Elle me racontait quelque chose de grave. Une décision qui l’avait tenue éveillée toute la nuit, la voix qui tremblait un peu sur certains mots. J’étais assis en face d’elle, le dos droit, le visage attentif, les mains posées sur les genoux.
Et dans ma tête, à cet instant précis, une petite voix récapitulait : coriandre, citrons, pain, et penser à rappeler le garagiste.
Je n’étais plus là.
Le corps oui, parfaitement composé, le bon hochement de tête au bon moment. Mais moi, la part de moi qui écoute vraiment, j’étais parti faire les courses. Quand je m’en suis rendu compte, une honte tiède m’a traversé. Cette femme venait de me confier son intime, et moi je pensais à ma liste de commissions.
Tu connais peut-être ça. Cette sensation d’être là sans y être, de tenir l’espace pour quelqu’un pendant qu’une partie de toi s’est absentée par la fenêtre. Et la culpabilité qui suit, sourde, parce que ce métier tu l’aimes, et que tu ne comprends pas comment tu peux décrocher juste au moment où l’autre a le plus besoin de ta présence.
Pour te recentrer en pleine séance avec un client, ne cherche pas à te concentrer plus fort : reviens dans ton corps. Pose discrètement l’attention sur le contact de tes pieds au sol, sur le poids de ton corps dans le siège, ou laisse filer une expiration un peu plus longue. Ces ancrages ne se voient pas, ils prennent une seconde, et ils ramènent l’attention dans l’instant sans que tu quittes l’autre du regard. La présence ne se commande pas par la volonté, elle se réinvite par le corps.
Longtemps, j’ai cru que la présence était une affaire de concentration. Serrer les dents, fixer l’autre, tenir mon attention comme je tiendrais un sac trop lourd à bout de bras. Et forcément, au bout de quelques minutes, le bras lâche.
Voilà l’erreur : croire que rester présent, c’est forcer.
L’attention n’est pas une ligne droite que tu traces d’un point A à un point B. C’est un oiseau qui se pose, s’envole, revient se poser ailleurs. Elle vagabonde par nature. Ton cerveau produit des pensées comme ton foie produit de la bile, sans te demander ton avis. Une image surgit, une préoccupation, un souvenir, et te voilà en train de suivre le wagon d’un train que tu n’as pas décidé de prendre.
Ce n’est pas un défaut de professionnalisme.
C’est le fonctionnement ordinaire d’un esprit humain.
Même après vingt-cinq ans à accompagner des personnes, il m’arrive encore de m’absenter en pleine séance.
La différence, ce n’est pas que je décroche moins qu’avant. C’est que je m’en aperçois plus vite. Et surtout, j’ai cessé de m’en vouloir, parce que cette culpabilité me faisait décrocher deux fois : une première fois dans mes pensées, une seconde fois dans le reproche que je m’adressais. Cette histoire de tout porter sur ses épaules, je l’ai longtemps traînée moi aussi, y compris la charge de devoir être parfaitement présent en permanence.
La bonne nouvelle, c’est que tu n’as pas besoin d’interrompre la séance pour revenir. Tu n’as pas à fermer les yeux, à respirer bruyamment, à annoncer à ton client que tu prends trente secondes pour te recentrer. Ce serait absurde, et de toute façon ça romprait le lien que tu es en train de tenir.
Ce qui te ramène tient dans des gestes intérieurs que personne ne voit.
Une expiration un peu plus longue que d’habitude, relâchée par le nez, sans bruit. Rien de spectaculaire, juste laisser l’air sortir jusqu’au bout. L’expiration est le versant du souffle qui apaise, celui qui dit au corps que le danger n’est pas là.
Le poids de ton corps sur le siège. Sentir que tu es assis, vraiment assis, que la chaise te porte, que tu n’as rien à soutenir. En une seconde, l’attention descend du bavardage mental vers une sensation réelle.
Le contact de tes mains, l’une posée sur l’autre ou sur ta cuisse. La chaleur, le grain de la peau, la pression légère. Un point d’appui minuscule, mais bien concret.
Aucun de ces gestes ne demande d’effort. C’est même l’inverse d’un effort. Tu ne rajoutes pas de la concentration, tu déposes une seconde d’attention sur quelque chose qui est déjà là, sous toi, en toi. Et cette seconde suffit à te rapatrier dans la pièce.
Il y a un ancrage que j’aime particulièrement, parce qu’il est absolument indétectable et qu’il fonctionne même quand ton client te regarde droit dans les yeux.
Les pieds sous la table.
En pleine séance, sans que personne ne le remarque, tu poses l’attention sur la plante de tes pieds.
Sur leur contact avec le sol, sur cette fermeté tranquille qui te porte.
Rien ne bouge, rien ne se voit de l’extérieur.
En une ou deux secondes, l’attention quitte le mental et redescend dans le corps.
Et te voilà de nouveau là.
Il n’y a rien à réussir. Juste sentir que tu es posé, ancré, pendant que tu accompagnes.
C’est très exactement ce que la Voie de l’Instant appelle l’engagement : rester présent à l’autre en restant ancré en toi. Non pas te tendre vers lui jusqu’à t’oublier, mais tenir les deux fils à la fois, le sien et le tien. Nous ne donnons bien de la présence que depuis un endroit où nous nous tenons nous-mêmes.
