomber sa question, je ne la regarde pas de haut. Je la reconnais.

Préparer sa retraite psychologiquement, ce n’est pas remplir un agenda de loisirs pour que le vide ne se voie pas. C’est comprendre que tu n’arrives pas à une fin, mais à un tournant. Un tournant, c’est un endroit où la suite de ta vie ne se déduit plus de ce qui précède.

Pendant quarante ans, ta route était balisée : un diplôme appelait un poste, un poste appelait le suivant, l’étape d’après se calculait presque toute seule. À la retraite, ce n’est pas la route qui s’arrête, c’est le balisage. Te préparer, ce n’est pas meubler l’angoisse, c’est réapprendre à lire l’horizon quand les panneaux disparaissent.

Pourquoi la retraite fait-elle vaciller, alors que tu l’attendais ?

Il y a un malentendu de départ. Nous croyons que la retraite est une affaire de repos, et nous préparons le repos : les finances, la maison, les projets, la liste de toutes ces choses à faire un jour, quand le temps viendra enfin. Puis le grand jour arrive, le corps se repose, et c’est l’identité qui se met à tanguer.

Parce que pendant quarante ans, une question a reçu une réponse toute faite. « Qui es-tu ? » « Je suis médecin. Je suis prof. Je dirige telle structure. Je m’occupe de tant de personnes. » La fonction répondait à ta place. Elle te donnait un rang, une utilité visible, un agenda qui découpait tes journées et un « nous avons besoin de toi » répété si souvent qu’il finissait par battre comme un pouls.

Le jour où la fonction s’arrête, la question revient. Nue. Sans réponse toute prête.

Ce n’est pas le repos qui fait mal, c’est ce silence à la place du rôle. Le corps, lui, est ravi de dormir un peu plus. Cela se joue plus bas, là où nous avons confondu ce que nous faisons avec ce que nous sommes.

Je l’ai vu chez moi en 2005. Je l’ai vu chez des dizaines de personnes au seuil de la retraite, dans le désert ou en salle de formation. Ce ne sont jamais ceux qui en faisaient le moins qui vacillent le plus. Ce sont les plus engagés, ceux qui ont le plus donné, ceux dont le rôle était si plein qu’il avait fini par recouvrir tout le reste. Plus tu as tenu l’espace des autres, plus le tien risque de sembler vide le jour où tu poses enfin la charge.

Si tu sens ce flou monter, ce n’est pas un défaut de caractère. C’est le sol qui bouge sous une maison que tu croyais posée sur du roc. J’ai écrit un jour tout un texte sur ce moment où tout devient flou, quand les repères se brouillent d’un coup.

Derrière « et maintenant ? », trois peurs à distinguer

Ce petit « et maintenant ? » est un paquet bien ficelé. Quand tu l’ouvres, il y a rarement une seule peur dedans, mais souvent trois, emmêlées. Les démêler, c’est déjà respirer un peu mieux.

La peur de ne plus être utile. C’est la plus visible. Tant d’années à être indispensable, sollicité, attendu, et soudain le téléphone qui ne sonne plus pour les mêmes raisons. Le sentiment sourd de passer du côté de ceux dont plus personne n’aurait besoin.

La peur de perdre son cadre. Le travail ne donnait pas que du sens, il donnait une structure : des horaires, un lieu, un rythme, des rendez-vous qui découpaient la semaine. Sans ce squelette, les journées deviennent une pâte molle, et le temps libre, cette chose tant désirée, se met à ressembler à un vide un peu angoissant.

La peur de ne plus savoir qui tu es. La plus enfouie, et la moins facile à dire. Si je ne suis plus « celui qui fait cela », alors qui suis-je ? La question donne le vertige parce que, pendant quarante ans, personne n’a eu besoin d’y répondre : la fonction répondait à ma place.

Ces trois peurs sont légitimes. Aucune n’est un caprice. Mais aucune n’annonce non plus une fin : chacune pointe vers quelque chose à réapprendre. L’utilité autrement. Le rythme autrement. Et l’identité, enfin, à écouter de l’intérieur plutôt qu’à lire sur une carte de visite.

