Il est presque midi, la lumière tape blanche sur la terrasse, et je bute sur cette phrase depuis dix minutes.
Le curseur clignote.
Je la relis, je l’efface, je la recommence.
Et là, sans prévenir, je le sens. Mon ventre est dur, mes épaules ont grimpé vers les oreilles, et l’air ne passe plus.
Je suis en train d’écrire un texte sur la respiration, et je ne respire pas. Je bloque mon souffle sur une phrase difficile, exactement comme un plongeur avant de descendre.
Je souris tout seul, un peu couillon.
Je desserre le ventre.
L’air revient, un peu tremblant, comme s’il avait attendu poliment derrière la porte que je pense enfin à l’ouvrir.
Tu connais peut-être ça. Devant l’écran, dans un dossier qui n’avance pas, à la relecture d’un mail délicat, ton corps fait la planche. Il retient. Et tu ne t’en aperçois jamais, parce que toute ton attention est happée ailleurs, dans la tâche, dans le problème, dans ce qu’il faut résoudre maintenant.
Retenir sa respiration sans s’en rendre compte devant un écran est un phénomène très courant, parfois appelé « apnée d’écran ». Sous l’effet de la concentration et d’une tension diffuse, le corps suspend brièvement le souffle, comme s’il se mettait en état de vigilance. Tu ne le remarques pas parce que ton attention est entièrement captée par la tâche, jamais par ton ventre. Ce n’est pas grave en soi, et ce n’est pas un défaut à corriger. C’est un signal, une petite fenêtre ouverte sur la façon dont tu traverses tes journées.
Ce blocage n’a rien d’un petit travers de personne stressée. C’est un très vieux réflexe, logé bien plus bas que la volonté.
Quand notre attention se fixe intensément sur quelque chose, le corps se prépare. Il fige légèrement les muscles, il suspend le souffle, il écoute. C’est le geste ancestral du chasseur qui vient d’entendre un craquement dans les fourrés, ou de l’animal qui perçoit une ombre. Nous ne respirons pas fort quand nous guettons. Nous nous faisons discrets, immobiles, prêts.
Le problème, c’est que ton corps n’a jamais reçu la mise à jour.
Il traite un mail de relance comme un prédateur.
Il traite un tableur qui ne tombe pas juste comme un danger tapi.
L’écran est devenu la clairière moderne où nous passons nos journées à guetter. Notifications, échéances, messages à trois points de suspension qui s’affichent puis disparaissent. À chaque micro-alerte, une micro-suspension du souffle. Répétée des centaines de fois dans une journée, elle finit par installer une tension de fond que tu ne relies même plus à sa cause. Tu te sens juste tendu, sans savoir pourquoi.
J’en parle d’autant plus à l’aise que je l’ai longtemps ignoré chez moi. Pendant des années, à l’époque où je courais après une entreprise, je vivais sur mes réserves d’air sans le savoir. Ce que la méditation m’a d’abord appris, ce n’est pas à mieux respirer. C’est simplement à m’apercevoir que, très souvent, je ne respirais pas. Bien avant de savoir à quoi sert vraiment la respiration consciente, il a fallu que je découvre à quel point je l’avais coupée.
Le souffle est un remarquable indicateur. Il ne ment pas, et surtout il ne sait pas mentir avec des mots. Là où le mental raconte que tout va bien, le ventre bloqué dit la vérité.
Alors, que dit-il, ce souffle retenu ?
La plupart du temps, tu retiens ton souffle au moment précis où tu essaies de tout contrôler. La phrase doit être parfaite. Le chiffre doit tomber juste. La réponse doit être irréprochable.
Bloquer sa respiration, c’est le corps qui se crispe pour tenir. Comme un poing qui se serre autour d’un objet précieux de peur de le laisser tomber.
Le souffle libre, lui, suppose une forme de confiance. Celle de laisser l’air aller et venir tout seul, sans le tenir.
Or ce lâcher, quand tu portes beaucoup, tu ne te l’accordes pas facilement.
Il y a une ironie tendre là-dedans. Nous retenons notre souffle pour mieux garder le contrôle, alors que la seule chose sur laquelle nous avons vraiment prise, à cet instant, c’est justement lui.
L’autre message est plus sourd. Le souffle suspendu accompagne l’anticipation, ce léger penchant vers l’avant, vers ce qui n’est pas encore là.
Tu ne respires pas parce qu’une part de toi est déjà dans la tâche d’après, dans la réponse du client, dans le « et si ». Le corps reste en veille, prêt à parer.
