Fin d’après-midi sur la terrasse, près d’Essaouira. La lumière tombe de côté, un filet d’air passe par la fenêtre, l’ordinateur est ouvert sur la table. Dans une petite fenêtre de l’écran, un visage qui me parle, la voix qui arrive avec une demi-seconde de retard, l’image qui se fige puis repart.
Et pendant que cette personne me confie quelque chose d’important, je me surprends à fixer, en bas à droite, ma propre vignette.
Est-ce que j’ai l’air présent ?
Est-ce que ma lumière est bonne ?
Est-ce que je hoche la tête au bon moment ?
Je n’écoute plus. Je me regarde faire.
Moi, le facilitateur qui parle de présence du matin au soir, happé par mon reflet comme un ado devant le miroir de la salle de bain. Ça m’a fait sourire. Et ça m’a appris quelque chose.
Tu connais peut-être ça. Cet écran qui, censé nous relier, semble poser une vitre entre l’autre et toi. Tu accompagnes en visio, tu enchaînes les rendez-vous à distance, et le soir tu es vidé sans trop savoir pourquoi, comme si tenir une présence à travers une caméra coûtait trois fois plus cher qu’en vrai.
Rester présent en visio ne demande pas plus d’effort, mais un autre point d’appui. L’écran ne coupe pas le lien : c’est ton attention qui décroche, happée par ta propre image et par le souci de bien faire. Tu redeviens vraiment là à l’instant où tu poses toute ta perception sur l’autre, sa voix, son visage, ses silences, au lieu de te regarder faire.
Je vais être honnête : le distanciel, je ne l’ai pas choisi de gaieté de cœur.
J’ai animé pendant vingt ans des cercles où je sens les corps dans la pièce, le désert où le silence se partage sans un mot, des retraites en bord d’océan où un regard suffit. Alors quand nous avons quitté la Suisse pour cette campagne marocaine, et qu’une bonne part de ce que je transmets s’est mise à passer par un écran, j’ai d’abord cru que je perdais l’essentiel.
Je me trompais. Le lien ne tient pas à la distance. Il tient à l’endroit où je pose mon attention. Tout part de là, de cette capacité si simple à revenir au présent, ici, maintenant, au lieu de filer dans ma tête.
Il y a d’abord un miroir que tu ne peux pas éteindre. Des heures durant, tu vois ton propre visage, en petit, dans un coin. Aucune conversation de la vraie vie ne se déroule devant une glace qui te renvoie ta tête en continu. Ton regard y revient sans cesse, et chaque retour te sort de l’échange pour te ramener à toi.
Il y a ensuite la latence. Ces micro-décalages, une fraction de seconde, cassent le rythme naturel de la parole. Ton cerveau travaille en sous-main pour combler les trous, deviner si l’autre a fini, rattraper le tempo. C’est invisible, et c’est épuisant.
Il y a enfin le corps qui manque. En présence, tu lis mille signaux sans y penser : une posture, un souffle, la façon dont quelqu’un occupe l’espace. L’écran découpe tout cela en un rectangle plat. Tu captes moins, donc tu forces plus.
Des chercheurs ont fini par poser un mot sur ce cocktail, la « fatigue des visios ». Rien d’imaginaire, donc. Mais la bonne nouvelle se cache dans la première cause : si le miroir t’épuise, c’est qu’une part de ton attention est tournée vers toi plutôt que vers l’autre. Et ça, ça se déplace.
Nous avons appris, souvent sans nous en rendre compte, à faire semblant d’être là.
Hocher la tête pile au bon moment.
Prendre l’air concerné.
Se pencher vers la caméra pour « montrer » que tu écoutes.
Tout cela part d’une bonne intention, et tout cela te trahit. Parce que surveiller l’effet que tu produis, c’est encore t’occuper de toi.
La présence jouée dévore la présence réelle.
Or être là ne se mime pas. C’est une affaire d’attention, pas de mise en scène. C’est toute la différence entre l’écoute active et la présence à l’autre : la première est une technique, la seconde ne se joue pas.