Se retirer, est-ce disparaître ?

Arrêtons-nous sur le mot. En français, « retraite » dit deux choses à la fois. Il y a la retraite que tu prends à la fin d’une carrière. Et il y a la retraite que j’anime dans le désert ou en bord d’océan, ce temps où nous nous retirons du bruit pour nous retrouver. Le même mot pour les deux. Ce n’est pas un hasard.

Se retirer, ce n’est pas s’effacer. La vague se retire du rivage, et personne ne la croit morte : elle reprend son élan pour revenir. Se retirer, c’est reculer d’un pas de la ligne de front, ce n’est pas se rayer du monde.

Sauf que la peur, elle, ne fait pas la différence. La peur murmure : si je ne suis plus utile, je deviens invisible ; si plus personne n’a besoin de moi, je suis mis de côté. Et cette peur est d’autant plus vive dans une époque qui mesure la valeur d’une personne à sa productivité.

Voici la distinction qui change tout : tu perds une fonction, pas ta valeur. La fonction, c’est un rôle que tu occupes, un costume ajusté à un moment de ta vie. Ta valeur, c’est autre chose, et elle ne se lit sur aucune fiche de paie. Une grand-mère qui n’a plus le moindre « poste » peut être le cœur battant de toute une famille.

Quand j’ai fermé le Cercle des Facilitateurs, j’ai cru un moment que je me coupais un bras. Ce cadre m’avait donné un rôle net, reconnaissable, rassurant. Et puis, une fois passé le flottement, j’ai senti l’air revenir. Ce que le rôle occupait, il l’occupait aussi au sens où il prenait la place. En le lâchant, j’ai libéré un espace que je n’avais pas visité depuis longtemps.

Se retirer, bien souvent, ce n’est pas perdre de la place. C’est en retrouver.

Un passage se traverse, il ne s’organise pas

Face au vertige, nous avons presque tous le même réflexe, et je ne fais pas exception : organiser. Remplir. Un agenda de retraité plus chargé que celui d’un cadre en poste, des projets, des voyages, des associations, des petits-enfants à temps plein, n’importe quoi pourvu que le vide ne se voie jamais.

Je comprends ce réflexe. Le vide fait peur. Mais il y a une confusion à démêler, et elle est décisive.

Tu peux organiser un déménagement.
Tu peux organiser un budget, un emploi du temps, une reconversion.
Tu ne peux pas organiser un passage intérieur.

Un tournant ne se règle pas comme un problème de logistique. Tu peux avoir tout planifié, la maison au soleil, les finances au carré, le planning de la semaine bien rempli, et n’avoir rien traversé du tout. Parce que le passage ne se joue pas dans l’agenda. Il se joue dans le corps, dans le temps qu’il faut, dans le courage d’habiter le « je ne sais pas encore » sans le reboucher aussitôt.

Le désert m’a appris cela mieux que n’importe quel livre. Une étendue de sable ne se traverse pas en la bétonnant. Elle s’apprend, pas à pas. Tu apprends à lire le sol, la lumière, ta propre fatigue. Tu avances sans voir le bout, en faisant confiance au pas suivant.

C’est exactement ce que demande un grand tournant de vie. Non pas un plan de bataille, mais une manière d’être présent à ce qui se transforme, sans tout faire exploser ni tout verrouiller.

Dans La Voie de l’Instant, deux des vingt et une attitudes que nous cultivons parlent précisément de cela : la patience, parce que les graines poussent à leur rythme et jamais au tien, et le non-effort, parce qu’il n’y a rien à réussir, juste un espace à habiter.
Elles ne s’organisent pas.
Elles se pratiquent.

La vue d’en haut : rendre sa juste taille au vertige

Quand le « et maintenant ? » serre la poitrine, il y a un geste tout simple que je propose souvent, au désert comme ailleurs. Je l’appelle « la vue d’en haut ». Il ne demande ni coussin, ni silence parfait, ni trente minutes. Juste un instant, et un peu d’imagination.

