Il est bientôt midi et je coupe des tomates sur la terrasse, dos au soleil déjà haut. Le couteau, la chair fraîche qui cède, l’odeur verte de la tige que je viens de casser. Une mouche insiste près du saladier. Le vent sec descend de la campagne et remonte le long de mes bras nus.
Et je m’aperçois, d’un coup, que je suis vraiment là. Dans mes mains, dans mes pieds posés sur la pierre tiède, dans ce corps qui coupe des tomates. Pas dans ma tête à préparer la suite. Là.
Ça peut te sembler dérisoire. Ça ne l’est pas.
Parce que pendant des années, cet homme-là, celui qui sent ses mains couper des tomates, je ne le rencontrais presque jamais.
Tu connais peut-être ça. Tu passes tes journées à penser, à gérer, à tenir. Tu accompagnes, tu écoutes, tu portes. Et ton corps, dans tout ça, n’est plus qu’un véhicule que tu traînes d’un rendez-vous à l’autre. Tu le remarques quand il fait mal, quand il tombe malade, quand il lâche. Le reste du temps, il attend en bas, pendant que tu vis en haut, au-dessus de tes épaules.
Revenir dans son corps, après l’avoir longtemps ignoré, c’est réapprendre à sentir ses appuis, son souffle, sa fatigue, par petits gestes d’attention répétés, sans objectif de performance. Peu à peu, ton corps cesse d’être un outil que tu oublies pour redevenir un lieu où tu es. Ce n’est ni une méthode ni un exercice à réussir. C’est une manière de rentrer chez toi.
Je vais être franc, parce que c’est de moi qu’il s’agit ici.
Pendant une grande partie de ma vie, j’ai habité ma tête et loué mon corps à la semaine. Je pensais, j’analysais, j’anticipais. Je faisais tourner trois longueurs d’avance en permanence, comme un moteur qui ne coupe jamais.
À l’époque des agences familiales, je pouvais passer une journée entière assis, à parler, à décider, à convaincre, sans jamais me demander une seule fois comment allait ce corps qui me portait. Il mangeait vite, debout parfois, entre deux dossiers. Il dormait mal. Il serrait la mâchoire. Et moi, là-haut, je ne l’entendais pas. Je ne l’écoutais pas. J’étais un cerveau sur pattes, et les pattes ne comptaient pas.
Le pire, c’est que je croyais que c’était ça, être sérieux. Être quelqu’un de bien. Un homme responsable habite sa tête, m’étais-je raconté quelque part, sans jamais l’avoir vraiment décidé.
Il m’a fallu du temps, et quelques secousses, pour comprendre l’inverse.
Un corps que tu n’habites plus, ce n’est pas un corps sage. C’est un corps que tu as quitté.
Revenir dans son corps, ce n’est pas une gymnastique. Ce n’est pas se tenir plus droit, respirer plus profond, cocher une case « reconnexion » dans une journée déjà pleine.
C’est plus simple, et plus déroutant. C’est se rendre présent à des sensations qui sont déjà là, tout le temps, et que nous ne remarquons plus.
Le poids de nos pieds.
La température de l’air sur la peau.
La façon dont l’estomac se serre avant un appel difficile.
Le souffle qui s’accélère sans raison apparente.
Ces informations circulent en continu. Le corps parle sans arrêt. Nous avons juste baissé le son, à force de vivre ailleurs.
Réhabiter son corps, c’est remonter ce son, un cran à la fois. Ce n’est pas ajouter quelque chose à ta vie. C’est cesser de t’absenter de la partie basse de toi-même. J’en parle plus longuement dans mon article sur comment se réconcilier avec un corps longtemps ignoré, parce que réconciliation et présence vont ensemble.
L’été a ceci de précieux qu’il vient chercher ton corps sans te demander ton avis.
La chaleur se pose sur la peau et tu la sens, même si tu n’as rien décidé.
Les pieds nus sur le carrelage frais le matin, sur le sable brûlant l’après-midi.
Un fruit mûr qui coule un peu quand tu mords dedans.
L’eau salée qui tire la peau quand elle sèche.
L’ombre qui devient un soulagement physique, presque un objet.
En hiver, nous nous couvrons, nous nous protégeons, nous nous coupons du dehors. L’été, la frontière s’ouvre. Les sensations reviennent d’elles-mêmes, sans qu’il faille aller les chercher.
C’est le moment de l’année où réhabiter son corps demande le moins d’effort. Autant en profiter.
Nous aimerions tous qu’il y ait une technique. Un protocole en cinq étapes, une pratique du matin, une posture. J’en ai cherché, moi aussi, des méthodes. J’en ai même enseigné.
Mais ce qui m’a réellement ramené dans mon corps, ce ne sont pas les méthodes. C’est une chose plus humble et plus tenace : une attention que je ramène, encore et encore, à des gestes minuscules.
La douche du matin, par exemple. Pendant des années, je la prenais en pensant à ma journée, déjà parti, sous l’eau mais absent. Un jour, j’ai simplement décidé de sentir l’eau. Sa chaleur, son poids sur la nuque, le changement quand elle passe du chaud au tiède. Trois minutes. Rien de spirituel. Juste de l’eau, vraiment sentie.
La marche lente, aussi. Pas la marche sportive, celle où tu comptes tes pas et ton rythme cardiaque. La marche où tu sens le sol venir sous chaque pied, l’un après l’autre. Dans la campagne, le matin, avant la chaleur, je marche parfois comme ça, sans destination, à écouter le contact.
Et le repas. Une bouchée goûtée pour de bon, mâchée, remarquée, avant de repartir dans la conversation ou l’écran. Une seule suffit à te rappeler que tu manges, que tu es assis, que tu es vivant.
