Deux retraites au désert, enchaînées sans respirer entre les deux. La première venait de se terminer, la seconde commençait le surlendemain, et j’étais assis seul sur une dune à la tombée du jour, dans cette lumière rasante qui fait sortir l’ombre de chaque ride du sable.
Je faisais mes comptes. Pas les comptes d’argent. Les autres.
Trente personnes venaient de partir avec, dans leurs bagages, quelque chose de plus léger. Trente autres arrivaient, chacune avec son sac invisible, ses nuits blanches, son deuil, sa question qui ne la lâche pas.
Et moi, en additionnant tout ça, je me suis surpris à faire un calcul absurde : soixante personnes, soixante histoires que j’avais tenues ou que j’allais tenir dans mes mains. Soixante poids que j’avais soulevés un à un.
Et le mien ? Je ne l’avais déposé nulle part.
Je le portais encore, intact, sous tous les autres. Comme le sherpa qui monte les sacs des clients jusqu’au camp de base et découvre, le soir, qu’il a oublié le sien tout en bas, jamais ouvert, au pied de la pile.
Tu tiens l’espace toute la journée. Tu écoutes, tu accueilles, tu régules, tu contiens. Tu es la personne solide chez qui les autres viennent poser ce qui déborde.
Et le soir, quand enfin tu t’assieds, ce n’est pas seulement la fatigue du travail accompli qui te tombe dessus. Il y a autre chose, plus lourd. Une charge qui n’a pas de nom sur ta fiche de paie et que personne, dans ton entourage, ne voit vraiment.
Tu t’es sans doute déjà entendu dire que tu devrais mieux t’organiser. Déléguer. Bloquer des créneaux pour toi. Tu as peut-être même essayé, en y croyant. Et tu as constaté que ça ne changeait presque rien au fond du problème.
Si c’est ton cas, ce texte est pour toi. Prends le temps qu’il faut. Il est long, parce que le sujet mérite mieux qu’une astuce.
La charge mentale de la personne qui accompagne n’est pas un problème d’organisation, c’est un problème de posture.
Tu ne portes pas seulement des tâches. Tu portes le poids affectif de tous ceux dont tu tiens l’espace, et ce poids-là ne se délègue pas dans un agenda.
Le vrai levier n’est donc pas de faire moins, mais d’apprendre à distinguer ce que tu accompagnes de ce que tu emportes avec toi, puis à reposer ce dernier, consciemment, chaque soir.
Te remettre en haut de ta propre liste n’est pas de l’égoïsme. C’est la condition pour tenir dans la durée.
Le mot « charge mentale » a fini par vouloir tout dire, donc plus grand-chose. Il sert à nommer la logistique familiale, les mots de piscine, les rendez-vous chez le dentiste, la liste de courses qui tourne en boucle dans la tête.
Tout cela existe, et pèse. Mais quand ton métier est d’accompagner, une autre charge s’ajoute, plus sourde, dont nous parlons beaucoup moins.
La charge de ce que tu as à faire, tu la connais. Celle dont je te parle est plus insidieuse : c’est le poids de ce que tu as pris.
Tu reçois une personne en séance. Elle repart allégée, c’est le but, et c’est beau. Mais où est allé ce qu’elle a déposé ? Une partie s’est dissipée dans la relation, oui. Une autre est restée en toi. Sa colère résonne encore un peu dans ton ventre à la séance suivante. Son inquiétude devient, sans que tu le veuilles, un fond sonore que tu emportes à la maison, à table, sous la douche, dans ton sommeil.
Tu ne fais pas que travailler. Tu absorbes.
Il existe une fatigue saine, celle du soir après une belle journée pleine. Un menuisier la connaît, un jardinier aussi. Le corps a donné, il demande à se poser, un repas et une bonne nuit suffisent à le remettre d’aplomb.
Cette fatigue-là n’est pas ton problème. Tu l’aimes, même. Elle a le goût du travail bien fait.
Le problème, c’est l’autre fatigue. Celle qui ne part pas avec le sommeil. Tu dors huit heures et tu te réveilles déjà pesant, comme si la nuit n’avait rien effacé.
Une bonne nuit répare un corps qui a donné. Elle ne repose pas un cœur qui a tout gardé.
Voilà pourquoi tu peux te sentir à plat un lundi matin, après un week-end de repos complet. Le corps s’est reposé. Toi, tu portais encore les soixante sacs.
À un moment ou à un autre, quelqu’un t’a dit, avec la meilleure intention du monde, qu’il te suffisait de mieux t’organiser.
Bloque du temps pour toi. Apprends à dire non. Délègue ce qui peut l’être. Fais des listes, priorise, planifie.
Ce sont de bons conseils. Ils ne sont pas faux. Ils ratent simplement leur cible, parce qu’ils traitent un problème que tu n’as pas.
Déléguer une tâche, c’est enlever une ligne de ta to-do. Mais déléguer une responsabilité affective, ça n’existe pas. Tu peux confier à quelqu’un d’autre le soin de rappeler ton client pour reporter le rendez-vous. Tu ne peux pas lui confier l’inquiétude que tu portes pour ce client. Elle reste collée à toi.
