Dix-sept ans. Une chambre sous les toits, la fenêtre entrouverte sur la nuit, et cette odeur douce-amère qui traîne encore dans mes cheveux au réveil.
Je roule le joint avec une application d’expert. Je crois piloter quelque chose. Je crois gérer.
Ce que je gérais, en réalité, je ne savais pas le nommer. Une boule au ventre qui ne me lâchait pas. Une angoisse sans visage. Ce sentiment d’être un peu à côté de moi-même, sans comprendre pourquoi.
Il m’aura fallu près de vingt ans pour comprendre que je ne calmais rien du tout. Je nourrissais une faim, oui. Mais je frappais chaque soir à la mauvaise porte.
Tu connais peut-être ce mouvement, même sans avoir jamais touché à un joint. La tablette de chocolat ouverte à 22h alors que tu n’as pas faim. L’écran que tu ne lâches plus. Le troisième dossier que tu empiles alors que le corps demande grâce. Ce geste qui soulage sur l’instant, et qui laisse le vide un peu plus creux ensuite.
Comprendre l’origine d’une addiction demande de renverser une idée reçue tenace : ce n’est presque jamais une affaire de volonté. Une addiction apaise une faim réelle mais non identifiée, un besoin d’apaisement, de réconfort ou de lien que tu ne sais pas encore reconnaître. La substance ou le comportement répond, sur le moment, à une question jamais formulée clairement. Puis le manque revient, plus fort, parce que la vraie faim, elle, n’a pas été nourrie.
Dans l’approche que je transmets, nous parlons de plusieurs faims, pas d’une seule. Il y a la faim du ventre, celle qui gargouille pour de bon. Mais il y a aussi la faim des yeux, la faim de la soif, la faim des cellules, et la plus discrète, la plus mal comprise de toutes : la faim du cœur. J’en détaille la carte complète dans les 8 types de faim, parce qu’apprendre à les distinguer change tout.
Imagine une maison avec plusieurs portes. Derrière chacune, une faim précise attend d’être écoutée. La faim du ventre réclame un vrai repas. La faim de la soif, un grand verre d’eau. Et la faim du cœur, elle, ne cherche rien de tout cela : elle cherche du réconfort, de la présence, un peu de chaleur, l’apaisement d’une angoisse qui monte.
Le drame de l’addiction tient dans un malentendu.
Une faim du cœur frappe à la porte, et c’est le verre de vin qui vient répondre.
Un besoin de présence se manifeste, et c’est l’écran qui s’allume.
La bonne question toque, mais c’est la mauvaise réponse qui ouvre.
À dix-sept ans, ma faim du cœur hurlait un besoin d’apaisement que personne ne m’avait appris à entendre. Je lui répondais avec ce que j’avais sous la main. La béquille faisait diversion. Elle bouchait le bruit, mais elle ne s’adressait jamais à ce qui appelait vraiment.
La faim s’était trompée de porte, et moi avec.
Voilà le piège, et il est presque parfait dans sa mécanique.
La béquille tient une promesse, au début. Le premier verre détend. La première bouchée de sucre réconforte. Le premier scroll anesthésie l’ennui. Ce n’est pas une illusion complète, il y a un vrai soulagement, immédiat, réel. Sinon, personne ne recommencerait.
Mais ce soulagement ne nourrit rien. Il tamponne. Il met un couvercle sur la casserole sans jamais baisser le feu dessous.
Alors le vide revient.
Et il revient toujours un cran plus profond, parce qu’entre-temps la vraie faim a continué de grandir dans le noir, sans avoir été entendue.
C’est là que la boucle se referme. La béquille a soulagé, donc mon cerveau retient l’adresse. La prochaine fois que le vide se manifeste, il connaît déjà le chemin le plus rapide. Le plus rapide, jamais le plus juste.
Voilà pourquoi lutter par la seule volonté échoue si souvent. Tu peux serrer les dents, tenir un mois, deux mois. Mais tant que la faim de fond n’a pas trouvé sa vraie porte, elle attend patiemment, tapie derrière la volonté qui, un jour de fatigue, cédera. Ce n’est pas ta force qui manque. C’est que tu combats la fumée pendant que le feu, lui, brûle ailleurs.
La première fois où j’ai vraiment regardé mon angoisse en face, sans rien y ajouter, sans rien allumer ni verser, j’avais bien plus de trente ans. Ce fut inconfortable. Terriblement inconfortable, même. Mais quelque chose s’est mis à parler.
Reconnaître la vraie faim ne veut pas dire trouver aussitôt la solution. C’est un contresens que je vois souvent, y compris chez les personnes que j’accompagne, très outillées, habituées à résoudre. Elles veulent passer directement de la prise de conscience au plan d’action. Or entre les deux, il y a un temps que tu ne peux pas sauter : le temps de simplement rester avec ce qui appelle.
