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5 erreurs des hypersensibles avec la nourriture

Il est 21h. La maison sent encore le tajine de midi, la nuit est tombée d’un coup comme elle tombe ici, et je me tiens debout devant le réfrigérateur ouvert, la main déjà sur un morceau de fromage que je n’ai pas décidé de prendre.

Je n’ai pas faim. Je le sais, quelque part.

Mais après une journée entière à écouter, à sentir, à porter ce que les autres déposaient sans même s’en rendre compte, quelque chose en moi cherche à faire redescendre le volume. Et le plus court chemin, ce soir-là comme tant d’autres soirs, passe par la bouche.

Tu connais peut-être ça. Cette faim qui n’en est pas une, qui arrive toujours le soir, après les autres, quand tout le monde est reparti et qu’il te reste sur les épaules tout ce que tu as absorbé sans le nommer.

Si tu es hypersensible, ton rapport à la nourriture n’a rien de banal. Tu captes énormément, les émotions, les ambiances, les tensions non dites, et ce trop-plein se confond en permanence avec la faim. Manger devient alors une manière de faire redescendre l’intensité du monde, pas une réponse à un besoin du corps. Ce n’est pas un défaut de ta sensibilité, c’est un effet de son intensité laissée sans protection. Voici cinq pièges que presque personne ne relie jamais à ta façon de manger, non pour les corriger, mais pour les voir.

Un mot avant de commencer.

Je ne t’écris pas ça d’en haut, depuis une estrade. Je l’écris depuis mon réfrigérateur, à 21h, la main sur le fromage. Je suis hypersensible, et j’ai mangé pendant des années pour faire taire un trop-plein que je ne savais même pas nommer. Ces cinq erreurs, je les connais de l’intérieur.

Erreur 1 : confondre ce que tu captes chez les autres avec ta propre faim ?

C’est le piège des pièges, celui d’où partent tous les autres.

Une personne hypersensible ne vit pas seulement ses émotions. Elle vit aussi, en partie, celles des gens autour d’elle. La contrariété d’un client, la fatigue d’un proche, la tension d’une réunion, tout cela entre et s’accumule, souvent sans que tu t’en aperçoives.

Le corps, lui, enregistre. Il devient lourd, agité, plein.
Et ce plein-là ressemble à s’y méprendre à une faim.
Alors tu manges pour le calmer, sans savoir que ce que tu tentes de calmer n’est pas dans ton ventre.

Le soir où je l’ai enfin compris, j’étais dans le désert, du côté de Mhamid, après une journée de marche et de partages avec le groupe. J’avais accueilli beaucoup d’émotions ce jour-là. Et le soir, sous la tente, je me suis surpris à guetter le repas non pas avec l’appétit du marcheur, mais avec l’urgence de quelqu’un qui cherche à se remplir pour se lester. J’avais faim de silence, pas de nourriture.

Erreur 2 : manger pour baisser le volume du monde au lieu de te protéger autrement ?

Quand tout est trop, trop fort, trop rapide, trop présent, manger fonctionne. Vraiment. Ce n’est pas une illusion.

La nourriture occupe la bouche, mobilise l’attention, envoie au système nerveux un signal d’apaisement immédiat. Elle baisse le son. Le problème n’est pas qu’elle marche, c’est qu’elle marche si bien qu’elle devient le seul bouton que tu connais.

Or ce n’est pas le seul.

Il en existe d’autres, plus lents, moins gourmands, mais qui traitent la cause au lieu de couvrir le bruit.
Un sas au retour d’un rendez-vous intense. Un temps de silence avant de rejoindre la maisonnée. Une main posée sur le ventre pour sentir le souffle redescendre.

Se protéger en amont, ce n’est pas se couper du monde. C’est cesser de demander à l’assiette un travail que l’assiette ne sait pas faire.

Erreur 3 : te juger plus durement parce que tu devrais savoir ?

Voilà une erreur que je connais particulièrement, et elle vise surtout ceux qui accompagnent.

Quand ton métier consiste à aider, à tenir l’espace, à guider une personne vers plus de clarté, il y a une petite voix qui s’installe. Elle dit : « Toi, tu devrais savoir, tu ne devrais pas en être là. » Et cette voix cogne fort, précisément parce que tu es exigeant.

