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Mes premières béquilles à quinze ans : fuir l’instant

J’ai quinze ans. Une cave, une cassette qui tourne, la première gorgée qui brûle un peu la gorge et, quelques minutes plus tard, ce relâchement dans la poitrine, comme si quelqu’un desserrait un nœud que je portais depuis des mois sans savoir qu’il était là.

Je ne mettais pas de mot sur ce nœud.
Je savais seulement qu’après, je respirais mieux, et que le monde cessait un instant d’appuyer.

Tu connais peut-être ce mécanisme, dans une autre version que la mienne. Un verre après une journée trop pleine. Un carré de chocolat qui n’était pas une faim. Un écran qui avale la soirée. Quelque chose qui promet de te soulager tout de suite, et qui tient parole, sur le moment.

Une dépendance est souvent une manière d’échapper à un présent devenu insupportable. Elle offre un soulagement immédiat, réel, au prix d’une coupure de soi : elle t’éloigne de ce que tu ressens au lieu de te le faire traverser. Se reconstruire commence le jour où tu oses revenir habiter l’instant que tu fuyais.

Ce récit raconte comment j’ai fui le mien pendant des années, et ce que le retour m’a appris. Aucun protocole ici, seulement un chemin, le mien, avec ses trous et ses lumières.

Quinze ans, et une anxiété que je ne savais pas nommer

À quinze ans, je ne savais pas que ce que je vivais avait un nom. J’aurais été incapable de dire « anxiété ». Je sentais juste, en permanence, une sorte de vigilance qui ne se coupait jamais, un fond de bruit intérieur, la certitude vague qu’il fallait tenir, surveiller, ne pas s’effondrer.

Je n’avais pas les outils. Personne, autour de moi, ne parlait de ces choses. Nul ne m’avait appris à rester avec une sensation désagréable. On m’avait plutôt montré, comme à beaucoup, comment la faire taire.

Il faut dire que la vie avait déjà cogné.
Mon père était mort quand j’avais dix ans, de sa propre main, et j’avais quitté l’Afrique et mon enfance dans la foulée.
Un enfant range ça quelque part et continue de marcher, parce qu’il ne sait pas faire autrement.

Alors quand l’alcool, puis le cannabis, sont arrivés, ils n’ont pas été une fête. Ils ont été un médicament. Une béquille. Le premier truc, dans ma vie, qui rendait l’intérieur supportable sans que j’aie à comprendre pourquoi il ne l’était pas.

Et une béquille, quand tu ne peux pas marcher, ça ne se juge pas. Ça se tient.

Ce qu’une dépendance enseigne sur la fuite du présent

Avec le recul, je vois clairement à quoi me servaient ces substances. Elles ne me servaient pas à me sentir bien, mais à ne plus me sentir du tout.

C’est une nuance qui change tout. Je ne cherchais pas la joie, je cherchais l’anesthésie. Une trêve dans le vacarme. Un endroit où le présent, ce présent qui appuyait sans relâche, arrêtait de m’atteindre.

Voilà ce qu’une addiction enseigne, quand tu l’écoutes au lieu de seulement la combattre : elle est presque toujours une fuite de l’instant. Ni un vice, ni un manque de volonté. Une stratégie de survie qui a fini par prendre toute la place.

Une béquille qui soulage et qui coupe en même temps ?

Le piège d’une béquille, c’est qu’elle fonctionne. Vraiment. Sinon personne n’y reviendrait.

Elle soulage.
Et dans le même mouvement, elle coupe.

Elle te coupe de l’angoisse, oui. Mais l’angoisse n’habite pas seule dans ton corps. Elle partage la maison avec ta joie, ta tendresse, ta capacité à être touché par un ciel de fin de journée. En anesthésiant l’une, tu endors les autres.

Pendant des années, j’ai cru gérer un problème. Je fabriquais en réalité une distance. Une distance entre moi et ce que je ressentais, qui s’agrandissait à chaque fois que je choisissais la trêve plutôt que la traversée.

Combler un vide en creusant un fossé.
Voilà, à peu près, l’affaire.

