Première nuit d’une retraite dans le désert, du côté de Mhamid El Ghizlane. Le feu est éteint, les participants dorment sous leurs couvertures, et je suis assis seul sur une dune encore tiède de la journée.
Le silence, là-bas, n’est pas une absence de bruit. C’est une présence. Il pèse.
Et ce soir-là, à un moment que je n’ai pas vu venir, j’ai compris quelque chose de gênant. J’avais passé une bonne partie de ma vie à organiser mes journées pour ne jamais me retrouver exactement là. Assis. Sans rien à faire. Face à moi.
Tu connais peut-être ça. Tu es vidé, tu le sais, ton corps te le crie depuis des semaines, et pourtant dès qu’une plage de vide s’ouvre, tu la remplis. Un mail de plus. Une lessive. Un message à envoyer maintenant, tout de suite.
Comme si t’arrêter était plus dangereux que de continuer à t’épuiser.
Si tu n’arrives pas à t’arrêter même à bout de forces, ce n’est ni un manque de volonté, ni un manque de discipline. C’est que le faire est devenu, à ton insu, un anesthésiant. L’activité tient à distance ce qui remonte dans le silence : les émotions, les doutes, un vide intérieur que tu as appris à éviter en restant occupé. T’arrêter n’ouvre pas seulement du repos. Ça ouvre aussi ce face-à-face-là. Et le corps préfère l’épuisement connu à cet inconfort redouté.
Ce qui rend l’agitation si difficile à lâcher, c’est qu’elle est utile. Vraiment utile.
Tu tiens l’espace des autres, tu réponds, tu anticipes, tu répares. Personne ne peut te reprocher de trop en faire quand ce que tu fais sert.
C’est justement ce qui la rend invisible.
Une addiction au verre de vin finit par se repérer. Une addiction au travail bien fait, au dévouement, à la disponibilité, tout le monde la félicite. Le monde entier t’encourage à continuer. Ta fatigue devient une preuve de sérieux.
Je le sais de l’intérieur. Dans les tests de personnalité que j’ai passés, il en ressort une base que la Process Communication appelle « travaillomane ». En clair, quelqu’un pour qui la valeur se prouve en faisant, en pensant, en produisant.
Longtemps, quand une journée n’avait rien produit de tangible, j’avais un léger malaise le soir. Comme une dette. Comme si je n’avais pas mérité d’exister ce jour-là.
Alors tu continues. Tu empiles les tâches, tu te rends indispensable, et l’occupation permanente fait exactement son travail : elle ne laisse jamais assez d’espace pour que remonte ce qui attend en dessous.
Voilà la vraie question, celle que nous n’osons pas nous poser. Non pas « pourquoi je n’arrive pas à me reposer », mais « de quoi ai-je peur si je m’arrête vraiment ».
Parce qu’il y a quelque chose de l’autre côté. Il y a toujours quelque chose.
Quand le faire s’interrompt, l’espace qu’il occupait ne reste pas vide. Il se remplit de tout ce que le faire tenait à distance.
Une tristesse sans nom.
Une question sur le sens de tout ça.
La fatigue réelle, celle que tu ne t’autorises pas à sentir tant que tu cours.
Parfois un chagrin ancien, une peur, un ennui même, qui n’ont jamais eu la permission de se dire.
Le corps, lui, a de la mémoire. Il a appris, souvent très tôt, que ce vide-là faisait mal. Alors il a trouvé une stratégie brillante : ne jamais s’arrêter. Tant que ça bouge, ça ne remonte pas.
Ce soir-là dans le désert, ce qui est remonté quand le silence m’a coincé, c’était plus vieux que moi. Une croyance installée à dix ans, l’année où mon père est mort : quelque part, je ne méritais pas que quelqu’un prenne soin de moi. Que je devais gagner ma place. Longtemps, « faire » a été ma façon de la gagner, encore et encore, sans jamais y arriver tout à fait.
Le silence du désert n’a rien réparé cette nuit-là. Il a seulement retiré le bruit qui recouvrait tout ça.
Et parfois, c’est déjà énorme.
Non. Et il faut nommer le piège ici, parce que beaucoup des personnes que j’accompagne le connaissent bien.
Quand tu ne sais pas t’arrêter, ton corps finit par le faire à ta place. Ça s’appelle s’effondrer. Une angine qui tombe pile le premier jour des vacances. Un dos qui se bloque. Un épuisement qui te cloue au lit et qui, au fond, t’arrange : là, au moins, tu as une bonne excuse pour ne rien faire.
Mais s’effondrer, ce n’est pas se reposer.
S’effondrer, c’est l’arrêt subi, quand la machine casse.
S’arrêter, c’est l’arrêt choisi, quand tu poses les choses en restant présent à toi.
Dans le premier cas, tu es absent de toi, à terre, tu attends que ça passe.
Dans le second, tu es là, avec ce qui vient, même quand ce qui vient n’est pas confortable.
La différence n’est pas dans le fait de ne rien faire. Elle est dans la présence.
Un effondrement te met à l’arrêt sans jamais te rendre à toi-même. C’est pour ça que tu peux passer trois semaines de vacances allongé et rentrer aussi vidé qu’au départ. Le corps a débranché, mais personne n’est venu habiter le silence.