Sauf que la sensibilité ne s’annule pas avec un diplôme. Tu peux accompagner magnifiquement les autres et te retrouver le soir, seul devant le placard, aussi démuni qu’au premier jour.

Le jugement n’apaise rien. Il ajoute une couche de souffrance à la première.
Tu captes trop, c’est la première vague.
Tu te reproches de manger pour le calmer, c’est la seconde, celle que tu fabriques toi-même.

Tout part de là : desserrer le poing du reproche avant même de changer quoi que ce soit.

Erreur 4 : chercher dans l’assiette l’apaisement que tu n’oses pas demander ailleurs ?

Celle-ci est plus discrète, plus intime, et elle m’a longtemps échappé.

La nourriture ne demande rien. Elle ne juge pas, ne renvoie pas d’attente, ne coûte aucune vulnérabilité. Elle est là, disponible, silencieuse. Pour quelqu’un qui a appris très tôt à ne pas déranger, à tenir bon, à ne compter que sur lui-même, elle devient l’endroit le plus simple pour aller chercher un peu de réconfort.

Sauf que le réconfort dont tu as vraiment besoin ne se trouve pas dans le fromage à 21h.

Il se trouve dans une conversation que tu remets à plus tard. Dans un appel que tu n’oses pas passer. Dans un besoin que tu n’as jamais appris à formuler, parce que formuler un besoin, c’est s’exposer.

Manger devient alors la version silencieuse d’une demande que tu portes sans oser la dire à voix haute.

Erreur 5 : vouloir corriger au lieu d’écouter ?

Et pour finir, le piège le plus fréquent chez les personnes exigeantes. Comprendre tout ce qui précède, puis se dire : bon, maintenant je vais me reprendre en main.

C’est là que le contrôle entre en scène. Le plan, la règle, l’interdit, la volonté serrée comme un poing. Et pour un temps, ça tient. Puis ça craque, parce que le contrôle est encore une manière de se battre contre soi, pas de s’écouter.

Interdire, c’est se battre contre l’envie par la seule volonté.
Se surveiller, c’est rester en guerre avec une part de soi.
Dans les deux cas, tu n’es jamais vraiment là, présent à ce qui se passe.

La sensibilité ne se dresse pas comme un cheval rétif. Elle se comprend, elle s’accompagne, elle se protège. Le contrôle promet la paix et livre l’épuisement. L’écoute, elle, ne promet rien, mais elle change tout.

Ta sensibilité n’est pas le problème, c’est ta boussole

Voilà le renversement, celui qui change le regard sur les cinq pièges d’un coup.

Pendant longtemps, j’ai vécu ma sensibilité comme une infirmité. Trop, toujours trop. Trop de larmes, trop d’émotions captées, trop de tout. J’ai passé des années à vouloir l’anesthésier, par la nourriture d’abord, par d’autres béquilles bien avant, dès l’adolescence, quand je cherchais déjà à baisser le volume par n’importe quel moyen.

Puis un jour, le regard a basculé.

Cette antenne qui capte tout, qui me rendait le monde parfois insupportable, c’est exactement la même antenne qui me permet aujourd’hui de sentir ce qui se joue chez une personne assise en face de moi, avant même qu’elle ne parle.

Ma sensibilité n’était pas la panne. Elle était l’instrument, mal réglé, jamais protégé, mais l’instrument quand même.

Ta façon de manger, quand tu es hypersensible, n’est pas un défaut à éradiquer. C’est un signal. Elle te dit, à sa manière maladroite, que tu as capté plus que tu ne peux porter, et que tu n’as pas encore trouvé où déposer le trop-plein. C’est une information, pas une faute. Reste à savoir la lire, car nous mangeons presque toujours pour d’autres raisons qu’un vrai creux au ventre : il existe huit types de faim, et une seule vient réellement de l’estomac.

Cette approche, celle qui consiste à écouter les différentes faims plutôt qu’à les mater, nous l’avons nommée RACINES. Une manière de revenir à soi par la table, non de se contrôler à table. Ce n’est ni un régime ni une méthode de plus, et si je la cite ici, c’est comme un cadre, pas comme une porte à pousser.