C’est là que le malentendu se joue. L’organisation gère le « faire ». La charge mentale de la personne qui accompagne, elle, est du côté du « porter ». Et un poids affectif ne se planifie pas dans un tableur.
Je l’ai développé ailleurs, parce que c’est un piège dans lequel presque tout le monde tombe : croire que faire moins suffira à se sentir plus léger. Ça ne suffit pas. Tu peux avoir un agenda parfaitement rangé, deux jours de congé par semaine, et t’effondrer quand même. Parce que le poids n’était jamais dans l’agenda.
Un agenda vide ne repose pas un cœur plein.
Il y a une phrase que j’entends souvent, dans la bouche des personnes que j’accompagne et qui accompagnent elles-mêmes. Une phrase dite en riant, presque avec fierté.
« De toute façon, moi, je passe toujours en dernier. »
Elle est présentée comme une qualité. Le dévouement, l’abnégation, le don de soi. Regarde d’un peu plus près, et tu verras autre chose.
Passer en dernier, ce n’est pas de la générosité, c’est une place. Une place où tu finis par ne jamais arriver, parce qu’avant toi, il y a toujours quelqu’un.
Quand tenir l’espace des autres devient une identité, s’occuper de soi finit par sembler illégitime. Presque une trahison. Comme si le temps que tu te consacres était volé à ceux qui comptent sur toi. Tu existes par le soin que tu donnes, alors t’en donner à toi-même brouille la définition que tu as de toi.
Sauf qu’une personne qui accompagne et se vide n’a bientôt plus rien à offrir. Le puits qui donne sans jamais se remplir ne donne plus longtemps. Il s’assèche.
Il y a une promesse que tu te fais, peut-être sans même l’entendre. Après cette période chargée, je souffle. Une fois ce dossier bouclé, ce client stabilisé, cette rentrée passée, je prends soin de moi.
Je l’ai attendu longtemps, moi aussi, ce moment « où tout serait réglé ».
Il n’est jamais venu. Parce qu’à peine un poids déposé, un autre se présente. La vie d’une personne qui accompagne ne connaît pas de creux durable, juste des vagues qui se succèdent. L’horizon du « quand tout sera calme » recule exactement au rythme où tu avances vers lui.
Si tu attends que tout soit réglé pour te reposer, tu ne te reposeras jamais. Le repos n’est pas une récompense au bout du chemin. C’est une manière de marcher.
Bonne nouvelle : il ne s’agit pas d’accompagner moins, ni moins bien. Et surtout pas de te blinder, de te protéger des autres, de dresser des murs. Ce serait renier ce qui fait ta valeur.
Il s’agit de déplacer trois petites choses dans ta posture. Rien de spectaculaire. Trois ajustements qui ne se voient pas de l’extérieur et qui changent tout à l’intérieur.
C’est le déplacement fondateur, celui d’où découlent les autres.
Accompagner, c’est marcher à côté de quelqu’un sur un bout de son chemin. C’est tenir l’espace, éclairer, soutenir, offrir ta présence pleine.
Porter, c’est repartir avec son sac sur le dos. C’est continuer à ruminer sa situation dans ta cuisine le soir, à te réveiller la nuit avec son problème, à vivre sa vie à sa place dans ta tête.
La confusion entre les deux est l’origine de presque tout ton épuisement. Tu crois que bien accompagner, c’est porter. Que si tu ne portes pas, tu abandonnes. C’est faux, et c’est même l’inverse.
Une personne qui te sent plier sous son poids ne se sent pas accompagnée. Elle se sent coupable. Ce que tu portes en trop ne l’aide pas, ça l’alourdit d’une dette.
Devant chaque poids qui pèse, une seule question, honnête : est-ce à moi ?
La séance a eu lieu, tu as été pleinement là, tu as fait ta part avec soin. Ce qui reste maintenant, la décision de l’autre, son rythme, ses résistances, sa guérison, ne t’appartient plus. Tu n’en es pas responsable. Tu ne peux pas guérir à sa place, décider à sa place, avancer à sa place.
Cette lucidité n’a rien de froid. Au contraire. Elle rend à l’autre sa pleine dignité d’adulte capable, au lieu de le maintenir dans une position d’assisté qui aurait besoin que tu portes tout pour lui.
C’est là qu’intervient une des attitudes qui traversent toute la Voie de l’Instant : le lâcher-prise. Non pas l’indifférence, surtout pas. Le lâcher-prise, c’est faire sa part avec tout son cœur, puis déposer ce qui appartient à la vie et aux autres.
Le troisième déplacement est un geste, pas une idée. Un rituel court, à faire chaque soir, pour ne pas ramener les soixante sacs à la maison.
Je te le donne ci-dessous. Il est simple, presque enfantin. C’est justement pour ça qu’il fonctionne.
Ce soir, avant de passer le seuil de ton bureau, ou avant d’éteindre la lumière, prends une minute. Une seule.
