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Respirer en 90 secondes entre deux clients

Sous la grande toile de la tente, dans le désert du côté de Mhamid, j’avais installé deux coussins et un tapis pour les entretiens individuels. La lumière tombait de biais par l’ouverture.

Une participante venait de partir, les yeux encore humides, après m’avoir confié quelque chose de lourd qu’elle portait depuis vingt ans.

La suivante attendait déjà, assise dehors sur une pierre. Je l’ai fait entrer. Et là, en l’écoutant commencer, j’ai réalisé une chose gênante : je n’étais pas avec elle.

J’étais encore dans la larme de la précédente. Mon corps était là, mon attention non.

Tu connais peut-être ça. Un client sort, un autre entre, et tu arrives au troisième encore plein du deuxième.

Tu enchaînes, tu tiens l’espace de tout le monde, et le seul rendez-vous que tu ne prends jamais, c’est celui avec toi entre deux portes.

« Je n’ai pas le temps de m’asseoir vingt minutes », te dis-tu. Et c’est vrai. Sauf que ce n’est pas de vingt minutes que tu as besoin.

Pour te recentrer entre deux rendez-vous, tu n’as besoin ni de vingt minutes, ni d’un endroit au calme, ni de matériel. Assis ou debout, quelques respirations lentes suffisent, à une condition : poser volontairement le client qui vient de partir, puis ramener ton attention au contact de tes pieds au sol avant d’accueillir le suivant. Quatre-vingt-dix secondes changent ton état intérieur. Ce n’est pas la durée qui recentre, c’est la coupure nette entre deux séquences.

J’arrivais au troisième entretien encore plein du deuxième

Ce jour-là dans le désert, j’ai compris que le problème n’était pas mon écoute. J’écoutais bien.

Le problème, c’est que je ne me vidais jamais. Chaque entretien laissait un dépôt, et le dépôt s’ajoutait au dépôt.

À midi, j’avais dans le corps la fatigue de six personnes, plus la mienne. Pas leurs mots, leur charge. Ce quelque chose de collant qui reste sur toi quand quelqu’un vient de t’ouvrir son intérieur en grand.

Alors, entre deux coussins, j’ai bricolé un geste tout bête. Avant de faire entrer la personne suivante, je m’accordais trois respirations. Juste trois.

Une manière de dire à la précédente : « je te dépose », et à la suivante : « j’arrive vraiment ».

J’ai appelé ça mon sas. Un petit couloir entre deux pièces, où je laissais une charge à la porte avant d’en ouvrir une autre.

Ce sas a tout changé. Pas parce qu’il durait longtemps, mais parce qu’il tranchait. Avant lui, ma journée était un long fondu où tout se mélangeait. Après lui, chaque rendez-vous redevenait un rendez-vous distinct.

Réponse rapide : comment se recentrer en moins de deux minutes ?

La version courte, pour quand tu lis en diagonale entre deux notes de séance.

Tu poses le client précédent, consciemment, comme tu refermes un dossier.
Tu ramènes ton attention dans ton corps, aux pieds, au souffle.
Tu accueilles le suivant depuis cet endroit vide et disponible.

Le cœur de l’affaire tient en un mot : vider avant de remplir.

Tu connais peut-être la vieille histoire du maître de thé et de la tasse déjà pleine, celle qui déborde parce qu’il n’y a plus de place dedans. Ton attention fonctionne exactement pareil. Si elle est encore occupée par la séance d’avant, celle qui commence coule à côté, et tu n’y peux rien.

Pourquoi 90 secondes suffisent (et pourquoi « pas le temps » est faux)

« Je n’ai pas le temps. » Je l’ai cru des années, moi aussi, et je l’ai même répété à mes clients à une époque, ce qui ne manque pas de sel. C’est l’objection la plus honnête et la plus trompeuse qui soit.

Honnête, parce que ton agenda est réellement plein. Trompeuse, parce qu’elle imagine que se recentrer coûte du temps. Or ce qui coûte du temps, c’est l’inverse : arriver distrait, redemander une information que le client vient de donner, mettre dix minutes à te brancher vraiment sur lui.

L’absence coûte plus cher que la pause.

Quatre-vingt-dix secondes suffisent parce que le corps n’a pas besoin de long pour changer d’état, il a besoin d’un signal clair. Une respiration lente et consciente est ce signal. Elle dit au système nerveux : la séquence précédente est finie, une autre commence. C’est une ponctuation. Un point, avant la phrase suivante.

Et surtout, un petit sas répété dix fois dans une journée pèse infiniment moins lourd, au total, qu’une seule grande décompression le soir venu, quand la charge des dix rendez-vous s’est déjà accumulée en silence.

Tu ne rattrapes pas à 19h ce que tu n’as pas déposé à 11h, 14h et 16h.

La micro-pause du sas : la pratique pas à pas

Voici le geste que j’utilise aujourd’hui, affiné avec les années. Je l’appelle le double soupir. Il tient dans un couloir, entre deux portes, sans que personne ne le remarque.

Entre deux clients, en quatre-vingt-dix secondes, tu prends une double inspiration par le nez.
Une longue, d’abord.
Puis une courte par-dessus, qui vient regonfler le haut des poumons.
Et tu relâches par une longue expiration lente, par la bouche.

Quelques cycles suffisent, souvent, à faire retomber la tension d’un cran.