Les trois zones : y voir clair quand une envie monte à table

Voici une pratique brève, à garder dans ta poche pour le prochain soir où la main partira toute seule vers le placard. Je l’appelle « les trois zones ».

Devant une envie ou un inconfort, avant tout geste, tu peux visiter tour à tour trois endroits.

Le dehors, d’abord.
Ce que tu vois, ce que tu sens, ce que tu entends autour de toi. La lumière de la cuisine, l’odeur du repas passé, le silence ou les bruits de la maison.

Le dedans, ensuite.
Les sensations dans ton corps. Le ventre, réellement creux ou seulement serré. La poitrine, la gorge, les épaules. Ce qui est tendu, ce qui est lourd, ce qui appelle.

Le milieu, enfin.
Les pensées et les images qui commentent, qui te disent quoi faire, qui racontent une histoire par-dessus la sensation.

Puis tu remarques, simplement, laquelle de ces trois zones t’absorbe le plus.

Chez une personne très sensible, c’est presque toujours le milieu qui déborde. Le mental s’emballe, commente, dramatise, et se fait passer pour de la faim. Distinguer ces trois plans, ce n’est pas te contrôler, c’est y voir clair.

C’est exactement ce que travaille le non-jugement, la sixième des attitudes de la Voie de l’Instant. Séparer la sensation du récit qui l’entoure, sans te reprocher ni l’une ni l’autre. Tu n’as rien à réussir, rien à rater. Juste à regarder ce qui est là.

Et si tu sens que tu aurais besoin d’en parler avec des gens qui vivent la même chose, c’est aussi ce que nous faisons dans la communauté, à l’abri des regards.

Questions fréquentes

Pourquoi les personnes hypersensibles ont-elles une relation compliquée à la nourriture ?

Parce qu’elles captent beaucoup, les émotions, les ambiances, les tensions des autres, et que ce trop-plein se confond facilement avec la faim. Manger devient alors une façon de faire redescendre l’intensité du monde. Ce n’est pas un défaut de la sensibilité, mais un effet de son intensité non protégée. La nourriture y joue un rôle de régulateur, à la place d’un besoin réel du corps.

Comment l’hypersensibilité influence-t-elle l’alimentation ?

Elle rend plus poreux aux émotions, donc plus enclin à manger pour s’apaiser. Une personne hypersensible peut absorber les états des autres toute la journée, puis chercher le soir, dans l’assiette, à faire taire ce qu’elle a accumulé. La nourriture sert alors de régulateur émotionnel, pas de réponse à une vraie faim. Reconnaître ce mécanisme, c’est déjà cesser de le subir en aveugle.

Comment un hypersensible peut-il s’apaiser autrement que par la nourriture ?

D’abord en reconnaissant que le trop-plein n’est pas de la faim. Ensuite en se protégeant en amont, par des pauses, un sas après les contacts intenses, un retour au corps, plutôt qu’en cherchant l’apaisement dans l’assiette. Il ne s’agit pas de se contrôler, mais d’écouter ce que la sensibilité signale. Le geste des trois zones, décrit plus haut, est une porte d’entrée concrète.

Est-ce que la nourriture peut vraiment calmer les émotions ?

Sur le moment, oui, et c’est précisément ce qui rend le piège si tenace. Manger envoie au système nerveux un signal d’apaisement réel, baisse le volume, occupe l’attention. Le souci n’est pas que ça marche, c’est que ça ne traite jamais la cause. L’émotion captée revient, un peu plus tard, un peu plus lourde. Apprendre à la reconnaître et à la déposer autrement, voilà ce qui apaise pour de bon.

Alors, la prochaine fois que ta main partira vers le placard sans que tu l’aies décidé, tu peux essayer de t’arrêter un instant et te demander, avec douceur : de quoi ai-je vraiment faim, là, maintenant ?

Si ta sensibilité te paraît parfois trop lourde à porter seul, tu n’es pas obligé de la porter dans le silence. Chaque mardi, avec Jacqueline, nous ouvrons « Au coin du feu », une lettre où nous parlons de tout ça sans détour, à voix nue. Tu peux nous y retrouver ici : https://jeanmarcterrel.com/lettre/.

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