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Aider tout le monde, et s’oublier à table

À l’époque, le jour, j’animais des cercles. Je parlais de douceur, de présence au corps, de l’art de manger lentement en goûtant chaque bouchée…
Je le faisais bien, avec conviction, et les gens repartaient nourris. Et le soir, rentré chez moi, je dînais debout dans la cuisine, l’assiette à la main, en réglant deux ou trois affaires en attente sur mon téléphone. Je voyais l’écart parfaitement. Et je ne le comblais pas. C’est ça le plus troublant, d’ailleurs : savoir ce qui cloche, et ne pas faire ce qu’il faut.

Voilà une chose que je n’aime pas beaucoup avouer, mais qui est vraie.
Il m’a fallu du temps pour comprendre que cet écart n’était pas un simple défaut de cohérence, une paresse à corriger. C’était autre chose, de plus tenace, de plus profond.

Tu te reconnais peut-être. Tu accompagnes des dizaines de personnes vers plus de douceur avec elles-mêmes, et cette douceur-là, tu n’arrives pas à te l’offrir. Tu sais tout. Tu transmets juste. Et le soir, tu manges tes émotions debout, vite, ailleurs, loin de toi.

Si tu transmets la douceur aux autres sans te l’appliquer, ce n’est ni un manque de cohérence ni un manque de volonté. Tenir l’espace de tous épuise une attention qu’il ne reste plus pour toi le soir venu. S’oublier en dernier est une habitude profonde, souvent invisible, pas une faute. Et manger ses émotions n’est pas un défaut de discipline : c’est une tentative d’apaiser ce qui n’a pas trouvé d’autre issue dans la journée.

Le paradoxe de l’accompagnant : tout pour les autres, les restes pour soi

Regarde la mécanique, elle est implacable. Ton métier, ta nature peut-être, c’est de veiller sur l’autre. De sentir ce dont il a besoin avant même qu’il le formule, de tenir son espace, de l’accueillir. Cette antenne, tu la gardes allumée toute la journée, sans interrupteur. Le problème, c’est qu’elle ne s’éteint pas en rentrant. Le soir, tu es vidé de l’attention que tu as donnée sans compter. Il n’en reste plus assez pour la tourner vers toi.

Alors tu prends ce qui reste. Les restes d’énergie, les restes de présence, les restes du repas. Tu te nourris en dernier, à la sauvette, comme une formalité expédiée avant d’aller dormir.

Se nourrir en dernier, un réflexe avant d’être un choix ?

Personne ne décide un beau matin de s’oublier.

Cela s’installe, silencieusement, geste après geste.

Tu sers les autres d’abord. Tu manges quand tout le monde a fini. Tu avales en vérifiant un dernier message, en pensant déjà à demain. Au bout de quelques années, ce n’est plus un choix, c’est un pli pris dans le tissu de tes journées. Et un pli, ça ne se corrige pas en se grondant. Ça se déplie, doucement, simplement en le voyant pour ce qu’il est.

Manger ses émotions quand on ne s’autorise pas à les vivre

Il y a une autre couche, plus discrète encore. Quand tu passes tes journées à accueillir les émotions des autres, où vont les tiennes ?

Tu n’as ni le temps ni l’espace de les vivre sur le moment. Alors elles attendent. Elles patientent en silence. Et le soir, quand les défenses tombent, elles cherchent une sortie. La nourriture en est une, rapide, silencieuse, qui ne dérange personne et ne demande aucune explication.

Manger ses émotions, très souvent, c’est ce qu’il reste quand nous ne nous autorisons pas à les ressentir autrement.

La table comme miroir de la place qu’on s’accorde

Ta façon de manger te dit quelque chose de la place que tu t’accordes à toi-même. Debout ou assis. En vitesse ou présent. En dernier ou avec les autres. La table n’est pas le problème, elle est le miroir.

Ce qui s’y joue, chaque soir, c’est une question bien plus large que l’alimentation : est-ce que je compte, moi aussi, dans ma propre vie, ou seulement les autres ?

Te traiter comme tu traiterais la personne que tu accompagnes

Voici le seul exercice que je te propose, et il est d’une simplicité redoutable.

Imagine une personne que tu accompagnes, quelqu’un que tu apprécies, qui te raconte exactement ta soirée. Le dîner debout, les émotions avalées avec le repas, l’oubli de soi répété. Que lui dirais-tu ? Avec quelle douceur ? Quelle absence totale de jugement ? Quelle tendresse pour sa fatigue ?

Cette voix-là, tu l’as. Tu l’utilises tous les jours, pour les autres, avec un talent que tu ne mesures même plus. La question n’est pas de l’apprendre. C’est de la tourner, une seule fois, vers toi.

La pratique : le repas d’un ami

À ton prochain repas, sers-toi comme tu servirais quelqu’un que tu accompagnes et que tu aimes bien. La même attention dans le dressage de l’assiette, la même lenteur, le même soin que tu offrirais à un ami fatigué assis en face de toi. Sauf que cette fois, l’ami fatigué, c’est toi. Tu remarqueras peut-être combien il est plus facile de prendre soin de l’autre que de soi, à quel point ce simple soin tourné vers toi te coûte ou te gêne.

Te traiter comme tu traites ceux que tu accompagnes, ce n’est pas un luxe ni de l’égoïsme. C’est une justice que tu te dois.

Questions fréquentes

Pourquoi, quand on accompagne, on n’arrive pas à s’appliquer ce qu’on enseigne sur le corps ?

Parce que transmettre la douceur aux autres et se l’offrir mobilise deux choses différentes. Tenir l’espace de tous épuise une attention qu’il ne reste plus pour soi. Ce n’est pas un manque de cohérence ni de volonté, mais l’habitude de se mettre en dernier, souvent invisible.

Pourquoi les soignants et les coachs s’oublient-ils souvent à table ?

Parce que leur métier consiste à veiller sur l’autre, et que ce réflexe ne s’éteint pas une fois rentrés. Manger debout, vite, sans présence, prolonge le don de soi de la journée. La table devient le dernier endroit où nous nous accordons de la place, faute d’énergie restante.

Manger ses émotions est-il un signe de manque de discipline ?

Non. Manger ses émotions n’est pas un défaut de volonté, mais une tentative d’apaiser ce qui n’a pas trouvé d’autre issue. Se juger ne fait qu’ajouter une couche de tension. Comprendre ce que la faim émotionnelle vient combler ouvre plus de portes que la discipline.

Et toi, si tu t’accompagnais ce soir comme tu accompagnes les autres, qu’est-ce qui changerait dans ta façon de te mettre à table ?

Si tu te reconnais, je raconte ces écarts entre ce que nous transmettons et ce que nous nous permettons, chaque mardi dans « Au coin du feu », notre lettre du calme. Inscris-toi ici. Tu peux aussi lire pourquoi déléguer est si dur quand on tient l’espace et te réconcilier avec ton corps longtemps ignoré.

Jean-Marc

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