L’autre matin, sur la terrasse, je me suis surpris en flagrant délit.
Une contrariété me travaillait depuis la veille. Une de ces traversées intérieures qui n’ont pas de nom, et qui demandent seulement qu’on les laisse passer.
Et voilà que, mug de café brûlant entre les mains, la campagne encore fraîche et les oliviers immobiles autour de moi, je m’étais mis à la découper en tâches.
Comprendre la cause.
Trouver la parade.
Planifier la sortie.
J’avais transformé un simple état d’âme en projet de gestion, avec ses étapes et son échéance. Le facilitateur de pleine conscience en pleine crise d’optimisation avant même sa première gorgée de café. Beau tableau.
Jacqueline est arrivée, m’a regardé quelques secondes.
Elle n’a rien dit de savant.
Juste : « Tu essaies encore de réparer quelque chose qui demande seulement à être traversé. »
Elle avait raison. Perfectionniste jusqu’à la moelle, j’ai passé une partie de ma vie à vouloir optimiser mes propres passages au lieu de les habiter. Alors quand des femmes que j’accompagne me parlent de leur ménopause comme d’un problème à régler, je reconnais le réflexe. Parce que c’est exactement le mien.
Tu connais peut-être ça, cette envie de prendre un seuil de vie et d’en faire un dossier à traiter. De transformer un passage en panne à réparer.
Face à la ménopause, les femmes très accomplies répètent souvent quatre erreurs : vouloir l’optimiser comme un projet, la nier pour rester dans le contrôle, la traverser seules par habitude de tenir l’espace des autres, et la vivre comme un déclin plutôt que comme un passage. Ces quatre réflexes ont un point commun : ce sont exactement ceux qui ont fait leur réussite. Et ce sont précisément ceux qui ferment la porte de ce que ce passage pourrait offrir.
Je vais nommer ces quatre erreurs franchement. Sans injonction de plus, sans jugement, avec le regard de quelqu’un qui les a lui-même pratiquées.
C’est la première, et la plus tenace, parce qu’elle avance sans se voir.
Une femme habituée à réussir aborde tout de la même manière : un objectif, une méthode, un résultat. Ça marche pour un lancement, pour une équipe, pour un tableau de bord. Elle applique donc le même logiciel à sa ménopause. Les compléments optimaux, le protocole hormonal, le programme sportif, le suivi des marqueurs. Tout est passé au crible de l’efficacité.
Rien de cela n’est mauvais en soi. Se soigner, s’informer, prendre soin de son corps, c’est juste et sain.
Le piège est ailleurs.
Le piège, c’est de croire qu’un passage se résout comme un problème.
Un problème a une solution, un passage a un chemin. L’un se ferme quand tu trouves la bonne réponse, l’autre s’ouvre quand tu acceptes de le traverser sans réponse toute faite. Vouloir « régler » sa ménopause, c’est vouloir en sortir au plus vite, par la porte de service, sans jamais entrer vraiment dans la pièce. Et c’est passer à côté de tout ce que la pièce avait à montrer.
Les réflexes qui font réussir, maîtriser, performer, résoudre, sont ici inopérants. Pire, ils font écran. Une femme qui optimise sa ménopause de bout en bout est tellement occupée à la gérer qu’elle ne la vit jamais.
La deuxième erreur est plus discrète encore, car elle se déguise en force.
« Moi, ça va. Je suis en forme, je gère, je n’ai pas le temps pour ça. » La phrase revient souvent, dite avec un sourire, presque avec fierté. Le déni n’est pas ici de la faiblesse. C’est une stratégie de contrôle très efficace : tant que je ne nomme pas la chose, elle n’a pas de prise sur moi.
Sauf que le corps, lui, ne demande pas la permission.
Il change à son rythme, indifférent au planning.
Les nuits se hachent.
La chaleur monte sans prévenir.
L’humeur bascule pour un rien, la mémoire joue des tours.
Et plus une femme s’obstine à ne pas le nommer, plus elle se retrouve à lutter dans le noir contre un adversaire qu’elle refuse de regarder. Ce déni a d’ailleurs un cousin : celui qui prend un passage pour un simple coup de fatigue, alors qu’il faudrait apprendre à distinguer une ménopause d’un vrai épuisement.
J’ai fait exactement cela avec mes propres traversées pendant des années. Je serrais les dents, je faisais comme si de rien n’était, je mettais mon énergie à donner le change. Résultat : je dépensais deux fois plus de force à cacher la chose qu’il n’en aurait fallu pour la traverser.
Nommer n’est pas se plaindre.
Nommer, c’est cesser de gaspiller ses forces à faire semblant.
Celle-ci me touche particulièrement, parce qu’elle concerne les personnes les plus généreuses.
Beaucoup de femmes que j’accompagne sont accompagnantes de métier : coach, thérapeute, formatrice, ou dirigeante qui porte une équipe entière sur ses épaules. Leur talent, c’est de tenir l’espace pour les autres. D’écouter, de contenir, de rassurer. Elles sont le point fixe autour duquel gravitent beaucoup de gens.
Une personne qui passe sa vie à recevoir la vulnérabilité des autres finit souvent par ne plus savoir déposer la sienne.
Alors elle traverse sa ménopause comme elle a tout traversé : seule, en silence, sans déranger. Elle qui conseille à ses clients de demander de l’aide se l’interdit à elle-même. Elle tient. Elle tient toujours. Et cette solitude-là, choisie par pure habitude de force, transforme un passage naturel en épreuve d’endurance inutile.
Il y a une forme de justice à cela : celle qui tient l’espace pour tous a droit, elle aussi, à un espace où déposer. Ce n’est pas une faiblesse de le chercher. C’est de la cohérence.
