Ce matin-là, je n’ai rien mangé.
Rien à voir avec la discipline ou un régime : simplement pour voir ce qui se passe quand je ne me remplis pas.
Le café attend dans la cuisine, je le laisse refroidir. Dehors, la campagne autour d’Essaouira s’éveille à sa manière, un âne qui râle au loin, le vent qui cherche son chemin dans les oliviers, la lumière encore rasante sur le terrain. Je m’assieds sur la terrasse, le ventre creux, et j’attends.
Au bout de dix minutes, ma main part toute seule.
Vers le téléphone, qui n’est même pas là.
Vers l’idée d’un thé.
Vers le frigo, dans ma tête, alors que je n’ai pas vraiment faim.
Je ne remarque presque pas que je cherche à remplir. C’est mécanique, réflexe, plus rapide que moi.
Et là, tranquillement, je comprends une chose toute bête : je ne sais pas rester avec un creux.
Personne, ou presque, ne l’a jamais appris.
Tu connais peut-être ce geste. Un blanc dans ta journée, et déjà tu attrapes quelque chose. Le portable, un carré de chocolat, la radio, un mail à relire pour la troisième fois. Le vide ne dure jamais bien longtemps chez nous. À peine ouvert, aussitôt rebouché.
Le jeûne conscient n’est pas d’abord une affaire d’assiette. C’est l’art de rester un instant avec un creux au lieu de le combler aussitôt. Quand tu cesses de te remplir, de nourriture, d’écran, de bruit, quelque chose remonte : justement ce que le remplissage tenait à distance. Jeûner en pleine conscience, c’est faire de la place au vide pour voir ce qui l’habite, plutôt que de reboucher par réflexe.
Nous passons nos journées à combler des creux qui n’ont rien à voir avec le ventre.
Un silence gênant, nous le remplissons de mots.
Une attente à un feu rouge, nous la remplissons d’écran.
Un ennui de fin d’après-midi, nous le remplissons de sucre.
J’ai mis des années à voir que la plupart de mes fringales n’étaient pas des faims du ventre. J’avais faim de calme, faim de lien, faim de sens, et je répondais à tout ça avec des biscuits. Un manque de sens ne se comble pas avec un paquet de gâteaux, forcément. Et pourtant j’ai essayé, longtemps.
Si le sujet te parle, j’en ai fait tout un article : tu manges rarement par faim du ventre.
Se remplir, ce n’est pas toujours se nourrir. Le plus souvent, c’est juste éviter.
Nous voici en octobre, ma pleine saison de désert. C’est le moment de l’année où je pars marcher et animer du côté de Mhamid El Ghizlane, au bout de la vallée du Drâa, là où le silence a une densité que tu sens sur la peau.
Et chaque fois, dans ce silence et ce ralentissement du corps, je remarque la même chose.
Quand le bruit tombe, ce qui était sous le tapis remonte à la surface.
Une tristesse que nous tenions à distance à coups d’agenda plein.
Une fatigue que nous ne nous autorisions pas.
Une question repoussée depuis des mois.
Le premier jour, mes marcheurs parlent beaucoup. Le troisième, ils se taisent, et c’est là, presque toujours, que les vraies choses affleurent.
Le jeûne fait exactement pareil, mais avec la nourriture. Tant que tu remplis, tu ne sens rien : tu tiens le couvercle. Dès que tu arrêtes de remplir, le couvercle se soulève.
C’est déstabilisant, oui. C’est aussi le début de quelque chose d’honnête. Car le creux que nous fuyons n’est pas vide : il est plein de tout ce que nous n’avons pas voulu regarder. J’ai écrit un jour sur cette faim qui n’a pas de fond, celle qu’aucune assiette ne comble, parce qu’elle n’a jamais eu faim de nourriture.
Alors voici une pratique minuscule, à glisser dans une journée ordinaire. Je l’appelle « la faim sous les mots ».
