Dernier soir d’une retraite, sous la grande tente du bivouac, du côté de Mhamid El Ghizlane. Le feu baissait, les braises rougeoyaient encore, le thé tournait une dernière fois entre les mains. Une participante, silencieuse presque toute la semaine, a posé sa question à voix basse, sans lever les yeux du feu : « Et toi, Jean-Marc, tu as connu ça, l’addiction ? »
Il y a eu un silence. Long…
J’ai senti deux chemins s’ouvrir devant moi : tout raconter, dérouler l’histoire. Ou tout taire, botter en touche. Et j’ai senti, dans ce silence, qu’aucun des deux n’était juste.
Parce que oui, j’ai connu ça. L’alcool et le cannabis, dès quinze ans, pour faire tenir une anxiété que je ne savais pas nommer. Ce n’est ni un secret honteux, ni un drapeau que je brandis.
Tu connais peut-être ce dilemme, surtout si tu accompagnes. Tu as traversé des zones d’ombre, des dépendances, un effondrement, et tu te demandes ce que tu peux en dire sans que ton autorité vacille. La peur, juste dessous, c’est que montrer tes failles décrédibilise ta place.
Quand tu accompagnes, la question n’est pas de tout dire ou de tout taire, mais à qui, pourquoi et pour qui. Si ton récit ouvre un espace pour la personne en face, il relie. S’il vient surtout te soulager, il déplace l’attention vers toi. Et ton vécu peut transmettre énormément sans que tu le racontes : il s’incarne dans ta présence, ta façon de ne pas t’effrayer de l’ombre d’autrui, bien plus que dans tes confidences.
Nous parlons de « parler de son passé » comme d’un bloc, comme s’il n’y avait qu’une porte, ouverte ou fermée. Il y a en réalité trois gestes très différents, et tout le discernement tient à ne pas les mélanger.
Exposer, c’est se raconter. Dérouler l’histoire, la chute, la remontée, les détails. Parfois ça soigne, oui, mais le plus souvent ça soigne celui qui parle. Le récit fait du bien au narrateur, pas toujours à celui qui écoute, qui peut se sentir soudain chargé d’un poids qui n’est pas le sien.
Taire, c’est garder pour soi. Souvent légitime, parfois nécessaire. Mais quand le silence devient un masque de perfection lisse, il crée une distance : la personne en face se croit alors seule à avoir trébuché, seule de son espèce, et ta perfection apparente l’enfonce un peu plus.
Incarner, c’est laisser ton vécu informer ta présence sans le mettre en scène. Tu n’as pas besoin de dire « j’ai bu pendant des années » pour que quelqu’un sente que tu sais de quoi tu parles. Ça passe dans ta façon de ne pas juger, de ne pas reculer devant ce qu’il te confie, de rester tranquille quand il déballe ce qu’il croyait inavouable.
Le test est simple, même s’il n’est pas toujours confortable à se poser. Avant de raconter, demande-toi intérieurement : « pour qui je dis ça, là, maintenant ? Pour la personne que j’accompagne, ou pour moi ? »
Le besoin d’être vu, reconnu, absous, est profondément humain. Il n’a simplement pas sa place dans l’espace que tu tiens pour quelqu’un d’autre. Cet espace-là ne t’appartient pas.
Tu peux nommer un passage sans en détailler la descente. « Je suis passé par des dépendances, j’en suis sorti » suffit parfois, et ça relie déjà, sans rien exposer. Le reste, ta présence le dira mieux que n’importe quelle phrase. Une personne sent très vite si tu parles d’un territoire que tu as traversé ou d’un concept que tu as lu.
Voilà le malentendu que je veux lever, parce qu’il piège beaucoup de personnes sincères. Être authentique ne veut pas dire tout montrer. Cela veut dire ne rien trahir. Tu peux garder pour toi les neuf dixièmes de ton histoire et rester profondément authentique, du moment que ce que tu transmets, tu l’as réellement vécu.
Ce qui fragilise une autorité, ce n’est jamais d’avoir connu l’ombre. C’est de ne pas l’avoir traversée jusqu’au bout, et de le maquiller derrière un vernis.
L’exhibition d’une blessure encore à vif décrédibilise. Le passage assumé, digéré, posé au bon endroit, relie.
Il existe un écueil symétrique, et je l’ai vu chez bien des accompagnants sincères, vraiment talentueux. À force de vouloir être vrais, authentiques, proches, ils se livrent trop. Ils racontent leur histoire à chaque occasion, parfois même quand personne ne l’a demandée. Et quelque chose se renverse sans qu’ils le voient : la personne venue déposer son fardeau se retrouve à porter le leur. L’espace bascule. Ce n’est plus elle qui est accompagnée, c’est toi qui te racontes.
La générosité apparente cache souvent un besoin, celui d’être reconnu, vu, validé dans son propre parcours. C’est profondément humain, et ce n’est pas une faute. Mais ce besoin a sa place ailleurs, avec tes pairs, ton thérapeute, tes proches, pas dans l’espace que tu tiens pour quelqu’un. Là, la juste mesure n’est pas de tout donner. C’est de donner exactement ce qui sert l’autre, et pas un mot de plus.
Sortir de l’ombre n’est pas s’y exhiber. Ce soir-là, sous la tente, j’ai répondu en une phrase, sans détour et sans déballage. J’ai dit oui, j’ai connu ça, et j’ai dit ce que ça m’avait appris du chemin. La participante a hoché la tête, lentement. L’espace est resté le sien. C’était la seule chose qui comptait.
La prochaine fois que tu seras tenté de partager un morceau de ton histoire, pose-toi d’abord cette seule question intérieure, sans forcer la réponse : « pour qui je dis ça ? »
Laisse la réponse monter dans le corps plutôt que dans la tête. Le corps sait, lui. Parfois il dit « raconte, ça va relier ». Parfois « tais, et incarne simplement ». Les deux sont justes.
Ce n’est pas une règle à appliquer, c’est un discernement qui s’affine à chaque fois que tu l’écoutes.
Pas par principe. La question n’est pas tout dire ou tout taire, mais à qui, pourquoi et pour qui. Si le récit sert la personne que tu accompagnes, il peut relier. S’il sert surtout à te soulager, il déplace l’attention. Le vécu peut s’incarner sans se raconter.
Pas en soi. Ce qui fragilise l’autorité, ce n’est pas d’avoir traversé l’ombre, c’est de ne pas l’avoir traversée jusqu’au bout. Un passé assumé, posé au bon endroit, relie plus qu’il n’abîme. C’est l’exhibition non digérée qui décrédibilise, pas la cohérence.
En distinguant l’exposer (se raconter) de l’incarner (laisser ton vécu nourrir ta présence sans le mettre en scène). Tu peux nommer un passage sans en détailler la chute. Le critère : est-ce que ça ouvre un espace pour l’autre, ou ça réclame le sien ?
Et toi, qu’est-ce que tu portes encore comme si c’était à cacher, alors que ce serait peut-être à incarner, tout simplement ?
Ces questions de seuil, je les prolonge chaque mardi dans « Au coin du feu », la lettre où je parle de ces passages. Tu peux t’y inscrire ici. J’ai aussi écrit sur se reconstruire sans se renier et sur l’appel caché derrière la crise du milieu de vie.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