C’est le lot de beaucoup de personnes qui accompagnent, qui écoutent, qui portent. Une femme que j’accompagne me l’a décrit mieux que je ne saurais le faire. Une hypervigilance douce et permanente, l’impression de tenir tous les fils à la fois, et un corps qui, sans qu’elle l’ait jamais décidé, s’est mis à travailler en apnée. Elle ne s’en aperçoit qu’en s’arrêtant. Souvent le soir, avec ce grand soupir involontaire qui vient, enfin, quand la journée relâche sa prise.
Ce soupir-là n’est pas de la fatigue. C’est le corps qui rattrape l’air qu’il n’a pas pris de la journée.
Voici une pratique minuscule. Elle ne te demande ni tapis, ni coussin, ni minuterie. Juste un regard posé au bon endroit, une fois de temps en temps. Je l’appelle « Là où l’air entre et sort ».
Pose l’attention au seul endroit où l’air passe.
Les narines, cette petite fraîcheur qui entre, cette tiédeur qui sort.
Ou le ventre qui se soulève et redescend.
Puis suis quelques cycles de bout en bout, sans rien modifier.
Tu ne cherches pas à mieux respirer.
Tu regardes seulement comment tu respires, à cet instant précis.
Très souvent, tu vas découvrir que tu retenais ton souffle sans le savoir. Ou qu’il était court, haut, coincé dans le thorax. Le remarquer suffit, la plupart du temps, à ce qu’il se relâche tout seul, sans que tu aies rien à faire.
Il n’y a rien à corriger, juste à observer le souffle tel qu’il est, y compris quand il est bloqué.
Et c’est là que ça touche à quelque chose de plus grand. Ne pas juger cette apnée, ne pas se dire « c’est mal, je respire mal », mais l’accueillir comme une information. Regarder l’apnée sans la condamner, c’est déjà pratiquer l’acceptation, l’une des vingt et une attitudes de La Voie de l’Instant. Non pas se résigner, mais dire oui à ce qui est là, y compris à ce moment où l’air ne passait pas. C’est de ce oui, et non de la lutte, que naît le relâchement. C’est aussi de ces petits riens partagés que naissent les plus belles conversations à la Tribu.
Pour ancrer le geste, choisis trois seuils dans ta journée.
Avant d’ouvrir ta boîte mail, le matin.
Juste après avoir raccroché, ou fermé une visio.
Et au moment où tu t’assois pour manger.
À chacun de ces trois seuils, un seul cycle observé. Trois secondes de conscience. Rien de plus. Ce n’est pas la durée qui compte, c’est la fréquence du rendez-vous que tu te donnes avec ton propre souffle.
C’est un phénomène courant, parfois appelé apnée d’écran. Sous l’effet de la concentration et d’une tension diffuse, ton corps suspend brièvement le souffle, comme en état de vigilance. Tu ne le remarques pas parce que ton attention est entièrement captée par la tâche : elle est dans le dossier, dans le mail, jamais dans ton ventre. C’est en revenant à la sensation de l’air, ne serait-ce qu’un cycle, que tu t’en aperçois.
C’est la tendance à bloquer ou à raccourcir sa respiration en travaillant devant un écran, en lisant ses mails ou en se concentrant fort. Le souffle se fait court et suspendu sans que tu en aies conscience, ce qui entretient une tension de fond tout au long de la journée. Le terme est descriptif, pas médical. Il nomme simplement un réflexe que presque tout le monde connaît sans l’avoir jamais observé.
Souvent un état de vigilance permanente et un effort de tout tenir. Le souffle suspendu accompagne l’hyperconcentration et l’anticipation, cette part de toi déjà tournée vers la suite. Le remarquer, sans te juger, est déjà une information précieuse sur la façon dont tu traverses tes journées. Ce n’est pas un problème à réparer, c’est une porte d’entrée vers un peu plus de présence.
Dans l’immense majorité des cas, non. Ces micro-apnées sont brèves et le corps reprend son souffle de lui-même dès que l’attention se relâche. Ce qui pèse à la longue, ce n’est pas le danger, c’est la tension de fond qu’elles installent quand elles se répètent des centaines de fois par jour. La bonne nouvelle, c’est que la conscience seule suffit à défaire une grande partie de ce nœud : dès que tu regardes ton souffle, il se libère. La cohérence cardiaque peut ensuite prolonger le geste et agir plus directement sur cette tension, une fois que tu as appris à repérer l’apnée.
Alors, à quel moment de ta journée ton souffle se suspend-il le plus souvent, et qu’est-ce que ce silence-là essaie de te dire ?
Si observer ces fils intérieurs te parle, je t’en envoie un chaque mardi dans Au coin du feu, la lettre que Jacqueline et moi t’écrivons. À lire un dimanche comme aujourd’hui, tranquillement, sans bloquer ta respiration.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