La prochaine fois qu’un creux se présente, avant de le remplir, arrête-toi un instant.
Suspends tout commentaire intérieur.
Tout ce que tu crois savoir de cette faim, son nom, son urgence, sa légitimité.
Et touche simplement la sensation brute, dans le corps. Où loge-t-elle, et comment est-elle, vraiment ?
Ni bonne ni mauvaise, ni urgence ni ennemie.
Juste une expérience qui se vit, avant que le langage ne s’en empare.
Ce qui se ressent là ne se laisse pas dire, et n’a pas besoin de l’être.
C’est l’esprit du débutant et le non-jugement au travail : rencontrer la faim comme une sensation nue, avant les mots, sans lui coller aussitôt une étiquette.
Rester avec un creux ne veut pas dire tenir un siège héroïque. Ce n’est pas un concours d’endurance, et encore moins une punition.
Tu peux rester trois souffles avec la sensation, puis manger si tu choisis de manger.
La différence est immense : tu auras choisi, au lieu de réagir.
Entre l’envie et le geste, tu auras glissé un tout petit espace de présence.
C’est cela, arrêter de grignoter en conscience. Non pas s’interdire, mais cesser de répondre en pilote automatique. Un jeûne même léger, un repas sauté sans drame, une matinée passée sans se remplir : tout cela devient alors moins une privation qu’un rendez-vous avec soi. J’ai développé cette idée ailleurs : le jeûne n’est pas une privation, c’est même souvent le contraire.
Et il se passe une chose étrange, quand tu cesses d’ajouter. Tu découvres que rien ne manquait vraiment.
Tout est déjà là.
D’abord un léger inconfort, et le réflexe qui pousse, presque de la nervosité : la main qui cherche, l’esprit qui négocie. Puis, si tu restes un peu, ça se calme. Une clarté arrive. Tu commences à distinguer tes vraies faims, celle du corps, celle du cœur, celle de sens, au lieu de tout ranger sous le même mot. La faim physique, elle, va et vient par vagues ; elle ne monte pas en ligne droite comme une fringale d’ennui.
Beaucoup, oui, à condition de le vivre en présence et non en performance. Tant que tu te remplis sans arrêt, tu ne vois jamais celui qui remplit. Retire un instant la nourriture, l’écran, le bruit, et la personne que tu es apparaît en pleine lumière, avec ses fuites et ses besoins réels. Le jeûne conscient n’est pas un exploit du corps, c’est un miroir.
Tu ne le gères pas vraiment, tu l’accueilles. Un temps d’arrêt, sans rien nommer, en posant ton attention sur la sensation elle-même plutôt que sur l’histoire que tu te racontes à son sujet. Le vide n’est pas un problème à résoudre, c’est un espace à habiter. Faire de la place au vide, c’est simplement s’y asseoir un moment et respirer, sans le remplir de courage ni de méthode.
Le plus simple : décale, ne supprime rien. Repousse ton premier repas d’une heure ou deux, un matin où ta journée le permet, et observe ce qui vit dans ce créneau devenu vide. La performance ne compte pas, c’est la qualité de ta présence au creux qui change tout. Vu comme ça, le jeûne intermittent en pleine conscience n’est plus un protocole de plus à cocher, mais une fenêtre sans nourriture où observer ce qui se passe. Et si un doute de santé t’habite, parles-en d’abord à un professionnel, car la présence n’a jamais remplacé le bon sens.
Et toi, quel creux passes-tu tes journées à reboucher, sans jamais avoir pris le temps de le regarder en face ?
Chaque mardi, j’écris une lettre à voix basse, « Au coin du feu », où je continue ces explorations avec Jacqueline. Si le cœur t’en dit, tu peux la recevoir ici.
Et si tu veux mettre des mots sur ces faims qui ne sont pas celles du ventre, mon petit guide « Les 8 faims » est offert : il t’aide à reconnaître laquelle parle vraiment, la prochaine fois que tu croiras avoir faim.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