Voici comment le faire.

Ferme les yeux un moment, et laisse la perspective s’élargir. Comme si tu montais très haut, très au-dessus de ta propre vie, jusqu’à te voir tout petit, là, en bas.

De cette hauteur, tu te découvres minuscule dans l’immensité du temps. Et derrière toi, tu vois tout ce que tu as déjà traversé : les débuts maladroits, les épreuves que tu ne pensais pas surmonter, les passages que tu as pourtant franchis.

Ce départ à la retraite, vu d’en haut, reprend sa juste taille. Un passage parmi d’autres. Pas la fin du monde, juste un virage de plus sur une longue route.

Rien à décider maintenant. Rien à résoudre. Juste sentir l’espace autour de ce moment, et respirer un peu plus large.

Ce petit exercice ne règle rien, et c’est justement sa force. Il touche à deux attitudes de la Voie : le lâcher-prise, qui consiste à cesser de tenir à bout de bras ce qui pèse, et l’acceptation, qui n’est pas la résignation mais le simple fait de reconnaître ce qui est là. Vu du sol, ton tournant occupe tout le paysage. Vu d’en haut, il retrouve ses proportions. Le souci ne disparaît pas ; il cesse seulement de tout recouvrir.

L’appel qui remonte quand le rôle se tait

Il y a une chose que presque personne ne dit sur la retraite, parce qu’elle inquiète un peu : le silence qui suit le rôle n’est pas seulement un manque. C’est aussi une chance d’entendre.

Pendant quarante ans, le bruit du faire couvre tout. Les urgences, les réunions, les responsabilités, le téléphone. Dans ce vacarme, il y a des voix que tu n’entends plus : un désir mis de côté depuis trente ans, une curiosité jamais assouvie, une direction que tu sentais sans oser la nommer. Le rôle parlait si fort qu’il les rendait inaudibles.

Quand le rôle se tait, elles remontent.

Je ne vais pas te promettre que tu vas découvrir « ta grande vocation cachée » en trois semaines, comme le claironnent les affiches. Ce serait malhonnête, et un peu ridicule. Parfois ce qui remonte n’a pas de nom, pas de forme claire. C’est juste un appel, une pente intérieure, une envie qui insiste doucement.

Pour l’un, ce sera se remettre au dessin lâché à vingt ans. Pour un autre, transmettre enfin ce qu’il a appris à de plus jeunes. Pour un autre encore, rien de spectaculaire : marcher, lire, cuisiner lentement, être davantage là pour les siens. L’appel n’a pas besoin d’être grand pour être vrai.

Mais pour l’entendre, il y a une condition : ne pas reboucher le vide trop vite. Si tu combles chaque creux dès qu’il apparaît, tu recouvres l’appel avec du bruit neuf. Le silence te dérange, alors tu le meubles, et tu retombes dans le pilotage automatique, juste avec un autre décor.

En 2005, quand mon cadre professionnel s’est effondré, je n’avais aucun plan. Je n’ai pas « rebondi » avec une belle stratégie. J’ai traversé un creux inconfortable, et c’est de ce creux, pas d’un tableur, qu’a fini par se dessiner une direction que je n’aurais jamais choisie sur le papier : accompagner, transmettre, faciliter.

Ce que j’avais pris pour une fin était un seuil.
Je ne le savais pas encore, ce soir-là.

Longtemps, j’ai cru qu’un tel basculement était une catastrophe. J’ai fini par comprendre qu’il pouvait être un appel déguisé.

Alors quand, au bord du feu, la question tombe, « je fais quoi, maintenant ? », je réponds souvent la même chose. Peut-être que la vraie question n’est pas « quoi faire », mais « qui écouter, maintenant que le bruit est retombé ». Le désert est bon à cela. Il ne remplit rien. Il fait de la place.

Questions fréquentes

Est-il normal de déprimer au moment de la retraite ?

