Dix-huit heures, ou presque. La lumière passe à l’ambre au-dessus du terrain, ce jaune de fin de journée qui traîne longtemps, ici, près d’Essaouira, bien après l’heure où il devrait s’éteindre. Je viens de refermer l’ordinateur sur un échange qui a laissé un petit nœud quelque part, à hauteur de poitrine.
Et je retrouve ma main posée sur la poignée du placard. Un carré de chocolat déjà à moitié déballé.
Sans que j’aie rien décidé.
Je n’avais pas faim. J’avais très bien mangé à midi.
Ce n’est pas le chocolat qui m’arrête, c’est le geste. Cette main qui part toute seule vers quelque chose à mettre dans la bouche, pour boucher un trou qui n’est pas dans le ventre.
Ce geste, je le connais par cœur. Depuis mes quinze ans, sauf qu’à l’époque c’était un verre, puis un joint, pour faire taire une anxiété que je ne savais pas encore nommer.
Tu connais peut-être ce moment.
La journée a été longue, personne ne t’a rien demandé de plus que d’habitude, et pourtant, à dix-sept heures ou à vingt-deux, tu te retrouves devant le frigo ouvert sans même te rappeler t’être levé.
Ce n’est ni de la gourmandise, ni un manque de volonté. C’est autre chose, qui cherche à passer par l’assiette, faute d’avoir jamais appris à passer autrement.
Manger ses émotions, c’est porter à la bouche ce qui ne se mange pas : une lassitude, un agacement, une tristesse sans nom. Cette faim-là n’a pas de fond, parce qu’elle vise autre chose que la nourriture. Aucune assiette ne la comble, puisque ce n’est pas le ventre qui réclame. La reconnaître, lui donner son vrai nom, c’est cesser de la nourrir sans fin.
La faim du ventre, la vraie, a un fond. Le corps envoie un signal quand il manque de carburant, un autre quand il en a assez. Un début, une fin. Tu manges, tu es rassasié, l’affaire est close.
La faim émotionnelle, elle, ignore ce fond. Tu peux vider le placard entier et te sentir aussi creux qu’avant, parce que la nourriture n’est pas la réponse à la question que ton corps est en train de poser.
Dans l’approche que je transmets, il n’y a pas une faim, il y en a huit. La plupart n’ont rien à voir avec l’estomac. Il y a la faim du ventre, oui, celle qui a un fond. Mais il y a aussi la faim du cœur, ce vide qui est en réalité un manque de lien, et la faim de la tête, celle que le mental fabrique quand il réclame de l’occupation ou du réconfort.
Quand tu manges tes émotions, tu réponds à l’une de ces faims avec l’outil d’une autre. Comme si tu voulais étancher ta soif en enfilant un pull.
Reviens une seconde à mes quinze ans, j’en ai fait le récit ailleurs. Le verre, le joint : ça marchait. Vraiment. L’anxiété baissait d’un cran, le nœud se desserrait, et j’avais l’illusion d’avoir réglé quelque chose.
Sauf que je n’avais rien réglé. J’avais glissé une couche entre l’émotion et moi. Une anesthésie. Et une anesthésie, par définition, n’enlève pas la douleur : elle t’empêche de la sentir, le temps que ça dure. Ensuite, elle revient. Intacte. Une émotion que tu n’as pas sentie ne s’en va pas, elle attend.
La nourriture fait exactement le même travail. Le sucre, le gras, le croquant occupent la bouche, envoient une petite vague de réconfort, et pendant trente secondes l’agacement ou la tristesse passent au second plan. Puis ils reviennent frapper, souvent avec un invité en plus : la culpabilité d’avoir mangé sans faim.
Le corps garde la mémoire de ce que tu refuses de sentir. Ce qui n’est pas accueilli ne s’efface pas, il s’enfouit, et ce qui s’enfouit finit toujours par remonter, à chaque fin de journée, devant chaque placard.
Il existe une autre voie, plus simple qu’elle n’en a l’air.
Sentir, au lieu d’anesthésier.
Un mot d’honnêteté ici, parce que je me méfie des textes qui prétendent tout régler en mille mots.
Ce que je décris, c’est la fringale émotionnelle ordinaire. Celle du soir, celle qui nous concerne presque tous un jour ou l’autre. Nommer l’émotion, revenir au corps, cela suffit souvent à la desserrer.
