Il est 6h40, un matin de désert, dans le camp de Mhamid El Ghizlane.
La retraite commence dans deux heures et je suis déjà en nage.
Un participant a annulé la veille au soir, un autre est arrivé avec une entorse, la logistique du bivouac part en vrille, et mon téléphone n’a plus de réseau depuis la veille.
Je fais ce que je sais faire, ce que j’enseigne, ce que j’ai enseigné à des centaines de personnes.
Je respire. J’inspire sur quatre temps, j’expire sur six. Je compte.
Je pose une main sur mon ventre, comme dans les livres, comme dans mes propres audios.
Et rien ne se passe.
Le stress est toujours là, exactement au même endroit, dans la gorge et le haut de la poitrine. Pire : à force de respirer pour le faire partir et de constater qu’il ne part pas, j’ajoute une deuxième couche. La panique de ne pas réussir à me calmer. Le facilitateur formé à tout, incapable d’appliquer sa propre pharmacie.
Tu connais peut-être ça.
Tu as les techniques. Tu les enseignes, peut-être, à tes propres clients. Et pourtant, il y a des jours où respirer ne suffit plus, où compter jusqu’à dix ne fait que t’énerver un peu plus, où tu te retrouves à faire « les bons gestes » avec la sensation étrange qu’ils te glissent entre les doigts.
Quand les techniques de respiration ne tiennent plus, c’est souvent qu’elles servent à faire taire le stress au lieu de l’accueillir. Or gérer son stress durablement passe moins par une technique que par la capacité à rester présent à ce qui se vit, corps compris, sans le combattre. La respiration aide quand elle ramène l’attention au présent, pas quand elle devient un ordre de « se calmer maintenant ». Au-delà d’un certain seuil, accueillir précède apaiser.
Reprenons cette matinée dans le désert, parce que tout est parti de là.
J’avais derrière moi des années de pratique. Le MBSR, des centaines d’heures de méditation formelle, des cercles animés en Suisse, des retraites au désert depuis le début des années 2000. Sur le papier, j’étais l’homme le mieux équipé du camp pour absorber un imprévu.
Et je débordais quand même.
Ce qui m’a sauvé, ce matin-là, ce n’est pas une technique de plus.
C’est un geste tout bête. Je me suis assis sur une caisse en bois, à l’ombre d’un tamaris, et au lieu de lutter contre la tension, je l’ai regardée. Vraiment regardée. J’ai senti la boule dans la gorge, la respiration courte, le cœur qui cognait. Et pour la première fois de la matinée, je ne lui ai rien demandé. Ni de partir, ni de se réduire, ni de bien vouloir se ranger.
Le stress ne s’est pas volatilisé.
Mais quelque chose s’est desserré. La deuxième couche, celle de la lutte, est tombée. Il restait la tension, oui, mais je n’étais plus en guerre contre elle. Et de là, curieusement, j’ai pu accueillir le premier participant avec un vrai sourire.
C’est ce jour-là que j’ai compris une chose que personne ne m’avait vraiment expliquée.
Ce n’est pas le stress qui m’épuisait le plus.
C’était ma bataille contre lui.
La plupart des méthodes « anti-stress » reposent sur une promesse implicite : fais ceci, et le stress s’en ira.
Respire, et tu seras calme. Compte, et ça passera. Contracte puis relâche tes muscles, et la tension fondra.
Ça marche. Souvent. Tant que le stress reste sous un certain seuil.
Mais il existe un point de bascule.
Passé ce seuil, ton système nerveux est trop activé pour obéir à un ordre. Lui commander de se calmer, c’est comme crier à un enfant en pleurs de se taire : tu ajoutes de la pression à la pression. La respiration, censée être un refuge, devient un examen. Et chaque expiration qui ne « marche pas » te confirme que tu es en train d’échouer.
Gérer son stress, à ce moment-là, change complètement de nature.
Il ne s’agit plus de trouver le bon bouton pour éteindre la machine.
Il s’agit de rester présent à la machine qui tourne, sans essayer de l’arrêter de force.
C’est un renversement, et je sais qu’il dérange.
Nous avons appris que gérer, c’est reprendre le contrôle. Ici, gérer, c’est d’abord cesser de vouloir tout contrôler. Faire de la place à ce qui est là. Sentir la tension sans la nourrir de ta panique.
La différence entre revenir vraiment au calme et le mimer, c’est là qu’elle se joue. J’en parle plus longuement dans méditer n’est pas faire le vide, parce que c’est exactement le même malentendu : croire que la pratique sert à supprimer un état, alors qu’elle sert à l’habiter autrement.
Voici le piège, et il est subtil.
Une technique utilisée pour fuir un état finit toujours par devenir une lutte de plus.
Tu respires non pas pour être là, mais pour ne plus sentir ce que tu sens.
Ton attention n’est plus sur le présent, elle est braquée sur le résultat que tu attends.
Or ton système nerveux ne s’apaise pas parce que tu le lui ordonnes.
Il s’apaise quand il perçoit qu’il est en sécurité. Et rien n’envoie plus vite le signal contraire que cette petite voix intérieure qui répète : « ça ne marche pas, dépêche-toi, calme-toi, calme-toi ».
