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Comment sortir d’une addiction sans se renier : arrêter ou traverser ?

J’ai eu quinze ans, une fois. À l’époque je croyais avoir trouvé l’interrupteur. Un verre, une taffe, et le bruit baissait d’un cran dans ma tête. L’angoisse ne disparaissait pas, mais je ne la sentais plus. C’était ça l’idée, ne plus sentir.

Et puis un jour, j’ai « arrêté ». Pour de bon, ai-je cru. J’avais fermé la porte, fier de moi, le geste propre. Sauf que ce que je croyais avoir mis dehors revenait par la fenêtre. Pas le produit. Le vide qu’il bouchait. Ce vide-là attendait sagement que je tourne le dos, et il revenait s’asseoir à ma table, sous un autre visage.

Arrêter, c’est retirer le comportement. Traverser, c’est comprendre et accueillir ce que ce comportement venait combler, pour que le manque ne se déplace pas ailleurs. La nuance change tout : on ne sort pas vraiment d’une dépendance en supprimant un geste, mais en faisant la paix avec ce qu’il protégeait.

Et la bonne nouvelle, si je peux l’appeler ainsi, c’est qu’on peut sortir sans rien renier de la personne qu’on est devenue.

Arrêter ou traverser : où est la différence ?

Je te propose une distinction simple qui n’est pas une vérité gravée. C’est juste une carte pour t’y retrouver.

Arrêter Traverser
Agit sur le geste Transforme le rapport à soi qui nourrit le geste
Retire le symptôme S’occupe de la cause
« Je tiens », par volonté « Je comprends », par accueil
Le manque cherche une autre sortie Le besoin est entendu, il s’apaise
On serre les dents On desserre quelque chose en soi
Un acte, daté Un chemin, qui se vit

Regarde bien la colonne de gauche. Elle n’est pas mauvaise. Arrêter est souvent le premier pas, le plus courageux, celui qui sauve une vie quand l’urgence est là.

Mais arrêter, seul, laisse une question ouverte. Et les questions ouvertes, en nous, ça ne reste jamais bien longtemps sans réponse.

Pourquoi arrêter seul peut faire revenir le manque ailleurs ?

Imagine une fuite d’eau dans un mur. Tu colmates le trou. Joli travail. Mais l’eau, elle, continue d’arriver. Alors elle trouve un autre passage, un peu plus loin, là où tu ne regardes pas.

La béquille, c’est pareil. Elle bouchait quelque chose. Une angoisse à apaiser, un vide à remplir, une pression à tenir le soir quand tout le monde dort.

Si tu retires la béquille sans t’occuper de ce qu’elle tenait debout, le besoin ne s’évapore pas. Il patiente. Puis il ressurgit ailleurs : le travail qui dévore, le sucre, le contrôle, l’achat compulsif, une autre histoire qui recommence.

C’est ce que j’ai vu chez moi. J’avais lâché un produit, et sans m’en rendre compte j’en avais épousé un autre, plus présentable, mieux vu en société. Le travaillomane qui sommeille en moi connaît bien ce tour de passe-passe.

Le manque ne te suit pas pour te punir. Il te suit parce que tu ne l’as pas encore écouté.

Traverser : faire la paix avec ce que la béquille protégeait

Traverser, c’est s’asseoir en face de ce qu’on a fui. Sans le juger.

Le non-jugement est l’une des valeurs-attitudes au cœur de La Voie de l’Instant. Et c’est précisément là que ça se joue. Tant que tu regardes ta dépendance avec mépris, tu es en guerre contre une part de toi. Or on ne traverse pas un pont qu’on est en train de dynamiter.

Faire la paix, ça ne veut pas dire approuver. Ça veut dire comprendre. Demander, avec douceur : de quoi avais-je si peur, à quinze ans, pour avoir besoin de ne plus rien sentir ?

Chez moi, la réponse a mis des années à venir. Un père parti trop tôt, et trop violemment. Une petite voix qui répétait que je ne méritais pas d’être aimé. Le produit ne faisait que poser un pansement sur ça.

Le jour où j’ai pu regarder cette peur en face, sans me détester, elle a commencé à perdre son pouvoir. Pas d’un coup. Petit à petit. Comme l’ombre qui recule quand la lumière monte sur les dunes.