Mais si ton rapport à la nourriture est devenu un lieu de souffrance installé, quotidien, qui t’échappe et te fait mal, alors ce texte n’est pas un diagnostic et ne remplace pas un accompagnement. Il n’y a aucune honte à se faire aider pour ça. Se faire accompagner, ce n’est pas échouer à s’en sortir seul, c’est refuser de rester seul avec quelque chose de trop lourd pour une seule paire d’épaules.
Voici un geste minuscule, à essayer la prochaine fois que la main part vers le placard. Je l’appelle « nommer avant de nourrir ».
Quand tu te surprends à ouvrir un tiroir sans vraie faim, arrête-toi une seconde. Une seule.
Pose ton attention sur ce qui traverse le corps à cet instant précis. Une tension dans la gorge, un creux, une agitation, une lourdeur diffuse.
Puis donne-lui un mot. Simple et juste : lassitude, agacement, tristesse, ennui.
Tu n’as pas à le chasser, ni à le justifier, ni même à savoir d’où il vient. Juste à le reconnaître par son nom.
Et souvent, c’est troublant la première fois, poser le mot fait déjà tomber l’intensité d’un cran. La faim sans fond se calme, parce que tu viens de répondre à la vraie question au lieu de la faire taire.
C’est ce que les chercheurs nomment l’étiquetage de l’affect : mettre un mot sur une émotion en abaisse la charge, de façon mesurable. Deux des attitudes que je transmets travaillent là, ensemble. L’acceptation, qui reconnaît ce qui est là sans se résigner. Et le non-jugement, qui contient le petit juge intérieur toujours prêt à souffler « encore en train de craquer ».
Rien à réussir, rien à rater. Juste sentir, nommer, et regarder ce qui se passe.
Observe trois choses.
La vitesse d’abord : la faim physique monte progressivement, l’émotionnelle surgit d’un coup, souvent juste après une contrariété.
La cible ensuite : la faim du ventre accepte une pomme, l’émotionnelle veut un aliment précis, sucré ou gras, et tout de suite.
Le fond enfin : quand tu réponds à une vraie faim, tu t’arrêtes ; quand tu manges une émotion, tu ne trouves pas le point d’arrêt.
Si ça surgit vite, réclame un réconfort précis et ne s’arrête pas, ce n’est pas ton estomac qui parle.
Parce que tu cherches dans l’assiette quelque chose qui ne s’y trouve pas. Tant que l’émotion sous la fringale n’est pas sentie et nommée, elle continue de réclamer, et aucune quantité de nourriture ne la rassasie. Ce n’est pas un défaut de volonté, c’est une erreur d’adresse. Le jour où tu réponds au bon besoin, l’envie de manger tombe d’elle-même. Ce n’est pas toi qui es sans fond, c’est la faim que tu essaies de combler.
Surtout pas en t’interdisant. T’interdire un aliment, c’est nourrir l’envie en croyant l’affamer : plus tu serres, plus elle pousse. La voie de la présence prend le chemin inverse. Au lieu de te battre contre la fringale, tu t’arrêtes une seconde pour sentir ce qu’il y a dessous. Pas de régime, pas de liste d’aliments interdits, pas de score à tenir. Juste un temps d’arrêt, minuscule, glissé entre l’émotion et le geste. C’est là que tout se joue.
Pas toujours, et je ne vais pas te vendre une formule magique, j’ai passé l’âge. Nommer abaisse la charge, cela ne l’efface pas. Certains soirs, tu nommeras « fatigue » et tu mangeras quand même le carré de chocolat, en conscience cette fois, et ce sera très bien ainsi. Le but n’est pas de ne plus jamais manger une émotion, mais de récupérer le choix : sentir avant d’avaler, pour que ce soit toi qui décides, et non la main toute seule.
Alors, la prochaine fois que ta main partira vers le placard sans que tu l’aies décidé, tu pourras t’offrir une seule question, tout doucement : de quoi ai-je vraiment faim, là, maintenant ?
Chaque mardi matin, j’écris une lettre, « Au coin du feu ». J’y prends le temps d’explorer ces mécaniques tranquillement, loin du bruit. Si ce texte t’a parlé, tu peux t’y inscrire ici : c’est gratuit, et ça se lit un café à la main.
Et si tu veux voir d’où vient cette histoire de faims multiples, j’ai réuni les huit dans un petit guide gratuit, « Les 8 faims », que je partage avec ceux qui me suivent. Tu peux commencer par comprendre pourquoi tu manges rarement par faim du ventre : tout le reste se déroule à partir de là.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