C’est pour cette raison que les mêmes personnes finissent parfois par détester des outils pourtant précieux. La respiration devient une corvée, la cohérence cardiaque un pensum. Non parce que la technique est mauvaise, mais parce qu’elle a été détournée en instrument de contrôle. J’ai détaillé ce mécanisme du côté du souffle dans les 7 erreurs qui te dégoûtent de méditer : presque toutes reviennent à vouloir forcer un résultat.
Une technique reste un outil merveilleux tant qu’elle t’aide à revenir au présent.
Elle se retourne contre toi le jour où elle devient un ordre de plus dans ta tête.
Il y a une raison particulière pour laquelle ton stress déborde, et elle n’a rien à voir avec un manque de technique.
Une grande partie de ce que tu ressens ne t’appartient pas.
Si tu accompagnes des personnes, coach, thérapeute, formateur, soignant, ou simplement si tu es de ceux vers qui les autres se tournent quand ça va mal, ton système absorbe. Il capte la tension de la personne en face, sa peur, son urgence. C’est même souvent ce qui te rend bon dans ce que tu fais : cette porosité te permet de sentir ce qui se joue chez l’autre avant même qu’il l’ait dit.
Sauf qu’une éponge, à un moment, sature.
Je le vois chez beaucoup de personnes hypersensibles que j’accompagne.
Elles tiennent l’espace toute la journée. Elles reçoivent, contiennent, régulent.
Et le soir, elles se demandent pourquoi elles sont vidées, alors qu’elles n’ont « rien fait de fatigant ».
Elles ont porté. Toute la journée. Une charge invisible qui n’était pas la leur.
Le problème, quand tout ce stress s’accumule sans que tu le nommes, c’est que tu finis par le prendre pour le tien. Tu crois que TU es angoissé, alors que tu portes l’angoisse de quatre personnes reçues dans la journée. Tu crois que TU es à cran, alors que tu as absorbé, éponge après éponge, la tension ambiante, sans jamais l’essorer.
C’est pour cette raison qu’aucune technique de respiration ne suffira jamais, seule, à ceux qui accompagnent.
Ce n’est pas un problème de souffle.
C’est un problème de frontière.
Cette difficulté à ne pas tout porter, je l’ai reliée ailleurs à quelque chose de plus profond, cette manière de tenir l’espace pour tous en s’oubliant en dernier. Si le sujet te touche, ralentir quand on tient l’espace pour tous creuse précisément cet endroit-là.
Alors qu’est-ce qui aide, concrètement, quand respirer ne suffit plus ?
Le retournement tient en une phrase.
Cesser de vouloir faire taire le stress. Commencer à lui faire de la place.
Faire de la place, ce n’est pas se résigner. Ce n’est pas subir sa tension en serrant les dents.
C’est un geste actif, précis, et profondément différent de la lutte.
Concrètement, ça veut dire aller sentir où le stress se loge dans ton corps.
Parce qu’il a toujours une adresse. La mâchoire crispée. Le plexus noué. Les épaules montées jusqu’aux oreilles. Le ventre dur. Le stress n’est pas une idée abstraite qui flotte, c’est une sensation physique, localisable, palpable.
Quand tu poses ton attention sur cette zone, non pour la faire disparaître mais pour la reconnaître, il se passe une chose paradoxale.
La sensation, souvent, se transforme d’elle-même.
Pas parce que tu l’as forcée. Parce que tu as cessé de te battre contre elle.
C’est là que les 21 attitudes de La Voie de l’Instant prennent tout leur sens. L’acceptation, qui n’est pas la résignation, mais le fait de reconnaître ce qui est là. Le non-jugement de ce qui se présente. La patience, surtout, cette capacité à laisser les choses se dérouler à leur rythme sans tirer sur la tige pour que la fleur pousse plus vite.
Ton système nerveux fonctionne exactement comme cette fleur.
Il ne se régule pas sur commande.
Il se régule quand tu lui offres les conditions, et que tu attends.
Quand la tension monte au point que penser devient difficile, tu n’as pas besoin d’un protocole compliqué. Tu as besoin de gestes simples, ancrés dans le corps.
En voici trois.
Le premier, l’ancrage sensoriel.
Reviens à un sens, un seul. Le contact de tes pieds sur le sol. La sensation de tes mains l’une contre l’autre. Un son dans la pièce. Tu ne cherches pas à te calmer, tu cherches juste à revenir dans le corps, ici, maintenant.
Le deuxième, nommer.
Dis-toi, en silence : « il y a du stress ». Pas « je suis stressé », non. « Il y a du stress, là, dans ma poitrine. » Nommer crée une distance minuscule mais décisive entre toi et la sensation. Tu n’es plus le stress. Tu es celui qui l’observe.
Le troisième, ralentir le geste.
Fais une seule chose, lentement. Reposer une tasse sans bruit. Ouvrir une porte en sentant la poignée. Marcher trois pas en sentant le déroulé du pied. Le corps ralenti envoie au cerveau un signal que les mots ne savent pas envoyer : il n’y a pas de danger immédiat.