Comment cesser de fuir ce que tu ressens ?

Le tournant n’est pas venu d’un coup, un matin, dans un éclair. Ces récits-là sont beaux mais ils mentent un peu. Chez moi, ça a été long, en dents de scie, avec des retours en arrière.

Il y a eu, plus tard, d’autres effondrements. Vers vingt-six ans, la trahison d’un associé m’a jeté dans des crises de panique qui m’ont mis à genoux. Je me souviens du sol, littéralement, de mon corps qui ne répondait plus, de la conviction que j’allais mourir là.

Ce que j’ai fini par comprendre, dans ces années, tient en une phrase toute simple, et pourtant elle a mis longtemps à descendre du cerveau jusqu’au ventre.

Tu ne peux pas fuir une sensation en restant dans ton corps. Or ton corps est le seul endroit où tu vis.

Fuir ce que je ressentais, ce n’était pas fuir un danger. C’était me fuir moi-même. Et un homme qui se fuit ne se repose jamais, où qu’il aille, quoi qu’il boive.

Le vrai virage a commencé le jour où j’ai cessé de vouloir supprimer l’inconfort, pour apprendre, doucement, maladroitement, à rester avec.

Faire place à l’inconfort

Cette pratique, je ne l’ai pas inventée. Je l’ai reçue, puis pétrie année après année, jusqu’à ce qu’elle devienne mienne. Elle porte un nom que j’aime pour sa simplicité : faire place à l’inconfort.

Elle prend le contre-pied exact de l’adolescent que j’étais. Là où j’apprenais à fuir par tous les moyens, elle propose de rester. Une minute. Sans rien réparer.

Quand monte une sensation difficile, celle-là même que, plus jeune, tu aurais aussitôt anesthésiée, tu peux essayer de ne pas la chasser.

Tu la localises dans le corps : où loge-t-elle, quelle forme prend-elle, quel poids, quels contours ?

Au lieu de lutter contre sa présence, tu lui fais un peu de place. Tu l’accompagnes comme une vague qui vient et qui repartira d’elle-même.

Il n’y a rien à réussir. Seulement à rester là, une minute, sans avoir besoin de la faire taire.

Ce que cette pratique m’a appris porte un nom, dans La Voie de l’Instant : le non-effort. Cesser de combattre ce qui est déjà là. Et découvrir, presque avec stupeur, que ne rien faire contre suffit souvent. La sensation que tu n’attaques pas se déploie, culmine, puis reflue, comme toutes les vagues. C’est elle qui part. Pas toi qui la chasses.

Se reconstruire sans se renier

Il y a une tentation, quand nous allons mieux, que je trouve presque aussi dangereuse que la fuite d’avant. Celle de renier l’homme que nous avons été. De raconter son passé comme une honte, une parenthèse sale, un « avant » dont il faudrait s’excuser.

Je m’y refuse. Pas par orgueil. Par justesse.

L’adolescent qui buvait dans une cave pour tenir debout ne me dégoûte pas. Il m’attendrit. Il faisait ce qu’il pouvait, avec les outils qu’il n’avait pas. Ses béquilles étaient maladroites, coûteuses, mais elles l’ont porté jusqu’à moi. Sans elles, peut-être, je ne serais pas là pour t’écrire.

Se reconstruire ne veut pas dire effacer. Cela veut dire intégrer.

Ton histoire n’est pas une tache à faire partir. C’est le terreau. Ce que tu as traversé de plus sombre est souvent, exactement, ce qui te rend aujourd’hui capable d’accompagner quelqu’un d’autre dans le noir. Nous ne guidons bien que sur les chemins que nous avons nous-mêmes marchés.

Tu ne te renies pas. Tu apprends à habiter, enfin, le présent que tu passais ta vie à fuir.

Ce que je retiens, des années plus tard

Aujourd’hui, dans notre campagne à une vingtaine de minutes d’Essaouira, il m’arrive de sentir revenir une vieille tension. Une contrariété, une inquiétude, ce fond de vigilance qui ne meurt jamais tout à fait. C’est le même bruit qu’à quinze ans.