Lors d’une retraite dans le désert, à Mhamid, j’ai vu des hommes et des femmes faire ce trajet en quelques jours. Pas guérir, ce n’est pas le mot. Se rencontrer, plutôt. S’apercevoir que la chose redoutée, une fois regardée droit, était beaucoup moins effrayante de face que de dos.

Sortir d’une addiction sans se renier : garder sa force

Voilà la peur que je veux toucher avec toi.

Tu as construit une personne forte. Compétente. Quelqu’un sur qui on s’appuie. Et quelque part, tu te demandes si lâcher tes béquilles ne va pas faire vaciller tout l’édifice. Comme si ta solidité et ta dépendance étaient cousues ensemble, et qu’en tirant un fil, tout se déferait.

Je veux te dire ceci, doucement.

La part de toi qui s’est appuyée sur cette béquille n’est pas ton ennemie. Elle t’a aidé à tenir, un temps, quand tu n’avais pas d’autre outil. Elle mérite ta reconnaissance, pas ta honte.

Sortir sans te renier, c’est honorer ce passé tout en n’en ayant plus besoin aujourd’hui. Tu ne jettes pas la personne que tu es devenue. Tu la libères de ce qui la limitait.

Ta force, tu ne la perds pas. Elle change de carburant. Avant, elle puisait dans le serrage de dents. Maintenant, elle peut puiser ailleurs, dans quelque chose de plus tranquille et de plus tien.

Diaboliser cette part de soi, c’est encore une façon de lui obéir. La remercier, c’est lui rendre sa liberté.

Le registre du passage, pas de la rééducation

Je veux être clair sur ce que je raconte ici, et sur ce que je ne raconte pas.

Je ne suis pas médecin. Je ne te prescris rien. Je ne te dis pas « arrête », ni « voici la méthode ». Je témoigne d’un chemin intérieur, celui d’un rite de passage : ce moment où l’on quitte une rive sans encore voir l’autre, et où l’on accepte de traverser le gué.

Traverser n’est pas un soin. Ce n’est pas une dépendance physique qui se règle par la conscience seule. Pour les addictions sévères, le corps qui réclame, le sevrage qui fait mal, il faut un accompagnement professionnel, un médecin, parfois une structure. Ça, c’est non négociable, et c’est même le premier acte de respect envers soi.

Ce que j’offre est une autre dimension. Celle du sens. Elle vient en plus du soin, jamais à sa place. Le soin s’occupe du corps et de la sécurité ; le passage s’occupe de la question « qui suis-je une fois la béquille posée ».

Les deux marchent ensemble. Et c’est souvent quand le sens entre dans la pièce que l’arrêt cesse d’être une privation pour devenir un commencement.

Si ce mouvement te parle, tu peux aussi lire ce que j’écris sur ces passages de vie qu’on peut traverser sans tout faire exploser.

Questions fréquentes

Quelle différence entre arrêter et traverser une addiction ?

Arrêter consiste à retirer le comportement : ne plus boire, ne plus consommer. Traverser va plus loin, comprendre et accueillir ce que l’addiction venait combler, pour que le manque ne se déplace pas ailleurs. Arrêter agit sur le geste ; traverser transforme le rapport à soi qui le nourrissait.

Comment sortir d’une addiction sans perdre son identité ?

En cessant de diaboliser la part de toi qui s’est appuyée sur cette béquille. Elle t’a aidée à tenir un temps. Sortir sans te renier, c’est honorer ce passé tout en n’en ayant plus besoin. Tu ne renies pas ta force, tu la libères de ce qui la limitait.

Peut-on vraiment guérir d’une addiction juste en la « traversant » ?

Traverser n’est pas un soin médical et ne remplace pas un accompagnement professionnel, indispensable pour les dépendances physiques ou sévères. C’est une dimension intérieure et de sens, complémentaire. Aborder l’addiction comme un passage aide à ne pas seulement arrêter, mais à comprendre et à se reconstruire durablement.

Pourquoi le manque revient-il quand on arrête juste un comportement ?

Parce que le comportement comblait un besoin non résolu : apaiser une angoisse, combler un vide, tenir une pression. Si ce besoin reste inécouté, il cherche une autre issue. C’est pourquoi traverser, en s’occupant de la cause et pas seulement du symptôme, réduit le risque de report du manque.


Ce travail de traversée se vit en profondeur lors d’une retraite désert, celles d’octobre 2026 approchent. Et chaque mardi, « Au coin du feu » tient le fil avec toi, tranquillement, à la lueur des braises.

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