Rien de tout cela n’est une performance. C’est une attention réofferte au corps, cent fois par jour, en pure perte apparente. Et c’est exactement cette perte apparente qui te ramène.
Voici l’écueil, et je le connais de l’intérieur.
Tu lis un article comme celui-ci, quelque chose en toi s’allume, et aussitôt le mental s’en empare. « Bien. À partir de demain, je me reconnecte à mon corps. Tous les matins. Vingt minutes. Sérieusement, cette fois. »
Et te voilà en train de transformer le retour à ton corps en un projet de plus. Une case supplémentaire dans ta liste, une exigence de plus à honorer, un domaine de plus où tu risques d’échouer.
C’est le mental qui reprend la main sur ce qui, justement, devait lui échapper.
Il ne sait faire que ça : fixer un objectif, mesurer, juger.
Et il transforme la douceur en devoir.
Il y a aussi la culpabilité. Prendre trois minutes pour sentir l’eau de la douche quand dix personnes attendent quelque chose de toi, cela peut te sembler du luxe, presque de l’égoïsme. Surtout si ta vie est bâtie sur le don de soi. T’autoriser à sentir ton corps, c’est parfois t’autoriser tout court à exister pour toi. Et ça, pour beaucoup, c’est le plus difficile.
Alors non. Pas de programme, pas de « réussir ». Juste des instants volés, sans objectif, sans mesure.
Ce n’est pas un examen. Il n’y a rien à réussir, juste un corps à réhabiter.
Je le vois souvent chez les personnes que j’accompagne, et particulièrement chez celles dont le métier est de tenir l’espace des autres, souvent des femmes.
Coachs, thérapeutes, formateurs. Ils savent tout de l’écoute, de la présence, de l’ancrage. Ils l’enseignent, même. Et pourtant, quand la question se retourne vers eux, un silence se fait.
Parce qu’à force de sentir le corps de l’autre, sa tension, sa fatigue, sa détresse, on finit par déserter le sien. Le corps devient un instrument de travail, un capteur tourné vers l’extérieur, jamais un lieu où se reposer soi. On habite les autres, et plus vraiment soi-même.
Ce n’est pas un défaut. C’est la marque d’un métier tourné vers le don. Mais un capteur que tu ne recharges jamais finit par ne plus rien capter. Et là est le vrai enjeu : réhabiter son propre corps n’est pas un caprice, c’est la condition pour continuer à tenir l’espace sans s’y perdre. C’est aussi de cela que nous parlons ensemble, entre gens du même métier, à la Tribu.
Voici une manière très simple de commencer. Elle ne demande ni tapis, ni silence, ni temps particulier. Tu peux la faire maintenant, en lisant.
Là où tu es assis ou debout, sans rien faire de plus, tu peux sentir ce qui te porte.
Le sol ou le siège qui reçoit ton corps.
Le contact de tes appuis, tes pieds, ton bassin, ton dos.
Ton poids déposé, entièrement, dans ce qui te soutient.
C’est l’expérience sensorielle nue, avant toute idée que tu te fais de ton corps ou de son apparence. Tu ne cherches ni à te tenir droit, ni à te détendre. Tu remarques seulement que tu es porté, en ce moment, sans avoir à le mériter.
Revenir dans son corps l’été commence souvent par ce simple constat : je suis là, et quelque chose me tient.
Cette pratique touche à ce que nous appelons la confiance, l’une des attitudes de La Voie de l’Instant : se laisser porter par ce qui soutient, sans avoir à tout retenir soi-même.
Le sol tient sans que tu lui demandes.
La chaise tient.
La terre tient.
Et si tout cela te porte déjà, peut-être peux-tu, pour un instant, arrêter de tout porter toi-même.
Par de petits gestes d’attention répétés, sans objectif de performance : sentir ses appuis, son souffle, la température de l’eau sous la douche. Peu à peu, ton corps cesse d’être un outil que tu oublies pour redevenir un lieu où tu es. Le plus dur est souvent de t’autoriser ce temps, surtout si ta vie est bâtie sur le fait de tenir celle des autres.
Parce que certaines vies, surtout celles tournées vers les autres, mobilisent sans cesse le mental : penser, gérer, soutenir. Le corps passe au second plan jusqu’à devenir un simple outil. Ce n’est pas un défaut de conscience, mais une habitude installée par le don de soi. La bonne nouvelle, c’est qu’une habitude se défait comme elle s’est prise.
Parce que la chaleur, la peau découverte, les pieds nus et le rythme plus lent réveillent les sensations sans que tu aies à les chercher. L’été offre des occasions naturelles de sentir : un bain de mer, l’ombre fraîche, un fruit mûr. Le corps redevient présent presque tout seul, ce qui en fait la saison la plus facile pour recommencer.
Il n’y a pas de délai garanti : cela dépend de chacun et de la régularité de l’attention portée. Les premiers desserrements peuvent venir en quelques semaines, mais réhabiter durablement son corps est un cheminement, pas une case à cocher en un été. Ce n’est pas une course, et personne ne te chronomètre.
Prends un instant, là, avant de refermer cette page. Sens tes pieds, sens ton souffle. Depuis combien de temps ne t’étais-tu pas adressé ce genre de regard, non pour corriger quelque chose, mais juste pour te retrouver ?
Il n’y a pas de mauvaise réponse. Il n’y a que ce corps, patient, qui t’attend en bas depuis tout ce temps, sans rancune.
Si tu veux réapprendre à habiter ton corps, doucement, un mardi matin sur deux, je t’invite à rejoindre notre newsletter Au coin du feu. Jacqueline et moi y déposons, chaque semaine, de quoi revenir un peu plus près de soi. Sans pression, et sans case à cocher.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