Concrètement, cela ressemble à une pause minuscule. L’envie monte. Avant de céder, avant même de te juger de la ressentir, tu prends un instant pour demander, sans exiger de réponse immédiate : de quoi ai-je vraiment faim, là, maintenant ?
Est-ce que je cherche du réconfort ?
Est-ce que je cherche à ne plus rien sentir pendant dix minutes ?
Est-ce que je cherche un peu de présence, un peu de chaleur ?
Tu n’as pas besoin de résoudre quoi que ce soit dans l’instant. Juste de nommer la faim qui parle. Cette nomination, à elle seule, desserre l’étau. Parce qu’une faim reconnue n’a plus besoin de crier pour se faire entendre.
Quand l’envie insistante revient, ce vieux réflexe qui frappe toujours à la même porte, il existe un geste plus fin que se battre ou céder. Un geste que j’ai mis des années à trouver, et que j’utilise encore.
Le voici, en quelques temps.
Tu repères l’envie comme un scénario déjà connu. Et tu la salues, tout bas.
Tiens, revoilà l’histoire du manque. Revoilà celle qui me promet que ça ira mieux après.
La nommer ainsi, c’est cesser un instant d’habiter dedans. Cesser de la croire sur parole.
Tu ne te bats pas contre elle. Tu la reconnais au passage, comme un vieux disque qui se rejoue pour la centième fois.
Et souvent, en la saluant, tu comprends quelque chose. Cette faim s’était simplement trompée de porte. La nommer t’aide à retrouver celle qu’elle cherchait vraiment.
L’ancrage de ce geste, c’est le non-jugement. Accueillir le scénario qui revient sans te condamner de l’avoir encore. Car te flageller de retomber, c’est ajouter une deuxième faim, une faim de pardon, par-dessus la première. Deux portes fermées au lieu d’une.
Il y a un basculement intérieur qui précède tout le reste, et qui rend tout le reste possible. Le passage du jugement à la curiosité.
Tant que tu regardes ta béquille avec les yeux du juge, tu restes coincé. Le juge condamne, la honte s’installe, et la honte est un carburant à rechute d’une efficacité redoutable. Nul ne se reconstruit sur du mépris de soi. Je l’ai appris à mes dépens, longtemps.
La curiosité, elle, ouvre. Elle ne demande plus « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? », mais « de quoi cette part de moi a-t-elle si faim, pour taper à cette porte-là depuis si longtemps ? ».
Ce n’est pas une thérapie que je décris ici, et ce n’est pas une méthode pour arrêter en dix jours. C’est un passage. Un déplacement du regard qui, à lui seul, change la texture de la relation à soi. Beaucoup s’imaginent qu’il faut renier la part d’eux qui a eu recours à la béquille. C’est l’inverse. Il faut enfin l’écouter.
À dix-sept ans, je jugeais durement le garçon qui roulait ses joints sous les toits. Aujourd’hui, je le regarde avec tendresse. Il faisait ce qu’il pouvait, avec les outils qu’il avait, pour calmer une douleur bien réelle. Il ne manquait pas de volonté. Il manquait d’une carte. La carte des faims, celle qui indique quelle porte ouvre sur quoi.
Une addiction naît rarement d’un manque de volonté. Elle apaise une faim réelle mais non identifiée : un besoin d’apaisement, de réconfort, de lien. La substance ou le comportement soulage sur l’instant ce que tu ne sais pas encore nommer, puis le manque revient, plus fort, parce que la faim de fond n’a pas été nourrie. Comprendre cela, ce n’est pas s’excuser, c’est enfin regarder au bon endroit.
Souvent une faim du cœur déguisée en envie physique : un besoin de réconfort, de présence, ou de calme intérieur. La béquille devient la réponse la plus rapide à une question que tu n’as jamais formulée clairement. Identifier la faim de fond, la nommer sans se précipiter sur une solution, voilà le premier pas vers autre chose.
Le sucre, les écrans ou le surtravail peuvent fonctionner comme des béquilles : ils remplissent un vide sans le nourrir. Le critère n’est pas la substance, mais le mouvement intérieur, fuir une sensation plutôt que l’habiter. Le nommer sans te juger ouvre déjà un espace.
Pas nécessairement, et ce n’est pas ce dont je parle ici. Avant même la question de l’arrêt, il y a celle du regard. Passer du jugement à la curiosité, reconnaître la faim de fond, cesser de te condamner : ce déplacement intérieur précède toute décision, et il la rend beaucoup plus solide quand elle vient.
Et toi, si tu écoutais un instant cette envie qui revient toujours à la même heure, quelle faim entendrais-tu vraiment derrière la porte ?
Si ces lignes t’ont parlé, c’est exactement ce que nous explorons au coin du feu, chaque mardi matin. Abonne-toi à la lettre, et retrouvons-nous là-bas.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
