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Le moment présent existe-t-il vraiment ? Ce que ça change

Cinq heures quarante, ce matin-là.

Je suis sorti sur la terrasse, un café brûlant à la main, les pieds nus sur la pierre encore froide de la nuit. La campagne autour d’Essaouira était grise, presque effacée, et l’air sentait le thym mouillé.

Et puis le soleil a passé la ligne des collines.

Je n’ai rien fait de spécial. J’ai juste regardé la lumière remonter le long des oliviers, un âne braire au loin, la vapeur de mon café monter droit dans l’air immobile.

Et là, sans prévenir, une évidence m’a cueilli. Si simple que j’ai presque ri tout seul. Tout ce que je porte, mes vieilles histoires, mes projets, mes listes pour la semaine, rien de tout ça n’existait ailleurs que dans ma tête.

Le seul endroit où la vie avait réellement lieu, c’était ici. Ce café. Cette lumière. Ce souffle.

Tu connais peut-être cette phrase que tu entends partout : « seul l’instant est réel ». Tu la trouves belle. Tu hoches la tête. Et au fond, tu ne sais pas très bien ce que ça change pour toi, un mardi matin, entre deux rendez-vous et une machine à lancer.

Le moment présent est le seul temps où la vie a réellement lieu. Le passé n’existe que comme souvenir, le futur comme anticipation, et tous deux ne sont jamais pensés qu’au présent, maintenant, dans ta tête. Vivre dans l’instant, ce n’est pas atteindre un lieu magique : c’est cesser de confondre ces pensées avec la réalité directe qui, elle, se déroule déjà sous tes yeux.

Qu’est-ce que le moment présent ?

Prends une seconde et cherche le passé. Vraiment. Où est-il ?

Tu ne le trouveras nulle part ailleurs que dans un souvenir, et ce souvenir, tu le convoques maintenant. Cherche le futur. Même chose : il n’existe que sous la forme d’une pensée, d’une image, d’une inquiétude, et cette pensée, tu la fabriques maintenant.

Le passé et le futur ne sont pas des lieux. Ce sont des activités mentales.
Des films que ton esprit projette, toujours au présent, sur l’écran de l’instant.

La seule chose qui ne soit pas un film, c’est ce qui se passe là, tout de suite.

La sensation de contact de tes pieds sur le sol. Le poids de ton corps sur la chaise. Le son de fond que tu n’écoutais pas. Ton souffle qui entre et qui sort sans que tu aies rien décidé.

Voilà le réel. Le reste est du commentaire.

C’est vertigineux quand tu le saisis pour de bon. Nous passons une part immense de notre vie dans un temps qui n’existe pas, à remâcher ce qui n’est plus ou à répéter d’avance ce qui n’est pas encore.

Et pendant ce temps, la vie, la vraie, celle qui a une odeur et une température, se déroule sans nous.

Pourquoi seul l’instant est-il réel ?

Parce que c’est le seul moment que tu peux toucher.

Tu ne peux pas respirer hier. Tu ne peux pas sentir le café de demain. Tu ne peux pas serrer dans tes bras un souvenir. Tout ce qui a une existence concrète, tangible, corporelle, arrive maintenant ou n’arrive pas du tout.

Héraclite le disait à sa façon il y a vingt-cinq siècles : nul ne se baigne deux fois dans le même fleuve. L’eau a coulé, et toi aussi tu as changé. Chaque instant est une eau neuve. Le présent n’est pas une chose que tu gardes, c’est un courant qui passe et se renouvelle sans fin.

Voilà pourquoi la tradition dit que l’instant est le seul moment réel. Non pas comme un slogan de développement personnel, mais comme un fait tout simple : le tangible n’a qu’une seule adresse, et c’est ici et maintenant.

Ce que ça change concrètement (et pas juste philosophiquement)

Tout ça est très joli, me diras-tu, mais qu’est-ce que ça change à ma vie de savoir que le passé n’existe pas ? J’ai quand même une réunion à seize heures.

Bonne objection. Parce qu’une vérité qui ne change rien à la façon de vivre reste une décoration.

Alors descendons du ciel des idées.

