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Comment se réconcilier avec son corps quand on l’a longtemps ignoré ?

C’était un soir de Qi Gong, à Mâcon en France, dans une salle aux grandes baies vitrées qui donnaient sur les arbres encore mouillés. Le prof nous avait demandé de frotter nos paumes l’une contre l’autre, longtemps, puis de les écarter lentement de quelques centimètres et d’attendre.

J’ai senti une boule de chaleur collante.

Pas une idée de chaleur. La chaleur, vraiment, entre mes mains. Et je me suis figé, parce que je ne me souvenais pas de la dernière fois que j’avais senti mes mains de l’intérieur.

J’avais trente ans passés et je vivais comme un cerveau monté sur deux jambes. Mon corps me servait à transporter ma tête d’une réunion à l’autre. Il digérait trop, il dormait mal, il avait des tensions dans les épaules que je remarquais à peine. Le reste du temps, je n’étais pas vraiment là où je croyais être.

Si tu te reconnais un peu là-dedans, reste avec moi.

Pour te réconcilier avec ton corps après l’avoir longtemps ignoré, commence par de petites sensations neutres et concrètes : le contact des pieds au sol, la chaleur des mains, le mouvement du souffle. Écouter ton corps avant de vouloir le transformer rétablit le lien en douceur. La réconciliation ne passe pas par un grand changement d’image, ni par une décision de t’aimer mieux. Elle passe par l’attention, répétée, à des choses minuscules.

C’est plus simple que ce que tu crains. Et plus lent que ce que tu espères. Les deux à la fois.

Pourquoi on finit par déserter son corps ?

Personne ne décide un matin de couper le contact. Ça se fait tout seul, par petites touches, pendant des années.

La tête, elle, est tellement utile. Elle anticipe, elle organise, elle résout. Plus tu lui demandes, plus elle prend de la place. Et à force de vivre dans la salle des commandes, tu oublies qu’il y a un corps en dessous.

Pour beaucoup de personnes que j’accompagne, il y a aussi autre chose. Tu décides souvent par le corps sans même le savoir. Un « ce n’est pas pour moi » qui se loge dans le ventre avant le mental. Une fatigue que tu sens monter trois jours avant de te l’avouer. Ton corps sait, et il parle. Mais tu as appris à passer outre, parce qu’il fallait tenir, finir, assurer.

Le corps devient alors un instrument que tu pousses, pas un lieu que tu habites.

Et puis il y a les histoires plus anciennes. Une remarque sur ton ventre à treize ans. Des années de régimes qui ont transformé ton corps en chantier permanent, en problème à régler. À ce stade, rouvrir le contact peut faire un peu peur. C’est normal. On n’a pas envie de retourner dans une pièce où on a souffert.

Sauf que la pièce a changé. Et toi aussi.

Réhabiter n’est pas réparer ni « s’aimer » de force

Voilà l’erreur que je vois le plus souvent. On croit que se réconcilier avec son corps, c’est apprendre à l’aimer. Tomber amoureuse de son reflet. Cocher la case « estime de soi ».

C’est une montagne. Et tu n’as pas à la gravir pour faire le premier pas.

Réhabiter, ce n’est pas réparer. Ton corps n’est pas cassé. Il a juste été laissé seul un long moment, comme une maison dont on aurait fermé les volets en partant en voyage. Tu n’as pas besoin de tout rénover avant d’y entrer. Tu pousses la porte, tu ouvres une fenêtre, tu laisses l’air circuler.

Et ce n’est pas non plus s’aimer de force. Quand tu te répètes « je dois aimer mon corps » devant le miroir, tu ajoutes une injonction de plus sur une pile déjà bien haute. Tu transformes la réconciliation en performance. Encore une chose à réussir.

La réconciliation commence ailleurs, plus bas, plus simplement : par cesser la guerre.

C’est tout. Arrêter de te battre contre lui. Le regarder avec un peu de curiosité plutôt qu’avec le regard d’un juge intransigeant. Dans « La Voie de l’Instant », il y a une valeur-attitude que j’aime particulièrement, le non-jugement. Elle ne te demande pas d’aimer. Elle te demande juste de regarder sans condamner. C’est beaucoup moins épuisant, et c’est un vrai début.

L’amour vient parfois après. Souvent même. Mais il n’est pas le ticket d’entrée.

Par où reprendre contact ? Commencer par le neutre et pas par l’esthétique.

Quand on parle de « renouer avec son corps », la plupart des gens pensent tout de suite à l’image. Le miroir, la balance, la silhouette. C’est précisément la porte qu’il ne faut pas prendre en premier.

L’image est piégée. Elle est chargée de jugement, de comparaison, de toute une histoire. Si tu entres par là, tu retombes immédiatement dans la guerre.

Entre plutôt par le neutre.

Le neutre, c’est tout ce que ton corps fait et ressent sans que ce soit ni beau ni laid, ni bien ni mal. La température de l’air sur ta peau. Le poids de ton corps sur la chaise. Le froid d’un verre d’eau dans ta main. Ces sensations-là ne se jugent pas. Elles sont juste là, vraies, disponibles.

Et c’est exactement pour ça qu’elles guérissent le lien. Parce que tu peux les remarquer sans te faire mal. Tu réapprends à habiter ton corps par la petite porte de service, celle où il n’y a personne pour te noter.

