Un matin d’octobre, sous la grande tente du bivouac, du côté de Mhamid El Ghizlane, je tenais le cercle du jour. Une quinzaine de marcheurs assis en demi-lune sur les tapis, le thé à la menthe qui tiédissait dans les verres, le silence des dunes tout autour, et moi qui expliquais avec un certain aplomb, il faut le dire, comment revenir au moment présent quand le mental s’emballe. Au milieu d’une phrase, quelque chose a glissé.
Deux jours. Cela faisait deux jours que je n’avais pas été vraiment présent à moi-même. Deux jours à marcher à côté, à tenir le fil pour tout le monde, et à oublier complètement de l’habiter pour moi.
Tu connais peut-être ce vertige. Tout fonctionne, rien ne s’effondre, et pourtant tout devient flou. Le fil que tu suivais sans même y penser, d’un coup tu ne le vois plus.
Revenir au moment présent, concrètement, c’est ramener doucement ton attention sur ce qui est là maintenant : une sensation, un souffle, le poids de tes mains sur tes cuisses, sans chasser tes pensées, autant de fois qu’il le faut. Il n’y a rien à réussir. Seulement à revenir.
Et si tu as pour métier d’accompagner les autres, coach, thérapeute, formatrice, ou simplement la personne vers qui tout le monde se tourne au travail, tu tiens ce fil pour eux du matin au soir. C’est là, précisément, qu’il t’échappe à toi. Tu ne l’as pas lâché. Tu as juste cessé de le regarder.
La dispersion n’est pas un défaut de volonté. Tu n’es pas flou par manque de discipline, encore moins par manque de désir. Tu es flou parce que ton attention est tirée dans quinze directions à la fois, et le plus souvent vers ce qui n’est pas toi. Un message à envoyer. Une fille à rassurer. Cette charge mentale qui tourne en fond comme un moteur que nous n’éteignons jamais.
Alors le flou s’installe. Et la première chose que je voudrais te dire, c’est qu’il n’est pas là pour t’embêter. C’est un signal, rien d’autre. Il dit simplement : tu n’es plus vraiment là où tu penses que tu es.
La Voie de l’Instant, c’est le nom que je donne aujourd’hui à ce chemin.
Une technique de plus à empiler sur les autres ? Surtout pas. C’est la pleine conscience prise autrement. Non comme un outil de performance ou d’optimisation de soi, mais comme un simple retour au fil intérieur quand tout devient flou.
Au cœur de ce chemin, il y a un arbre et ses vingt et une attitudes : le non-jugement, la patience, l’esprit du débutant, le lâcher-prise. Quand tu reviens au présent et que tu te surprends à juger ta propre dispersion, c’est là que le non-jugement se joue : tu poses ce jugement comme un caillou trop lourd, et tu reviens.
Ce fil, d’ailleurs, tu ne l’as pas perdu. Tu l’as seulement quitté des yeux.
Je dis « revenir », jamais « rester ». Personne ne reste présent. L’esprit repart, c’est sa nature, ce n’est pas ton échec. Tout se joue dans le retour, pas dans la durée.
Il reviendra. C’est normal et ce n’est pas grave. La petite voix qui souffle « je n’y arrive pas » est elle-même une forme de flou. Tu reviens, c’est tout. Cent fois s’il le faut. Si le sujet te travaille, viens en discuter dans La Tribu.
Choisis un seul point d’ancrage et reviens dessus : tes pieds au sol, l’air qui passe à tes narines, la sensation de contact de tes mains l’une contre l’autre. Pas besoin de calmer tes pensées. Tu reviens d’abord à la sensation, et c’est suffisant. Si tu repars, tu reviens encore. C’est ça, la pratique.
Non. Trois respirations conscientes valent mieux que vingt minutes que tu repousses sans cesse. La durée compte moins que la fréquence des pratiques. Mieux vaut revenir dix fois trente secondes dans ta journée qu’attendre la séance parfaite qui n’arrive jamais.
Parce que le flou ne vient pas des problèmes, il vient de la dispersion de l’attention. Tu peux avoir une vie qui tient debout et te sentir absent ou déconnecté d’elle. Le signal ne dit pas que quelque chose ne va pas. Il dit que tu n’es plus vraiment là où tu penses que tu es.
Faire le vide cherche à supprimer les pensées, ce qui ne marche pas et fatigue. Revenir au présent ne demande pas de vider quoi que ce soit. Tu laisses les pensées passer et tu ramènes ton attention sur ce qui est là. Tu n’effaces rien, tu reviens.
Et toi, depuis combien de temps n’as-tu pas posé les yeux sur ton propre fil ?
Si ces lignes te parlent, je t’écris chaque mardi matin une lettre courte, « Au coin du feu », pour t’aider à le garder en vue. Tu peux la recevoir ici.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
