Une fin d’après-midi d’été, sur la terrasse de notre maison de campagne, près d’Essaouira. Une chaise, un thé qui refroidit doucement, le vacarme paisible des oiseaux, et moi assis, immobile, à ne rien faire. Pendant exactement quarante secondes.
Au bout de quarante secondes, une petite voix s’est mise en route, très raisonnable : « Tu pourrais répondre à ce mail. Tu pourrais avancer ce texte. Tu pourrais au moins arroser les plantes. »
J’étais incapable de rester là, sur cette chaise, sans me sentir vaguement coupable d’exister sans produire.
Drôle de chose, tout de même. Voilà un homme qui enseigne la présence depuis vingt ans, mis en déroute par une chaise et un après-midi sans tâche.
Tu connais peut-être cette voix. À peine tu ralentis, elle te souffle que tu devrais être utile. Et te voilà reparti dans l’activité, par soulagement presque. Ne rien faire t’est devenu inconfortable, comme une langue que tu aurais cessé de parler.
Pour apprendre à ne rien faire sans culpabiliser, commence par de courts moments choisis, pas subis : un quart d’heure assis, sans écran ni tâche, sans même l’intention de bien le vivre. La culpabilité qui monte signale que tu confonds repos et inutilité. Ne rien faire, ce n’est pas gaspiller du temps, c’est cesser de fuir. Plus tu t’y autorises, plus cette petite voix perd de sa force.
Et si tu tiens l’espace des autres toute la journée, tu sais faire mille choses. La seule que tu ne t’autorises plus, c’est de t’arrêter sans rien produire, sans rien justifier.
L’ennui a très mauvaise réputation. Nous le traitons comme un vide à combler au plus vite, un défaut dans le programme de la journée. Regarde pourtant ce qu’il fait vraiment : il ouvre un espace. Et dans cet espace remonte tout ce que l’agitation tenait sous le couvercle. La fatigue que tu n’avais pas sentie. Une émotion mise de côté la semaine dernière. Une question que tu évites depuis des mois sans te l’avouer.
Ce n’est pas l’ennui qui dérange, au fond. C’est ce qu’il laisse apparaître. Voilà pourquoi nous le fuyons si vite, d’un réflexe, vers un écran, une tâche, un coup de fil, n’importe quoi qui rebouche le trou.
Mets ces deux mots à distance l’un de l’autre, parce que nous les avons soudés sans nous en rendre compte. « Ne rien faire » et « être inutile » ne sont pas la même chose. Ne rien faire, c’est arrêter de remplir. C’est laisser décanter. Le repos n’est pas une récompense à mériter après l’effort, comme un dessert mérité en finissant son assiette. Il fait partie du rythme vivant, au même titre que l’action. Un champ jamais laissé en jachère finit par s’épuiser.
L’été offre une chose rare dans nos vies pleines : le rythme tombe de lui-même. Les journées s’étirent, la lumière dure, les obligations se desserrent un peu. C’est le moment idéal pour t’exercer, précisément parce que la pente naturelle de la saison t’y aide. Tu n’as pas à lutter contre le courant, juste à te laisser un peu porter.
L’exercice tient en une phrase, et il est plus difficile qu’il n’en a l’air. La prochaine fois qu’un moment vide se présente, ne le remplis pas. Ne sors pas le téléphone par réflexe. Reste là, avec l’inconfort si l’inconfort vient. Tu observes ce qui se passe quand tu n’occupes pas l’espace, quand tu laisses le silence être du silence.
C’est minuscule, et c’est exactement là que tout bascule.
Au début, presque toujours, une gêne. Une envie de bouger, de faire, de fuir. Puis, si tu tiens, quelque chose se pose. La pensée s’éclaircit un peu. Une fatigue se fait enfin sentir, et c’est précieux, parce qu’elle te dit de quoi tu as vraiment besoin. Parfois une idée surgit, justement parce que tu as cessé de la chercher. Le vide n’était pas vide. Il était plein de tout ce que le bruit recouvrait.
Offre-toi aujourd’hui un court moment, assis quelque part, sans téléphone, sans projet, sans même te dire que tu vas « bien le vivre ».
Tu remarqueras presque tout de suite la main qui cherche à attraper quelque chose, l’esprit qui veut combler le vide.
Laisse-les passer sans les suivre. Tu ne fais rien, et surtout tu ne remplis rien. C’est inconfortable au début, c’est normal, et c’est exactement là que se trouve la pratique.
Il n’y a rien à réussir, juste un vide à ne pas reboucher.
Commence par de courts moments choisis, pas imposés : un quart d’heure assis sans écran ni tâche. La culpabilité signale que tu confonds repos et inutilité. Ne rien faire, c’est arrêter de fuir, pas gaspiller du temps. Plus tu t’y autorises, plus la voix culpabilisante perd de sa force.
L’ennui ouvre un vide que l’activité comble d’habitude. Ce qui dérange n’est pas l’ennui lui-même, mais ce qu’il laisse remonter : émotions, fatigue, questions mises de côté. C’est une porte, pas un défaut. Le traverser permet de retrouver un fil intérieur plus calme.
Oui, mais pas au sens productif. Les temps vides laissent décanter ce que l’agitation recouvre. Le repos n’est pas une récompense à mériter après l’effort, il fait partie du rythme vivant. Ne rien faire restaure la présence, ce qui change ensuite la qualité de tout le reste.
Et toi, combien de temps tiens-tu, assis sans rien faire, avant que la petite voix ne vienne te réclamer des comptes ?
Si tu veux t’entraîner à ces petits riens qui réparent, je t’écris chaque mardi dans « Au coin du feu », notre lettre du calme. Inscris-toi ici. Tu peux aussi lire comment revenir au présent quand tout devient flou et pourquoi ralentir n’est pas perdre du temps.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