Ces trois appuis ont un point commun.
Aucun ne cherche à supprimer le stress.
Tous te ramènent dans le présent, là où le stress, privé de ton combat, commence à se desserrer.
Il y a une pratique que j’utilise, moi, les jours où respirer ne suffit vraiment plus. Elle passe par le corps autrement. Je l’appelle l’aller-retour dans le corps.
Le principe est simple, presque enfantin, et pourtant il parle directement à ton système nerveux.
Repère d’abord une zone tendue.
La gorge, la poitrine, le ventre, là où ça serre.
Pose ton attention dessus, un court instant, sans rien lui demander. Tu la reconnais, c’est tout.
Puis déplace, en douceur, cette même attention vers une zone neutre ou paisible.
La plante des pieds. Les mains posées. L’arrière des jambes contre la chaise.
Un endroit du corps où, là, rien ne fait mal, rien ne serre.
Et maintenant, oscille.
Reviens à la zone tendue. Repars vers la zone paisible. Lentement, sans te presser, comme un balancier qui va d’un point à l’autre.
De la tension au calme, du calme à la tension, encore, et encore.
Ce va-et-vient apprend une chose précieuse à ton système : il peut quitter l’activation, et il peut y revenir. Tu n’es pas coincé dans la tension. Tu peux en sortir, et t’y risquer de nouveau, sans danger.
Ici, l’attitude qui travaille en silence, c’est la patience.
Tu laisses ton système nerveux se réguler à son rythme, par petites oscillations, sans jamais forcer.
Il n’y a rien à réussir, rien à rater. Juste un lent balancement à laisser se faire.
C’est exactement ce genre d’appui simple que nous partageons et pratiquons ensemble à la Tribu, quand les jours débordent et qu’une technique de plus ne suffit pas.
Je repense souvent à ce matin dans le désert.
L’homme le mieux équipé du camp, en nage, en train de perdre pied malgré vingt ans de pratique. Ce qui l’a sauvé n’était pas une technique supplémentaire. C’était de poser les armes.
Gérer son stress, ce n’est pas devenir imperturbable.
Ce n’est pas atteindre un état lisse où plus rien ne t’atteint. Cette promesse-là est un mensonge, et elle t’épuise à chaque fois que tu échoues à l’atteindre.
Gérer son stress, c’est changer de relation à lui.
Cesser de le vivre comme un ennemi à abattre. Commencer à le vivre comme un signal à écouter, une tension à accueillir, une vague à laisser passer.
La présence n’élimine pas le stress.
Elle change ce que le stress te fait.
Et ça, aucune technique de respiration ne te le donnera si, au fond, tu respires encore pour faire taire ce qui, peut-être, demande simplement à être entendu.
Quand le stress s’installe et vire à l’anxiété, le terrain change. J’ai traité cette bascule à part, dans surmonter le stress et l’anxiété avec la pleine conscience.
En reconnaissant d’abord qu’une partie du stress que tu ressens n’est pas le tien, mais celui que tu absorbes des autres. Plutôt que d’ajouter une technique, reviens à ton corps, sens où la tension se loge, et fais-lui de la place. Cela la desserre plus sûrement que de la combattre. Et prends l’habitude, entre deux accompagnements, de sentir tes propres appuis, pour distinguer ce qui t’appartient de ce que tu portes pour un autre.
Parce que tu l’utilises souvent pour faire taire le stress, ce qui le transforme en lutte. La respiration aide quand elle ramène ton attention au présent, pas quand elle devient une commande pour « te calmer tout de suite ». Au-delà d’un certain seuil d’activation, ton système nerveux n’obéit plus à un ordre. Accueillir précède alors apaiser. Tu respires pour être là, pas pour ne plus sentir.
C’est cesser de chercher à supprimer le stress pour apprendre à rester présent à ce qui se vit : la tension dans le corps, l’accélération, les pensées qui s’emballent. En faisant de la place plutôt qu’en luttant, le stress perd de son emprise. La présence ne l’élimine pas, elle change ta relation à lui. Tu passes d’une guerre épuisante à une écoute qui, elle, ne coûte pas d’énergie.
En revenant régulièrement à ses propres sensations, pendant et après les accompagnements : sentir ses appuis, son souffle, ce qui lui appartient ou non. Ce retour au corps crée une frontière vivante, sans se couper de l’autre. Tu restes présent à la personne en face sans porter sa charge. Un simple temps de retour à soi entre deux rendez-vous, même une minute, suffit souvent à essorer l’éponge avant qu’elle ne sature.
Alors la prochaine fois que la tension monte et que respirer ne suffit plus, poseras-tu la question autrement : non pas « comment faire partir ce stress », mais « de quoi ce stress, là, essaie-t-il de me parler » ?
Si tu veux des appuis simples pour les jours qui débordent, un mardi matin sur deux, rejoins la newsletter Au coin du feu. Deux voix, Jacqueline et moi, quelques pages tranquilles, et de quoi retrouver ce fil intérieur quand tout va trop vite.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