La quatrième erreur est la plus coûteuse, car elle touche au sens.
Notre époque vend un seul récit de la ménopause : celui de la perte. La fin de la fertilité, la fin de la jeunesse, la fin d’une forme de désirabilité. Un lent déclin qu’il faudrait ralentir, maquiller, combattre. Dans ce récit, il n’y a rien à gagner, seulement des choses à retenir le plus longtemps possible.
Et si ce récit était incomplet ?
Dans bien des cultures qui ont précédé la nôtre, ce passage ouvrait sur autre chose. La femme qui le franchissait devenait une voix qui compte, une autorité tranquille, quelqu’un dont l’avis pèse. Le cycle qui se ferme en libère un autre : moins de pression à plaire, plus de clarté sur l’essentiel, une parole plus franche parce qu’elle n’a plus rien à prouver. C’est le même retournement que je décris à propos de la crise du milieu de vie, qui ressemble à un effondrement mais qui est souvent un appel.
Confondre la fin d’un cycle avec un déclin, c’est rater la marche.
C’est voir une porte se fermer sans remarquer celle qui s’ouvre juste à côté.
Je précise, parce que c’est important : reconnaître ce que ce passage peut offrir ne veut pas dire nier ce qu’il coûte. Il y a des symptômes réels, parfois durs, qui méritent une vraie attention. Le déni de la souffrance serait une cinquième erreur. Il s’agit d’ouvrir un sens en plus, pas de plaquer une jolie histoire sur un vécu difficile.
Ces quatre erreurs, tu l’as remarqué, ne sont pas des défauts. Ce sont des qualités devenues rigides. La rigueur qui vire au contrôle. La force qui vire au déni. L’autonomie qui vire à l’isolement. La lucidité qui ne regarde plus que le côté sombre.
Le retournement tient en une phrase : ce passage ne se répare pas, il se traverse.
Et pour le traverser, il faut réapprendre une compétence que la performance a laissée s’atrophier. Le lâcher-prise. Ce n’est ni l’abandon ni le renoncement, mais cette capacité fine à cesser de dépenser sa force sur ce qui ne relève pas de soi. À distinguer ce qui dépend de toi de ce qui n’en dépend pas, et à ne t’occuper que de la première part. C’est l’une des attitudes que je place au cœur de La Voie de l’Instant, et sans doute l’une des plus rebelles à qui a l’habitude de tout tenir.
C’est là que je veux te proposer un geste concret.
Elle tient en quatre temps, et tu peux la faire dès aujourd’hui, face à n’importe quel passage que tu voudrais, par vieux réflexe, maîtriser de bout en bout.
D’abord, tu prends une feuille, ou juste ta pensée, et tu traces une ligne nette au milieu.
À gauche, tu poses ce qui dépend vraiment de toi.
Tes choix, tes actes, la façon dont tu te traites.
La qualité de présence que tu offres à ce que tu vis.
À droite, tu poses ce qui n’en dépend pas.
Le rythme de ton corps, le regard des autres, le temps qui passe.
Tout ce que tu ne commanderas jamais, quoi que tu fasses.
Puis tu rends toute ton attention à la seule colonne de gauche, en desserrant doucement l’étreinte sur celle de droite.
Vouloir tout tenir est le plus sûr moyen de s’épuiser sur ce qui ne se commande pas. Ce geste ne change rien à ce que la vie t’impose. Il change l’endroit où tu poses ta force, et c’est déjà énorme.
Ces quatre erreurs ont un point commun : elles s’appuient sur des forces réelles, poussées un cran trop loin. Reconnaître les tiennes change beaucoup de choses, et j’ai écrit un guide pour ça, accueillir ses forces intérieures.
Quatre reviennent souvent : vouloir l’optimiser comme un projet, la nier pour rester dans le contrôle, la traverser seule par habitude de tenir l’espace des autres, et la vivre comme un déclin plutôt que comme un passage. Chacune ferme la porte d’une transition possible. Le point commun de ces quatre réflexes, c’est qu’ils sont ceux-là mêmes qui ont fait la réussite, et qu’ils deviennent ici des obstacles.
Parce que les réflexes qui font réussir, maîtriser, performer, résoudre, sont inopérants face à une transition qui demande surtout d’être traversée. Tenter d’optimiser un passage, c’est passer à côté de ce qu’il a à offrir. Le lâcher-prise devient ici une compétence à réapprendre, et c’est souvent la plus difficile pour quelqu’un habitué à tout tenir.
Pas nécessairement. Vécue comme un passage, elle peut marquer un repositionnement intérieur : moins de pression à plaire, plus de clarté sur l’essentiel. La lire uniquement comme une perte fait rater le seuil qu’elle ouvre. Le vécu dépend largement du regard que tu poses dessus, et ce regard, lui, se travaille.
Surtout pas. Reconnaître qu’un passage a du sens n’a jamais voulu dire nier ce qu’il coûte. Des symptômes réels méritent une vraie attention, sans te raconter d’histoire. Habiter un passage, c’est justement tenir les deux bouts : prendre soin de son corps, et rester ouvert à ce que ce seuil peut ouvrir en soi.
Alors je te pose la question, franchement : dans ta vie en ce moment, quel passage es-tu en train de vouloir réparer, alors qu’il te demande seulement d’être habité ?
Ce seuil, nous le franchissons rarement seuls. C’est pour cela que Jacqueline et moi accueillons quelques personnes en retraite près d’Essaouira, le temps de regarder en face ce qui bascule, ensemble et sans se presser. Et chaque mardi, plus doucement, il y a la lettre « Au coin du feu » que nous t’écrivons à deux. Si ces mots te parlent, abonne-toi ici, et retrouvons-nous mardi prochain.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