C’est très exactement ce qui fait qu’un été entier ne suffit parfois pas à te reposer.
La bonne nouvelle, c’est que ça ne se guérit pas en te forçant à ne rien faire pendant une semaine. Ce serait comme jeter dans le grand bain quelqu’un qui a peur de l’eau.
Le vide te terrifie ? Tu ne le traverses pas d’un coup. Tu l’apprivoises par petites doses.
Ne vise pas le grand repos. Vise trois minutes de rien, tenues pour de vrai.
Le principe tient en une phrase : au lieu de fuir le vide ou de le combler, tu apprends à y rester un peu, à accueillir ce qui monte sans le juger. Trente secondes au début. C’est déjà beaucoup quand ton système entier hurle qu’il faut bouger.
C’est là, dans cette manière de rester avec ce qui vient sans vouloir le corriger, que se joue tout le cœur de La Voie de l’Instant : accueillir l’instant tel qu’il est, sans le juger. Le non-jugement, justement, est l’une des vingt et une attitudes qui tiennent cette pratique debout.
Et pour un corps qui a oublié comment se relâcher, il existe une porte d’entrée toute bête, qui passe par la sensation plutôt que par la volonté.
Si ton corps ne sait plus s’arrêter, même vidé, tu peux lui réapprendre le relâchement par le contraste. Il ne s’agit pas de te détendre par la pensée, mais de sentir dans le corps qu’il est permis de desserrer ce que tu tenais serré sans même le savoir.
Choisis un groupe de muscles.
Les poings. Ou les épaules montées vers les oreilles. Ou la mâchoire.
Serre. Fort, mais brièvement, quelques secondes seulement.
Puis lâche tout d’un coup, d’un seul relâchement.
Et là, ne fais rien d’autre que sentir la différence.
Elle est plus nette après la tension qu’elle ne l’aurait été toute seule. C’est ça, l’astuce du contraste : le relâchement se remarque parce qu’il vient juste après le serrage.
Souvent, celui qui ne peut plus s’arrêter tient une crispation devenue invisible, une tension de fond qu’il ne sent même plus tant elle est là depuis longtemps. Ce petit jeu de serrer et de relâcher lui montre une chose simple, et un peu bouleversante : un autre état existe encore. Le relâchement n’est pas perdu. Il est juste sous la crispation, et il attend que tu desserres.
Trois cycles suffisent. Trente secondes. Tu peux le faire assis à ton bureau, personne ne le verra.
Parce que l’activité est souvent devenue un moyen d’éviter ce qui surgit dans le silence : des émotions, des doutes, un vide intérieur. S’arrêter n’ouvre pas seulement du repos, ça ouvre aussi cet espace inconfortable. Le corps préfère l’épuisement connu à ce face-à-face redouté. Ce n’est donc pas de la faiblesse : c’est une stratégie d’évitement très ancienne, qui a longtemps fonctionné. La reconnaître, sans te flageller, est déjà le premier desserrement.
C’est quelqu’un qui ne travaille pas seulement par ambition, mais pour ne pas ressentir. L’occupation permanente tient à distance l’angoisse, la tristesse ou l’ennui. L’arrêt devient alors menaçant, parce qu’il laisse remonter ce que l’agitation maintenait sous le tapis. La différence avec un simple gros travailleur : ici, ce n’est pas le travail qui compte, c’est l’anesthésie qu’il procure. Le jour où tu poses les tâches et que l’angoisse monte aussitôt, tu as ta réponse.
En commençant par de très courtes pauses où tu ne fais rien, sans chercher à les remplir. Plutôt que viser le grand repos, tu apprivoises le vide par petites doses. Accueillir ce qui monte, sans le fuir ni le juger, désamorce peu à peu la peur de s’arrêter. Commence par trente secondes, plusieurs fois par jour, plutôt qu’une heure une fois par mois. Ce n’est pas la durée qui compte au début, c’est de rester là pendant que ça remonte.
Non, c’est même le signe que tu touches le bon endroit. Si le repos était neutre, tu te reposerais sans effort. S’il déclenche de l’anxiété, c’est que l’arrêt lève un voile sur quelque chose que le mouvement recouvrait. Tu n’as pas à tout affronter d’un coup. Tu as juste à rester une minute de plus que d’habitude, à respirer, et à laisser l’inconfort exister sans le fuir. Il finit toujours par redescendre. Toujours.
Alors je te pose la question, simplement : si tu t’arrêtais vraiment, là, cinq minutes, qu’est-ce qui remonterait que tu tiens à distance depuis si longtemps ?
Ralentir sans culpabiliser, apprivoiser ce vide au lieu de le fuir, c’est tout l’objet de la lettre « Au coin du feu » que je t’envoie chaque mardi matin, avec Jacqueline. Rien à faire, rien à réussir, juste un moment pour s’asseoir un peu. Tu peux venir t’asseoir ici.
Et si tu veux creuser avant, deux textes se tiennent tout près de celui-là : pourquoi ralentir n’est pas perdre du temps, et cette exploration de pourquoi tu n’arrives pas à décrocher en vacances même quand tu en as le temps.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
