Midi, debout dans ma cuisine près de Clermont l’Hérault. Un sandwich dans une main, l’autre sur le clavier. Je répondais à un message en mâchant, les yeux sur l’écran, l’esprit déjà au rendez-vous de l’après-midi. Quand j’ai reposé l’assiette, elle était vide. Et je n’avais aucun souvenir d’avoir mangé. Pas une saveur, pas une texture, rien. Le repas avait eu lieu sans moi, comme un train qui passe dans une gare où personne n’attend.
Ce midi-là, quelque chose m’a arrêté. Pas une grande résolution, plutôt une évidence un peu gênante. Je venais d’avaler mon déjeuner comme une formalité, et je faisais ça depuis des années, trois fois par jour, sans le voir.
Tu connais peut-être la scène. La journée court, le repas se glisse entre deux tâches, et tu te relèves de table sans savoir ce que tu as mangé. Tu te dis qu’écouter ta faim, manger en conscience, ce serait sûrement bien, mais que ça demande un temps que tu n’as pas. C’est précisément là que se cache le malentendu.
Pour débuter l’alimentation pleine conscience, oublie le repas entier. Choisis un seul repas par jour, et même une seule bouchée : la première. Avant de la porter à ta bouche, regarde ton assiette trois secondes, vraiment. Puis mange cette première bouchée lentement, comme si tu goûtais ce plat pour la première fois. Tu n’ajoutes pas une minute à ta journée. Ce n’est ni un régime ni une méthode, et aucun aliment n’est interdit.
Si tu as pour métier d’accompagner, coach, thérapeute, formateur, ou si tu es simplement la personne sur qui tout repose au travail comme à la maison, tu donnes ton attention du matin au soir. Au moment de manger, il n’en reste plus pour toi. Alors tu manges comme tu fais le reste, vite, ailleurs, en pensant déjà à la suite.
Reprends cette phrase et retourne-la dans ta main. « Je n’ai pas le temps de manger en conscience. » Ce n’est pas l’obstacle à ta présence. C’est exactement ce que ta présence vient soigner. Le sentiment de manquer de temps est ce qui te fait avaler sans goûter.
Tu ne manges pas vite parce que tu es pressé. Tu te sens pressé parce que tu n’es nulle part, jamais tout à fait là où ton corps se trouve.
Manger en conscience ne rallonge pas le repas. La durée ne change pas d’une seconde. Ce qui change, c’est l’endroit où se pose ton attention. Le même quart d’heure, vécu présent, te rend quelque chose que la course t’avait pris sans que tu t’en aperçoives.
Pense à la dernière fois où tu as vraiment savouré quelque chose. Un plat partagé, en vacances peut-être, sans montre et sans téléphone. Le temps ne s’est pas allongé. Il s’est simplement rempli de présence au lieu de se vider dans la distraction.
Voilà ce que tu récupères : non pas du temps en plus, mais ta présence dans le temps que tu passes déjà à manger.
Je ne vais pas te donner dix règles à tenir. Une seule porte, et tu la passes une fois par jour.
Aujourd’hui, choisis un seul repas. Avant la première bouchée, arrête-toi.
Trois secondes pour regarder ce qu’il y a dans l’assiette, les couleurs, la vapeur s’il y en a, l’odeur qui monte.
Puis tu portes cette première bouchée à ta bouche et tu la manges lentement, en remarquant le goût qui se libère, la texture, ce qui se passe vraiment. Ensuite, tu manges le reste normalement, sans rien forcer.
Une bouchée consciente par jour. C’est tout. Pas pendant le repas entier, pas à tous les repas, pas non plus de carnet à remplir. Une bouchée, une fois.
C’est l’esprit du débutant, cette valeur-attitude qui regarde une chose connue comme si c’était la première fois.
La première surprise, souvent, c’est que tu n’avais pas si faim que ça. Ou l’inverse exactement : que tu étais affamé sans même l’avoir senti. Tu redécouvres qu’un aliment a un goût, une vraie présence en bouche. Et tu remarques, peut-être avec un petit choc, à quelle vitesse tu mangeais d’habitude, sans jamais y être.
Je le redis, parce que c’est le cœur de tout. Pas d’objectif de poids, pas d’aliment à bannir, pas de bonne façon de faire. Tu ne cherches pas à te corriger.
Tu reviens présent à un geste que tu fais déjà tous les jours, simplement.
Certains repas seront pleins de présence. D’autres se feront encore debout, en courant, l’esprit ailleurs. Aucun des deux n’est une faute, et surtout aucun n’est une note. Tu reviens, le repas d’après, à la première bouchée. C’est une pratique, pas un examen.
Choisis un seul repas par jour et porte attention à la première bouchée : regarde-la, puis mange-la lentement. Tu n’ajoutes pas de temps à ta journée, tu reviens présent à ce que tu manges déjà. C’est le point de départ le plus simple, sans régime ni règle, et il n’y a rien à réussir.
Non. Manger en conscience ne rallonge pas le repas, cela déplace seulement l’attention. Une seule bouchée vécue pleinement suffit pour débuter. Le sentiment de manquer de temps est souvent ce qui pousse à avaler sans goûter, pas une vraie contrainte.
Non, ce n’est ni un régime ni une méthode. Aucun aliment n’est interdit, aucun objectif de poids n’est visé. L’idée est de revenir présent à la sensation de manger, sans te juger ni te corriger, simplement en observant ce qui se passe quand tu ralentis.
Et toi, à quand remonte le dernier repas que tu as vraiment goûté, sans rien faire d’autre ?
Si ce petit pas te parle, je raconte ce genre de passages chaque mardi matin dans « Au coin du feu », notre lettre du calme. Tu peux la recevoir ici. Pour aller plus loin, j’ai écrit sur les 8 types de faim et sur comment commencer sans te mettre la pression.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