La différence, c’est ce que j’en fais.

Avant, je le fuyais.
Aujourd’hui, je m’assois avec, sur la terrasse, face aux oliviers, et je le laisse être là.

Ce que je retiens tient en peu de mots. Une sensation n’est pas un ennemi. Un passé n’est pas une faute. Et l’instant présent, celui-là même que j’ai passé des années à fuir par tous les moyens, s’est révélé être le seul endroit où quelque chose comme la paix pouvait exister.

Ce que je fuyais était exactement ce dont j’avais besoin. Si tu veux, c’est là toute la blague de ma vie. J’ai fait le tour du monde intérieur pour revenir m’asseoir là où j’avais toujours été.

Sur ce chemin du retour à l’instant, j’ai raconté ailleurs ce que veut dire, très concrètement, revenir au moment présent quand tout devient flou.

Où trouver de l’aide

Je dois être clair, parce que ce sujet ne souffre pas l’à-peu-près.

Ce texte est un récit, pas un protocole. Ce qui m’a aidé, moi, ne fait pas une méthode transposable à ta situation. La pleine conscience a été, pour moi, un appui précieux pour réapprendre à rester présent à ce que je ressentais plutôt que de le fuir. Elle n’a pas remplacé le reste.

Une dépendance active demande un accompagnement adapté. Médical, thérapeutique, humain. Un médecin, un addictologue, un thérapeute, un groupe d’entraide. Il n’y a aucune faiblesse à demander de l’aide, il y a même là un premier acte de présence à soi.

Un récit éclaire la route. Il ne marche pas à ta place.

Ce que je fuyais à quinze ans avait un nom que je ne savais pas prononcer, la peur. Il existe des façons plus honnêtes de la traverser, et j’en ai listé quelques-unes dans surmonter la peur en conscience.

Questions fréquentes

Pourquoi une addiction est-elle une fuite du présent ?

Parce qu’elle offre un soulagement immédiat face à un présent vécu comme insupportable : anxiété, vide, douleur. Elle te coupe de ce que tu ressens au lieu de t’aider à le traverser. C’est exactement ce qui la rend efficace à court terme et coûteuse à long terme, puisqu’elle t’éloigne, gorgée après gorgée, de toi-même.

Comment se reconstruire après une dépendance sans se renier ?

En cessant de regarder ton passé comme une honte à effacer. La dépendance a été une tentative, maladroite, de tenir debout. La reconstruction n’efface pas cette histoire, elle l’intègre. Tu ne te renies pas : tu apprends à habiter le présent que tu fuyais autrefois, et souvent ce que tu as traversé devient ta plus grande ressource pour comprendre les autres.

La pleine conscience peut-elle aider à sortir d’une addiction ?

Elle peut être un appui pour réapprendre à rester présent à tes émotions plutôt que de leur échapper. Mais elle ne remplace pas un accompagnement adapté : une dépendance active demande un soutien professionnel, médical ou thérapeutique. Le récit d’un chemin éclaire la route, il ne tient jamais lieu de protocole.

Comment rester présent à une émotion difficile sans la fuir ?

En commençant petit, une minute. Tu localises la sensation dans ton corps, tu observes sa forme et son poids, et au lieu de la combattre tu lui fais un peu de place, comme à une vague de passage. Tu ne cherches pas à la faire disparaître, tu apprends seulement à ne pas déserter quand elle est là. C’est le geste que je décris plus haut, « faire place à l’inconfort ».

Et toi, cette sensation que tu passes tes journées à contourner, à quoi ressemblerait-elle si, une seule minute, tu cessais de la fuir ?

Si tu cherches à être accompagné par quelqu’un qui a traversé, pas par quelqu’un qui théorise, je raconte le reste, sans filtre, chaque mardi dans « Au coin du feu ». Tu peux t’y inscrire ici. Et pour ceux qui sentent le besoin d’un vrai seuil, d’un lieu qui coupe le bruit, nos retraites au désert restent l’endroit où j’ai vu le plus de gens se retrouver.

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