Oui, ce vertige est fréquent, et il ne fait pas de toi quelqu’un de fragile. Beaucoup de personnes traversent un vrai passage à vide au moment de quitter la vie active : c’est le deuil d’un rôle, pas une preuve d’ingratitude envers la chance que tu as par ailleurs. Nomme-le pour ce qu’il est, un chagrin de transition, et il redevient traversable.

Attention toutefois à ne pas tout confondre : si ce creux s’installe durablement, s’il éteint ton sommeil, ton élan, ton goût de tout, ce n’est plus seulement le blues d’un passage, et cela mérite d’être accompagné pour de vrai, parfois par un professionnel. Se faire aider, à ce moment-là, n’est pas un aveu de faiblesse. C’est de l’intelligence.

Comment donner du sens à sa vie après la vie active ?

En cessant de chercher un nouveau grand rôle pour remplacer l’ancien. Le sens ne revient pas en collant un « super-projet » par-dessus le vide. Il se reconstruit petit, par en bas : une présence plus vraie à ceux que tu aimes, un geste utile à ta mesure, la transmission de ce que la vie t’a appris, une curiosité que tu ranimes.

Le travail donnait un sens tout fait, livré avec la fonction. Là, tu vas devoir le tisser toi-même, et c’est déroutant au début, parce que plus personne ne te dit quoi faire de tes journées. Mais un sens que tu choisis tient souvent mieux qu’un sens imposé de l’extérieur.

Comment préparer sa retraite psychologiquement ?

En anticipant la question de l’identité avant le dernier jour, pas seulement les finances.

Concrètement : commence, quelques mois plus tôt, à distinguer ce que tu fais de ce que tu es, pour que ta valeur ne parte pas avec la fonction. Garde au moins un ancrage de présence quotidien, minuscule, qui ne dépend d’aucun rôle : un temps calme le matin, une marche, un carnet. Ne planifie pas chaque case des premiers mois, laisse du vide exprès, c’est là que le neuf pourra apparaître.

Et surtout, cesse de croire que tu dois arriver « prêt ».
Personne n’arrive prêt à un tournant. C’est en le vivant que tu apprends à le traverser.

La retraite est-elle vraiment un nouveau départ ?

Oui et non, et la nuance compte. Le slogan « nouveau départ » est joli, mais il met une pression bizarre, comme s’il fallait aussitôt repartir au galop vers une vie éclatante. Or un tournant n’est pas d’abord un départ, c’est une traversée. Il y a un entre-deux, un temps de flottement où l’ancien monde s’éloigne et où le nouveau n’a pas encore de visage. Ce n’est pas du temps perdu, c’est le passage lui-même. Si tu t’autorises à ne pas « redémarrer » tout de suite, le vrai nouveau départ, quand il viendra, sera le tien, et non celui d’une brochure.

Alors je te laisse avec la question du bord du feu, celle qui tremble un peu. Non pas « qu’est-ce que je vais faire de tout ce temps ? », mais plutôt : et si ce tournant n’était pas la fin d’une vie utile, mais l’endroit précis où tu vas enfin pouvoir écouter ce que le bruit couvrait depuis quarante ans ?

Tu n’arrives pas au bout de quelque chose. Tu arrives là où le balisage s’arrête, et où l’horizon, lui, continue. Tout est déjà là, même si tu ne le vois pas encore d’en bas.

Chaque mardi, au petit matin, Jacqueline et moi glissons une lettre dans la boîte de ceux qui marchent sur ce genre de chemin. Nous l’appelons « Au coin du feu », parce que c’est exactement ce ton-là : une braise, une pensée, une pratique à hauteur de vie, rien de plus, rien qu’entre nous.

Si ces lignes t’ont parlé, tu peux nous y rejoindre ici. C’est là, aussi, que nous annoncerons nos prochaines retraites au désert, celles de 2027, pour qui sentirait le besoin d’aller marcher un grand tournant plutôt que de le ruminer seul à la maison.

Jean-Marc

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