Tu peux passer en revue, tranquillement, ce qui pèse en ce moment.
Et, une préoccupation après l’autre, tu la déposes mentalement à quelque distance de toi.
Comme un sac que tu poserais par terre, à côté de ta chaise.
Tu ne les jettes pas. Tu ne les résous pas. Tu ne les nies pas non plus.
Tu les mets simplement à distance de bras.
Ce dossier, là, par terre, à ta droite. Cette inquiétude pour ce client, là, un peu plus loin. Cette conversation difficile de demain, posée elle aussi, à côté.
Puis tu remarques l’espace qui vient de se dégager.
Juste devant toi, juste assez pour respirer.
Rien d’immense. Un petit dégagement, mais réel.
Ce que tu poses là ne t’appartient plus l’instant d’après. Tu n’es pas obligé de tout porter en même temps pour que ça compte.
Demain, si un de ces paquets est vraiment le tien, il sera encore là, tu le reprendras. Mais tu auras dormi les mains libres.
C’est le lâcher-prise en gestes. Ce que tu poses à côté cesse d’être sur tes épaules le temps d’une nuit. Et une nuit les épaules libres, ça change une vie qui accompagne.
Voici le renversement, celui qui lève la culpabilité une bonne fois.
Tu crois peut-être que prendre soin de toi te retire à ceux qui comptent sur toi. Que chaque heure pour toi est une heure volée à eux. C’est l’exact contraire.
Ton repos ne se prend pas sur le leur. Il les sert.
Une présence régénérée écoute plus finement. Elle discerne mieux ce qui se joue chez l’autre, parce qu’elle n’est pas saturée par ses propres restes non digérés. Elle tient l’espace plus longtemps, sur des années, sans virer à l’amertume ni au repli de fin de parcours.
L’inverse est vrai, je l’ai vu chez trop de confrères usés, et je m’y suis vu moi-même. Une personne qui accompagne en portant tout finit par accompagner mal. À bout de nerfs, elle écourte, elle juge en dedans, elle donne des conseils pressés pour que ça finisse. Ce n’est plus de la présence, c’est de la survie qui s’ignore.
Prendre soin de toi n’est donc pas un luxe à mériter une fois tout réglé. C’est une responsabilité professionnelle autant qu’humaine. Le musicien accorde son instrument avant de jouer, et personne ne lui reproche ce temps-là. Ta présence est ton instrument. L’accorder n’est pas t’accorder une faveur, c’est faire ton métier.
Ce que tu poses le soir, tu le rends disponible pour le lendemain.
Pas en t’organisant mieux, mais en distinguant deux choses que tu confonds sans le savoir : porter et accompagner. Accompagner, c’est tenir l’espace de l’autre pendant que tu es avec lui. Porter, c’est repartir avec son poids dans ton corps une fois qu’il est parti. Apprends à déposer ce poids en fin de journée, par un rituel court et conscient, et tu délestes énormément sans rien retirer à la qualité de ta présence. Tu accompagnes autant, tu emportes beaucoup moins.
Parce que tenir l’espace des autres devient peu à peu une identité : tu finis par exister à tes propres yeux à travers le soin que tu donnes. S’occuper de soi semble alors illégitime, presque égoïste, comme du temps volé à ceux qui comptent. Mais une personne vidée n’a bientôt plus rien à offrir. Se mettre en bas de sa propre liste n’est pas de la générosité, c’est parfois une manière de se rendre indispensable aux autres pour ne pas avoir à se regarder soi-même. Si ce mécanisme te parle, tu verras qu’il rejoint de près cette culpabilité qui monte dès que tu ne fais rien.
Non, et c’est pour cela que tant de conseils d’organisation te laissent sur ta faim. L’organisation gère les tâches, ce que tu as à faire. La charge mentale, elle, c’est le poids affectif d’avoir tout pris sur tes épaules, ce que tu emportes en dedans. On peut avoir un agenda parfait et s’effondrer quand même. Le levier n’est pas dans la to-do list, il est dans la posture : qu’est-ce qui m’appartient vraiment, et qu’est-ce que je peux reposer sans trahir personne ?
En comprenant, une fois pour toutes, que ton repos n’est pas pris sur celui des autres : il les sert. Une présence régénérée écoute mieux, discerne mieux, tient l’espace plus longtemps et plus juste. Prendre soin de toi devient alors une responsabilité professionnelle autant qu’humaine, pas une faveur à mériter une fois tout réglé. Le jour où tu ressens ton repos comme un soin que tu offres aussi à ceux que tu accompagnes, la culpabilité perd son carburant. C’est d’ailleurs souvent le premier pas pour ralentir quand on tient l’espace pour tous sans avoir l’impression de tout lâcher.
Si tu faisais tes comptes maintenant, comme moi sur ma dune, combien de sacs porterais-tu qui ne sont pas les tiens ?
Ce fil-là, nous le tirons chaque mardi dans « Au coin du feu », la lettre que nous écrivons à deux, Jacqueline et moi. Viens t’y poser un instant, c’est par ici.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
