C’est un matin de mi-septembre, sur la terrasse, la campagne encore tiède après la nuit. Le thé fume.
J’ouvre l’ordinateur pour « juste vérifier deux ou trois choses », et je vois défiler la rentrée d’un coup : les inscriptions à rouvrir, les dates de retraites à confirmer, trois personnes qui me réécrivent en même temps parce que « ça y est, elles reprennent », un message qui commence par « désolée de te déranger en cette période chargée ».
Je réponds. Je relance. Je programme. Je tiens l’espace de tout le monde.
Et vers midi, en refermant l’écran, une évidence tranquille me tombe dessus : j’ai rouvert l’agenda des autres avant d’avoir refermé le mien.
L’été n’était pas vraiment clos. Je l’avais laissé entrouvert, comme une porte qui bat, et je repartais déjà à pleine charge sans avoir digéré la pause.
Tu connais peut-être ça. Cette fatigue étrange qui arrive avant même le premier vrai rendez-vous. Ce sentiment d’être déjà à plat alors que rien n’a officiellement commencé.
La charge mentale de rentrée épuise particulièrement les personnes qui accompagnent parce qu’elles absorbent deux rentrées à la fois : la leur, et celle de chacun de ceux qu’elles suivent, qui reviennent en septembre avec leurs projets, leurs tensions et leurs élans accumulés.
Cette addition de relances et de charges émotionnelles vide le système nerveux avant même le premier rendez-vous. Et bien souvent, tu rouvres l’agenda des autres sans avoir marqué la moindre transition pour toi.
Cette matinée-là, je n’étais ni dans le désert ni en cercle. J’étais chez moi, dans la campagne près d’Essaouira, un café à portée de main, le chant d’un coq quelque part derrière les oliviers.
Rien de dramatique. Aucune crise. Juste un homme efficace qui abat sa liste.
Et pourtant, à force de dire « oui, c’est reparti », « oui, je te réserve une place », « oui, je te réponds ce soir », je ne m’étais pas posé la seule question qui comptait : est-ce que moi, j’avais refermé quelque chose ?
La réponse était non.
J’avais glissé de l’été au travail sans sas, sans seuil, sans même un instant pour reconnaître que la pause était finie. Le corps, lui, ne triche pas. Il redémarrait en pleine charge, et il me le faisait sentir par cette lassitude sourde, ce léger vertige de trop-plein, dès dix heures du matin.
Voici le cœur de l’affaire, en une image.
Quand tu accompagnes, tu n’as pas une rentrée. Tu en as une quinzaine, ou une trentaine, autant que de personnes qui reviennent vers toi.
Chacune revient avec son mois d’août digéré ou pas, ses résolutions, ses doutes ravalés pendant les vacances, ses « il faut vraiment que je m’y mette ». Et toi, tu reçois tout ça, en même temps, dans la même semaine.
Ce n’est pas ton agenda qui déborde. C’est le champ émotionnel que tu tiens qui se remplit d’un coup, à la verticale.
Une personne qui reprend un emploi de bureau porte, en gros, sa propre reprise. C’est déjà beaucoup.
Toi, tu portes la tienne, plus la somme des leurs.
Chaque message de reprise contient une petite charge : une attente, une inquiétude, un élan à soutenir. Prises une par une, ces charges sont légères. Un mot gentil, une place réservée, un rendez-vous calé.
Mais elles n’arrivent jamais une par une en septembre. Elles arrivent en grappe, condensées sur quinze jours, comme si tout le monde s’était donné le mot pour redémarrer le même lundi.
Le système nerveux ne fait pas la différence entre « gérer un message » et « porter émotionnellement quelqu’un ». Pour lui, chaque sollicitation est une petite dépense. Trente petites dépenses en une semaine, ça vide un compte, même quand chaque retrait paraît minuscule.
C’est exactement pour cette raison que faire moins ne suffit pas toujours à te soulager. Le problème n’est pas seulement le volume de tâches, c’est la nature de ce que tu absorbes. J’en parle plus en détail dans charge mentale : faire moins ne suffit pas.
Voilà le nœud, celui que je me suis pris en pleine figure sur ma terrasse.
Tu te rends disponible pour les autres avant de t’être rendu disponible pour toi. Tu ouvres leur septembre pendant que le tien reste en suspens, à moitié rangé, comme une valise pas défaite.
Il y a chez beaucoup d’accompagnants un réflexe presque automatique : répondre vite, être là, ne pas laisser l’autre en attente.
C’est une belle qualité. C’est aussi un piège de rentrée.
Parce qu’en septembre, ce réflexe te fait sauter dans l’action avant d’avoir posé le pied. Le message arrive, tu réponds dans la minute. La place se libère, tu la proposes aussitôt. Tu n’as pas encore décidé quel rythme tu voulais pour ta saison, que ton agenda est déjà rempli par les demandes des autres.