Nous sommes en été, et la saison joue pour toi. La chaleur sur les épaules, l’eau fraîche quand tu te baignes, le sol tiède sous tes pieds nus. La peau redevient bavarde. C’est un bon moment pour l’écouter sans rien lui demander de plus.

Trois portes d’entrée corporelles douces

Tu n’as pas besoin d’un protocole. Juste de revenir, plusieurs fois par jour, à l’une de ces trois choses. Quelques secondes suffisent.

Les pieds. Où qu’on soit, on a des pieds posés quelque part. Sens le contact de la plante contre le sol. Le poids qui descend. La différence entre le pied gauche et le pied droit. C’est l’ancrage le plus fiable que je connaisse, et le plus discret. Tu peux le faire en pleine réunion, personne ne le verra.

Le souffle. Pas pour le contrôler, juste pour le sentir. L’air un peu frais qui entre, l’air plus tiède qui sort. Le léger soulèvement du ventre. C’est une porte qui est toujours ouverte, à chaque instant. Si tu veux creuser cette porte-là, j’en parle plus longuement dans ce que j’ai écrit sur la respiration consciente et comment la pratiquer.

La chaleur des mains. Ce fameux exercice du Qi Gong. Frotte tes paumes l’une contre l’autre une dizaine de secondes, puis pose la sensation de contact de tes mains l’une contre l’autre, ou écarte-les un peu et reste avec ce qui se passe entre elles. Ce picotement, cette chaleur. C’est ton corps qui te répond.

Choisis-en une. Une seule. Reviens-y comme on revient saluer quelqu’un. Le lien se retisse là, dans ces micro-retrouvailles, bien plus que dans une grande pratique d’une heure que tu ne tiendras pas.

Quand le corps fait remonter de l’émotion

Il faut que je te prévienne, parce que ça surprend souvent.

Tu rouvres le contact, tu poses ton attention dans ton ventre ou ta poitrine, et soudain quelque chose monte. Une tristesse sans raison. Une boule dans la gorge. L’envie de pleurer en pleine séance de méditation, comme ça, sans savoir pourquoi.

C’est arrivé à beaucoup de gens que j’ai accompagnés dans le désert, à Mhamid, après deux ou trois jours de marche et de silence. Le corps se réchauffe, et il rend ce que la tête avait rangé loin.

C’est normal. C’est même plutôt bon signe.

Le corps garde la mémoire de ce qu’on n’a pas eu le temps de traverser. Les deuils avalés trop vite, les fatigues niées, les « ça va » répétés quand ça n’allait pas. Quand tu reviens habiter ce corps, tu repasses devant ces tiroirs. Parfois l’un d’eux s’ouvre.

Tu n’as rien à faire de spécial. Accueille l’émotion comme une vague. Elle monte, elle culmine, elle redescend. Si tu ne la fuis pas et que tu ne la nourris pas non plus avec une histoire, elle passe. Reviens à ton souffle, pose une main sur l’endroit qui serre, et laisse faire.

Sois douce, surtout. Tu n’es pas en train de mal pratiquer. Tu es en train de rentrer chez toi après une longue absence, et la maison a des choses à te raconter.

Et si la charge est trop forte, si ça remue des choses anciennes et lourdes, tu n’as pas à les traverser seul. Un accompagnement adapté existe pour ça, justement pour que tu puisses descendre dans ton corps sans te sentir submergé.

Questions fréquentes

Comment se réconcilier avec son corps après l’avoir longtemps ignoré ?

Commence par de petites sensations neutres et concrètes : le contact des pieds au sol, la chaleur des mains, le mouvement du souffle. Écouter ton corps avant de vouloir le transformer rétablit le lien en douceur. La réconciliation passe par l’attention répétée, pas par un grand changement d’image.

Faut-il aimer son corps pour se réconcilier avec lui ?

Non. Vouloir s’aimer parfaitement met une pression de plus. La réconciliation commence par cesser la guerre : observer ton corps avec curiosité plutôt que jugement. L’estime vient ensuite, parfois, mais elle n’est pas le préalable. Le premier pas est l’écoute neutre, pas l’amour forcé.

Comment réécouter son corps quand on vit surtout « dans sa tête » ?

Ancre-toi par une sensation simple plusieurs fois par jour : tes pieds, ta respiration, la température de l’air. Ces micro-retours rouvrent le canal entre la tête et le corps. Tu n’as pas à méditer longtemps. Remarquer une sensation, c’est déjà réhabiter ton corps.

Et si reconnecter avec mon corps fait remonter des émotions ?

C’est fréquent et normal : le corps garde ce que la tête a mis de côté. Accueille l’émotion comme une vague, sans la fuir ni la dramatiser, en revenant à ton souffle. Si la charge est forte, un accompagnement adapté peut aider à traverser sans te submerger.


Reprendre contact avec son corps, ça ne se décrète pas un grand soir. Ça se tisse, un pied posé, un souffle remarqué, une paume réchauffée à la fois.

Si tu veux faire ce chemin à ton rythme, je t’écris chaque mardi dans Au coin du feu. On y va doucement, ensemble, sans rien à réussir.

Et un jour, peut-être lors d’un séjour avec moi, tu sentiras à nouveau la chaleur dans tes mains. Et tu te diras que tu étais là depuis le début. Juste un peu loin de toi.

Quelle est la plus petite sensation que tu pourrais aller saluer, là, maintenant, en reposant ton écran ?

Jean-Marc

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