Reste le vrai poison, celui qui fait plus de dégâts que le décrochage lui-même : la culpabilité.
Tu décroches trois secondes, et tu passes les trois minutes suivantes à te reprocher d’avoir décroché. Résultat, tu es encore moins là qu’avant, parce que maintenant tu écoutes ton client d’une oreille et ton procureur intérieur de l’autre.
Je vais te dire une chose que j’aurais aimé entendre plus tôt.
Décrocher est humain. Revenir est la pratique.
La présence n’a jamais consisté à ne jamais s’absenter. Ça, c’est un fantasme, et un fantasme épuisant. La présence, c’est le mouvement du retour. Chaque fois que tu remarques que tu étais parti et que tu reviens, tu ne rates pas ta méditation, tu la fais. Le retour, c’est ça, l’exercice.
Alors la prochaine fois que tu te surprends à penser à ton dîner pendant qu’un client se confie, essaie de ne pas ajouter le reproche. Note simplement, sans te juger : tiens, j’étais parti. Et reviens par les pieds, par le souffle, par le siège. Sans drame. C’est même dans cet instant précis, celui où tu te pardonnes d’être humain, que ta présence redevient disponible.
Voici ce que j’ai mis des années à comprendre, et qui a tout changé dans ma façon d’accompagner.
Ton client sent quand tu es là.
Il ne saurait pas le nommer, il ne te dira jamais « à la minute 14 vous étiez parti puis vous êtes revenu ». Mais son corps le capte. Quand tu es pleinement présent, quelque chose dans la pièce se pose. La personne en face se sent tenue, autorisée à aller plus profond. Et quand tu t’absentes, même en gardant parfaitement la façade, un léger flottement passe. Elle ne sait pas d’où il vient, mais elle le ressent, et souvent elle se referme un peu.
La présence n’est pas un supplément que l’on ajoute une fois le travail fait, un petit luxe pour praticien apaisé. C’est ton outil de travail principal.
Ce que tu offres de plus précieux à la personne que tu accompagnes, ce n’est pas ta technique, ni ta méthode, ni ta grille d’analyse.
C’est la qualité de ta présence.
Le reste, elle peut le trouver dans un livre.
Revenir dans ton corps au milieu d’une séance, ce n’est donc pas un petit confort personnel. C’est le cœur même de ton métier.
Un ancrage à essayer dès ta prochaine séance. Personne ne le verra.
Pendant que ton client parle, laisse l’attention descendre jusqu’à la plante de tes pieds.
Sens leur contact avec le sol, la fermeté tranquille qui te porte.
Ne change rien à ta posture. Ne bouge pas. Continue de regarder l’autre, de l’écouter.
Simplement, une part de ton attention se pose sous la table, dans tes pieds.
Observe ce qui se passe. En une ou deux secondes, l’agitation mentale retombe d’un cran, le corps se rappelle à toi, et tu es de nouveau dans la pièce.
Rien à réussir, rien à rater. Juste sentir que tu es posé pendant que tu accompagnes. C’est l’engagement au sens le plus concret : présent à l’autre, et ancré en toi.
En revenant au corps plutôt qu’en forçant la concentration. Sentir le contact des pieds au sol, le poids du corps sur le siège, laisser filer une expiration discrète : ces ancrages invisibles ramènent l’attention dans l’instant sans interrompre l’écoute. La présence ne se commande pas, elle se réinvite par le corps. Et parce que rien ne se voit, tu ne romps ni le lien ni le rythme de la séance.
Non, c’est humain. L’attention n’est pas une ligne droite : elle s’absente et revient, même chez les praticiens les plus expérimentés. Ce qui compte n’est pas de ne jamais décrocher, c’est de remarquer que tu as décroché et de revenir. Ce mouvement de retour, c’est précisément lui qui constitue la présence. Le seul vrai piège, c’est la culpabilité qui te fait décrocher une deuxième fois.
Par des gestes intérieurs invisibles : une expiration lente relâchée par le nez, l’attention portée au poids du corps sur le siège, le contact des pieds au sol. Rien ne se voit de l’extérieur, ta posture ne change pas, ton regard reste sur l’autre. Ces micro-ancrages prennent une seconde et ramènent l’attention sans rompre le lien.
Non. Ces ancrages ne demandent aucune expertise, juste l’habitude de penser à les faire. Plus tu les pratiques dans les moments neutres, en marchant, en attendant, en cuisinant, plus ils deviennent réflexes en séance. C’est comme revenir au présent quand tout devient flou : ce n’est pas une performance, c’est une habitude douce que le corps finit par connaître par cœur.
Et si, au fond, la meilleure chose que tu puisses offrir à ceux que tu accompagnes, ce n’était pas d’être irréprochable, mais simplement d’être là, encore et encore, à chaque fois que tu t’aperçois que tu étais parti ?
Ces ancrages invisibles, nous les explorons concrètement chaque mardi matin dans « Au coin du feu », la lettre que j’écris avec Jacqueline. Des gestes simples, testés, pour rester présent à ceux que tu accompagnes sans t’y épuiser. Si tu veux les recevoir, inscris-toi ici. Et pour prolonger la conversation entre praticiens, tu es le bienvenu dans la Tribu ; entre deux séances, l’application Conscienceo te propose aussi des pratiques guidées courtes, à glisser dans les creux de ta journée.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