Tu ne choisis pas ta rentrée. Tu la subis, une notification après l’autre.
Et si l’idée te traverse de ralentir un peu, de ne pas tout rouvrir le premier jour, une petite voix s’invite : « Ce n’est pas le moment. Tout le monde reprend. Ce serait mal venu de te ménager maintenant. »
Comme si septembre était une saison où tu n’avais pas le droit d’exister pour toi.
Cette culpabilité mérite que tu la regardes en face, parce qu’elle repose sur une croyance fausse : celle qui voudrait que ta valeur tienne à ta disponibilité permanente. C’est un mécanisme plus profond qu’une simple question d’organisation, et j’y consacre un article entier, la charge mentale n’est pas un problème d’organisation.
Il existe un geste tout simple, et presque personne ne nous l’apprend : refermer sa propre saison avant d’ouvrir celle des autres.
Pas une grande cérémonie. Un seuil. Un moment où tu reconnais que l’été a existé, ce qu’il t’a apporté, ce que tu en gardes, avant de te tourner vers la charge qui vient.
Marquer sa transition, ce n’est pas fuir la rentrée. C’est y entrer par la bonne porte, celle où tu es présent à toi d’abord.
Concrètement, cela peut prendre trois formes.
Un temps de bilan, même bref, pour dire adieu à l’été et nommer ce qu’il t’a déposé.
Une reprise échelonnée, par paliers, plutôt qu’un redémarrage à pleine charge dès le premier lundi.
Et le droit, franchement assumé, de ne pas répondre à tout dans la journée.
Refermer ton été avant d’ouvrir celui des autres. C’est tout, et ça change la saison entière.
Cette logique du seuil, je la retrouve dans une question plus large que je creuse ailleurs : comment arrêter de tout porter quand on accompagne les autres.
Quand septembre te vide, tu as besoin d’une ressource, pas d’un effort de plus. Voici un geste très bref, à faire assis, les yeux ouverts ou fermés, entre deux messages ou avant de rouvrir l’ordinateur.
Évoque un lieu, un être ou un souvenir qui t’apaise vraiment.
Une plage marocaine au petit matin, une main qui a tenu la tienne, un instant de silence qui t’a fait du bien.
Puis, surtout, sens précisément comment cette évocation se traduit dans ton corps.
Une chaleur, une ampleur dans la poitrine, un relâchement des épaules.
Ne te raconte pas le souvenir. Laisse-le te faire du bien physiquement, quelques instants seulement.
La rentrée épuise ton système nerveux ; lui offrir cette ressource, c’est le nourrir au lieu de le presser encore.
Il n’y a rien à obtenir. Juste sentir ce que le bon dépose en toi.
Ce geste relève d’une des vingt et une attitudes de la Voie de l’Instant : la générosité. Non pas la générosité envers les autres, à laquelle tu excelles déjà, mais celle, plus rare, de t’offrir une ressource au lieu de puiser sans cesse dans le vide.
Parce qu’ils absorbent deux rentrées à la fois : la leur et celle de chaque personne qu’ils accompagnent, qui revient en septembre avec ses projets et ses tensions accumulés. Cette addition de relances et de charges émotionnelles vide avant même le premier rendez-vous. Le corps compte chaque sollicitation comme une petite dépense, et trente petites dépenses en une semaine finissent par se voir.
Souvent parce que tu rouvres l’agenda des autres avant d’avoir refermé ton propre été : pas de transition, pas de sas. Le corps redémarre en pleine charge sans avoir digéré la pause, et la fatigue arrive avant le travail réel. Ce n’est pas un manque de volonté, c’est un manque de seuil.
En marquant d’abord ta propre transition avant de te rendre disponible : un temps de bilan de l’été, une reprise échelonnée plutôt qu’à pleine charge, et le droit de ne pas répondre à tout dès le premier jour. Refermer ton été avant d’ouvrir celui des autres. Ce simple geste de seuil change souvent toute la couleur du mois.
Non. Ralentir un peu la reprise, c’est au contraire ce qui te permet de tenir la distance et d’être vraiment présent à ceux que tu accompagnes. Un accompagnant à plat dès la mi-septembre rend un moins bon service qu’un accompagnant qui a pris le temps de poser le pied. Se ménager n’est pas un luxe, c’est une condition de ta présence.
Et toi, cette rentrée, qu’aurais-tu besoin de refermer avant d’ouvrir grand la porte aux autres ?
Pour traverser la rentrée sans te perdre, je t’envoie chaque mardi « Au coin du feu » : un point d’ancrage tranquille au milieu de la charge. Tu peux t’y inscrire ici, et laisser une petite lumière arriver dans ta boîte pendant que septembre s’agite.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