Ce mouvement n’est pas une invention de laboratoire. C’est le soupir que ton corps produit tout seul, spontanément, quand il se dénoue après une contrariété. Tu l’as fait mille fois sans y penser. Là, tu ne fais que l’offrir volontairement, au lieu d’attendre qu’il vienne de lui-même.

Rien à réussir.

C’est tout l’esprit du non-effort, la septième des vingt et une attitudes de la Voie de l’Instant : tu ne fabriques rien, tu ne performes pas un exercice de relaxation. Tu rends simplement au corps le geste apaisant qu’il connaît déjà. Tu le laisses se remettre à zéro avant le rendez-vous suivant.

Vider la tasse : déposer le rendez-vous précédent

Sur la première partie du soupir, la longue expiration, tu déposes. Mentalement, une phrase suffit : « cette séance est finie, je la laisse ici ».

Certains posent la main sur la poignée de la porte comme sur un point d’appui. D’autres se disent le prénom de la personne qui vient de partir, une dernière fois, puis la laissent partir pour de bon.

Ce n’est pas de l’indifférence. Tu ne jettes rien, tu ne renies pas ce qui s’est dit. Tu le déposes, comme tu poses un sac lourd avant de t’asseoir.

Il sera encore là si tu dois le reprendre. Mais tu n’entres pas dans le rendez-vous suivant avec le sac sur le dos.

Remplir le présent : revenir au corps avant le suivant

Sur la double inspiration, tu reviens. Pas dans ta tête, dans ton corps. La plante des pieds contre le sol. Le poids sur la chaise. L’air un peu frais dans les narines. Ce sont des points d’ancrage concrets, toujours disponibles, qui ne demandent aucune préparation.

Le corps, lui, est toujours au présent. Il ne rumine pas la séance d’avant, il ne se projette pas dans celle d’après. Quand tu reviens à lui, ne serait-ce que par les pieds, tu reviens automatiquement à maintenant.

Et c’est de là, de ce maintenant vide et disponible, que tu accueilles la personne suivante. Neuve. Comme si c’était ton premier rendez-vous de la journée.

Où glisser ce sas dans une journée déjà pleine ?

La beauté de ce sas, c’est qu’il ne réclame aucune place dans l’agenda. Il se loge dans les interstices qui existent déjà.

Pendant que tu raccompagnes un client jusqu’à la porte.
En te lavant les mains entre deux consultations.
Le temps que la salle d’attente se vide et que la suivante s’installe.
Dans la voiture, avant de démarrer, si tu enchaînes des rendez-vous à domicile.

Le seuil physique aide beaucoup. Une porte, un couloir, un lavabo deviennent des déclencheurs. À force, ton corps associe le geste au lieu : passer cette porte, c’est faire le double soupir. Tu n’as même plus à y penser, l’endroit s’en charge pour toi.

Un conseil pour commencer : ne vise pas les dix fois par jour tout de suite. Choisis un seul créneau, toujours le même, par exemple le passage juste après le déjeuner, quand la tête est encore lourde du repas et du matin.

Un seul sas ancré vaut mieux que dix sas rêvés jamais faits.

Questions fréquentes : se recentrer entre deux rendez-vous

Comment me recentrer par la respiration en moins de deux minutes entre deux rendez-vous ?

Assis ou debout, fais quelques respirations lentes en posant volontairement le rendez-vous qui vient de finir, puis ramène ton attention au contact de tes pieds au sol avant d’accueillir le suivant. Quatre-vingt-dix secondes suffisent à changer d’état, sans matériel ni espace dédié. L’essentiel n’est pas la technique parfaite, c’est de marquer une vraie coupure entre les deux séquences.

Une pause de respiration aussi courte sert-elle vraiment à quelque chose ?

Oui. Quelques respirations conscientes suffisent à interrompre l’élan automatique et à signaler au corps un changement de séquence. Ce n’est pas la durée qui compte, mais la coupure. Un court sas répété entre deux rendez-vous évite l’accumulation invisible qui, sinon, te tombe dessus d’un bloc en fin de journée sans que tu saches pourquoi tu es vidé.

Comment ne pas garder l’énergie du client précédent avec le suivant ?

Marque un sas conscient entre les deux : quelques respirations pour déposer ce qui vient de se vivre, comme tu vides une tasse avant de la remplir. Sans ce geste, la charge émotionnelle d’un rendez-vous se reporte sur le suivant sans que tu t’en aperçoives, et le suivant hérite d’un état qui ne lui appartient pas. Le double soupir décrit plus haut fait exactement ce travail de dépose.

Est-ce que ça se voit, si je le fais devant quelqu’un ?

Non, à peine. Une double inspiration par le nez et une expiration par la bouche ressemblent à un soupir ordinaire, celui que tout le monde fait vingt fois par jour. Tu peux le glisser en raccompagnant un client, en rangeant tes notes, ou pendant que le suivant s’installe. Et si tu as besoin de te recentrer non pas entre deux séances mais en pleine séance, sans que ça se voie, le même principe s’applique, en encore plus discret : l’effet tient dans le rythme du souffle, pas dans son ampleur.

Et toi, entre deux personnes que tu accompagnes, à quel moment précis de la journée pourrais-tu glisser ton premier sas, celui qui te rendrait à toi avant de te rendre aux autres ?

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Jean-Marc

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