Un mardi d’hiver, en Suisse. La lumière rasante traverse la fenêtre du petit cabinet que nous louions, le radiateur cliquette dans son coin, et sur la table traînent encore les feutres d’une formation du matin. Je viens de raccompagner quelqu’un jusqu’à la porte. Je me rassois. Dans l’entrée, la personne suivante attend déjà, son manteau plié sur les genoux.
Je souris, je l’invite à s’asseoir, je pose les bonnes questions.
Sauf qu’une partie de moi rejoue encore la conversation d’avant.
Mon corps est dans la pièce, ma tête est restée dans le rendez-vous précédent.
Tu connais peut-être cette sensation. Tu enchaînes les séances, les appels, les entretiens, et le soir tu te retrouves vidé, sans même avoir le sentiment d’avoir bâclé quoi que ce soit. Souvent, ce n’est pas le travail qui pèse, c’est de passer d’une personne à l’autre sans jamais reposer ce que tu viens de porter.
Pour revenir à soi entre deux rendez-vous, tu n’as pas besoin d’une vraie pause, mais d’un sas : un court moment où tu ne commences rien. Avant d’enchaîner, tu t’offres quelques secondes de vide et tu laisses le rendez-vous qui vient de finir se déposer. Cette frontière empêche la tension d’un échange de déteindre sur le suivant. Trois minutes suffisent largement. Souvent, dix secondes bien posées font déjà l’affaire.
Ton système nerveux ne fait pas la différence entre la fin d’un rendez-vous et le début du suivant. Tu as beau fermer une porte et en ouvrir une autre, à l’intérieur, rien ne s’est refermé.
Un mot qui t’a touché, une tension que tu n’as pas dénouée, une phrase que tu aurais voulu dire autrement : tout cela reste en suspens.
Et sans t’en apercevoir, tu arrives devant la personne suivante avec le résidu de la précédente.
Quand nous accompagnons, nous croyons souvent que le métier consiste à écouter. En réalité, la moitié du métier consiste à revenir disponible entre deux écoutes. Le facilitateur qui enchaîne dix rendez-vous dans sa journée n’est pas fatigué par dix conversations. Il est fatigué de les avoir toutes tenues en même temps, empilées, sans jamais poser la précédente avant de prendre la suivante.
C’est là que la charge s’installe : moins dans l’intensité d’une rencontre que dans l’absence d’espace entre deux. Un coach, un thérapeute, un formateur peuvent tenir des heures d’attention pleine, à condition de déposer, à chaque fois, ce qu’ils viennent de porter.
Nous confondons souvent le sas et la pause. La pause sert à se recharger : un café, cinq minutes au soleil, un vrai temps pour toi. C’est précieux, mais entre deux rendez-vous, tu ne l’as presque jamais.
Le sas, lui, ne recharge rien. Il sépare.
C’est un seuil, au sens propre du mot : la petite marche que tu franchis en passant d’une pièce à une autre.
Nos maisons ont des seuils, nos journées n’en ont plus. Nous glissons d’une visio à la suivante en cliquant sur un lien, d’une personne à l’autre en poussant une porte, et la seule frontière qui reste, c’est celle que nous oublions de poser nous-mêmes. Le soir, un rituel de seuil aide à quitter le travail pour de bon. Entre deux rendez-vous, c’est le même geste, en beaucoup plus court : marquer une frontière là où l’agenda n’en met aucune.
Voici le geste le plus simple que je connaisse pour ça. Je l’appelle « le blanc de dix secondes ».
Le cadre : juste avant d’appeler la personne suivante ou de rouvrir ton écran, tu t’arrêtes. Tu ne commences rien tout de suite.
Le geste : tu t’offres dix secondes de vide, sans rien y mettre. Tu laisses simplement le moment qui vient de finir se déposer.
Ce que tu sens : peut-être l’appui de tes pieds sur le sol, le poids de ton corps sur le siège, ton souffle qui redescend. Et c’est tout.
Le sens : il n’y a rien à réussir là, aucune performance de calme. Juste un blanc que tu t’autorises entre deux personnes.
Dans ce court intervalle, tu cultives deux des attitudes de la Voie de l’Instant : le non-effort et la patience. Le non-effort, parce que tu n’ajoutes rien, tu n’essaies même pas de te détendre. La patience, parce que tu laisses ces quelques secondes faire leur travail sans les presser.
Un petit vide, et te voilà de nouveau disponible.
Tu crois peut-être que ces dix secondes sont pour toi. Elles sont aussi, et surtout, pour la personne en face.
Quand tu arrives encore chargé du rendez-vous d’avant, l’autre le sent. Son corps le perçoit avant sa tête : tu n’es pas tout à fait là. Il te trouve gentil, compétent, et pourtant quelque chose ne se pose pas entre vous.
Quand tu arrives vraiment disponible, c’est l’inverse. La personne se sent accueillie avant même d’avoir prononcé un mot.
C’est ça, revenir au moment présent : te rendre présent à celui qui est devant toi, parce que tu t’es d’abord rendu présent à toi-même.
Le paradoxe est là : ce n’est pas en te remplissant déjà de la personne suivante que tu l’accueilles le mieux. C’est en te vidant un court instant de la précédente.
Tu ne te vides pas la tête en luttant contre tes pensées, tu la laisses se déposer. Arrête-toi dix secondes avant d’enchaîner, sans rien vouloir chasser. Sens tes pieds, ton souffle, le poids de ton corps. Tu ne cherches pas le vide parfait, juste un petit espace où le rendez-vous précédent finit de se poser, au lieu de te suivre dans le rendez-vous d’après.
Beaucoup moins que tu ne le crois. Trois minutes sont un luxe rare dans une journée pleine, et la bonne nouvelle, c’est que tu n’en as pas besoin. Dix à trente secondes de vrai arrêt suffisent souvent à changer d’état. Tout se joue dans la netteté de la frontière, pas dans le chrono : un moment où tu ne fais réellement rien vaut mieux que trois minutes à moitié encore au travail.
Oui, personne n’a besoin de le voir. Ce blanc tient dans le temps de te lever, de marcher jusqu’à la porte, de respirer une fois avant de dire bonjour. En pleine séance aussi, tu peux te recentrer sans que ça se voie, le temps d’une phrase. Rien de spectaculaire : juste une frontière intérieure. La seule personne qui doit le sentir, c’est toi.
Alors cette minute est déjà bien assez. Garde dix secondes pour le blanc, et laisse le reste tranquille. Le piège, quand le temps manque, c’est de remplir chaque interstice : répondre à un message, jeter un œil à l’écran, penser au dossier suivant. Une minute où tu ne combles rien vaut mieux que dix minutes que tu remplis.
Et toi, entre deux personnes que tu accompagnes, à qui reviens-tu d’abord ? À la suivante, ou à toi ?
Chaque mardi matin, avec Jacqueline, nous glissons une lettre « Au coin du feu » : quelques pages pour ralentir, revenir à soi, et retrouver ce fil intérieur quand la semaine l’emmêle. Si ce blanc de dix secondes t’a parlé, tu peux recevoir la lettre ici. C’est gratuit, et ça arrive à l’heure du premier café.
Tu n’as rien à devenir, juste à te souvenir.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