Dans ce que je transmets, l’attention est l’une des trois racines de toute présence, avec l’intention et l’intuition. C’est la faculté, toute simple et pourtant si rare, de poser sa conscience sur ce qui est, ici, maintenant. En visio, ce qui est là, devant toi, c’est l’autre. Ni ta vignette ni ta prestation : l’autre.
Quand ton attention se pose vraiment sur la personne en face, ton visage suit tout seul. Tu n’as plus à jouer l’écoute, parce que tu écoutes.
Voici un geste minuscule à poser dès ton prochain appel. Je l’appelle « toute la perception vers l’autre ».
Quand l’écran te coupe de l’autre, pose délibérément toute ta perception sur lui.
Sa voix, et le grain de sa voix.
Son visage, et ce qui bouge dedans.
Les silences entre ses mots, qui en disent souvent plus que les mots.
Chaque fois que le commentaire intérieur reprend, et il reprendra (ce que tu vas répondre, de quoi tu as l’air à l’image, si tu es assez présent), tu le remarques sans te fâcher, et tu ramènes doucement l’attention au-dehors. Vers l’autre. Encore.
Tu n’as rien à réussir, rien à performer.
Juste à regarder vraiment, et à entendre vraiment.
C’est cela, l’écoute consciente : sortir du dialogue mental en dirigeant toute la perception vers la personne en face. La présence passe par les sens, jamais par le souci de bien faire.
Un détail pratique change presque tout, et personne ne le dit : masque ta propre image.
La plupart des logiciels le permettent en un clic (cherche « masquer ma vignette » ou « hide self-view »). Tu restes visible pour les autres, mais tu cesses de te voir. Le miroir s’éteint. Ton attention n’a plus rien à quoi s’accrocher, sauf ton interlocuteur.
Faut-il alors fixer la caméra ou l’écran ? Regarde le visage de la personne, sur ton écran : c’est là qu’est le lien. De temps en temps, un coup d’œil vers l’objectif réchauffe l’échange et offre à l’autre le sentiment d’être vu. Mais ne transforme pas la caméra en contrainte de plus. Le lien ne se crée pas en fixant un point noir : il naît quand tu t’intéresses pour de bon à qui est en face.
Parce qu’elles cumulent trois charges : le miroir de ton propre visage, qui ramène sans cesse ton attention sur toi ; la latence, qui casse le rythme de la parole et fait tourner ton cerveau en continu ; et l’absence de corps, qui te prive des signaux que tu lis sans effort en présentiel. Tu captes moins et tu te surveilles plus, d’où l’épuisement. Masquer ta vignette allège déjà une bonne moitié du poids.
En cessant de vouloir le fabriquer, et en te rendant simplement disponible. Le lien naît de l’attention posée, pas des techniques d’animation. Écoute jusqu’au bout, laisse les silences respirer, renvoie à l’autre ce que tu as vraiment entendu plutôt que ce que tu avais préparé. À distance comme en présence, ce qui touche, c’est de se sentir écouté pour de vrai.
Regarde le visage de ton interlocuteur, sur l’écran, la plupart du temps : c’est ce qui nourrit ta présence à lui. Un regard de temps à autre vers la caméra crée un contact chaleureux, sans en faire une règle rigide. La mécanique du regard compte moins que la direction de ton attention.
Fais du seuil entre deux appels un vrai sas. Avant de cliquer sur « rejoindre », pose une main sur la table, sens tes pieds au sol, prends un souffle qui te redépose dans ton corps. C’est tout l’enjeu de revenir à soi entre deux rendez-vous : trente secondes suffisent à ne pas transporter le rendez-vous précédent dans le suivant. La présence ne se tient pas en apnée sur huit heures ; elle se redépose, appel après appel.
Et si, à ton prochain rendez-vous en visio, tu masquais ta vignette et posais toute ta perception sur la personne en face, juste pour voir ce que ça change ?
Chaque mardi, au coin du feu, Jacqueline et moi déposons une lettre : une pratique simple, à hauteur de vie, pour rester relié à toi et aux autres, même à travers un écran. Si ces mots te parlent, tu peux nous rejoindre au coin du feu.
Et pour t’exercer à revenir au présent entre deux appels, l’application Conscienceo t’accompagne avec de courtes méditations guidées.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