Moins de rumination, plus de vie disponible

Observe ton esprit une journée entière, honnêtement, et tu verras. Une énorme partie de ton énergie ne va pas à ce que tu vis. Elle va à rejouer une conversation d’hier qui t’a piqué. À anticiper une phrase que tu diras peut-être demain. À gérer, en pensée, dix scénarios dont neuf n’arriveront jamais.

C’est de l’énergie réelle dépensée dans un temps irréel.

C’est une chose que j’entends souvent, sous mille formes, chez les personnes que j’accompagne. Un dîner entier passé à table avec ses enfants, mais dans sa tête à préparer la journée du lendemain. Le corps est là. La présence, non. Le repas a eu lieu sans personne, et personne ne s’en est aperçu.

Le pire, c’est que ce dîner-là ne reviendra pas.

Revenir à l’instant, ce n’est pas un exercice spirituel de plus à caser dans ton agenda déjà plein. C’est revenir au présent quand tout devient flou, récupérer tout ce budget d’attention gaspillé ailleurs, et le rendre à ce qui se vit vraiment.

Moins de rumination du passé.
Moins d’anxiété du futur.
Et soudain, beaucoup plus de vie disponible, là, sous ta main.

Le présent n’est pas un lieu où aller, mais un déjà-là à remarquer

C’est peut-être le malentendu le plus tenace, et j’y suis tombé pendant des années. Nous imaginons le moment présent comme une destination. Un état spécial qu’il faudrait atteindre, une bulle de calme réservée à ceux qui méditent depuis vingt ans dans une grotte.

Alors tu forces. Tu serres les dents pour « être présent ». Et bien sûr, plus tu serres, plus ça fuit. C’est là que « vivre le moment présent » vire au cliché creux plutôt qu’à la vraie pratique.

Mais l’instant n’est pas ailleurs. Il n’y a aucune distance à parcourir pour le rejoindre. Tu y es déjà, en ce moment même, en train de lire ces lignes.

Ton corps n’a jamais quitté le présent une seule seconde de ta vie. Il ne sait même pas faire autre chose que respirer maintenant, battre maintenant, digérer maintenant.

Le seul qui voyage, c’est ton mental.

Alors il ne s’agit pas d’aller quelque part. Il s’agit de remarquer que tu y es déjà. La nuance a l’air minuscule, elle change tout. Tu ne fabriques pas le présent par un effort de volonté, tu arrêtes simplement de le manquer.

Cette bascule, du présent-destination au présent-déjà-là, est au cœur de ce que j’appelle La Voie de l’Instant. Non pas un lieu à conquérir, une évidence à retrouver.

Comment remarquer ce déjà-là sans le faire fuir ?

Voici une pratique toute simple, que tu peux faire dès maintenant, sur ta chaise, sans fermer les yeux si tu ne veux pas.

Je l’appelle l’attention sans choix.

Assieds-toi une minute, et observe simplement ce qui est là.
Tu ne cherches rien. Tu n’attends rien. Tu ne préfères rien.

Une pensée passe, un son surgit, une sensation apparaît dans ton dos ou ta gorge.
Tu ne les tries pas.
Tu ne diriges rien vers un endroit, tu ne repousses rien vers la sortie.

Juste une vigilance ouverte, large, qui laisse la place à tout et ne s’accroche à rien.
Le bruit de la rue vaut le silence. La démangeaison vaut le confort. La pensée agaçante vaut la pensée douce.

Et là, si tu restes ainsi une minute, tu touches quelque chose de curieux. Le présent n’est pas un point que tu attrapes. C’est un flux vivant qui se donne à toi tant que tu ne cherches pas à le saisir.

Dès que tu tends la main pour le capturer, il file. Dès que tu ouvres la main, il est partout.

C’est très exactement le non-jugement à l’œuvre : accueillir tout ce qui vient sans le classer en bon ou mauvais. Rien à réussir. Rien à rater.

Tu peux la refaire à un feu rouge, dans une file d’attente, avant d’ouvrir ta boîte mail. Une minute. C’est déjà énorme.

Questions fréquentes : moment présent et réalité

Qu’est-ce que le moment présent ?

Le moment présent est le seul temps où la vie a réellement lieu. Le passé n’existe que comme souvenir, le futur comme anticipation, et tous deux ne sont pensés que maintenant, dans ta tête. Le présent n’est pas un lieu où aller : c’est la réalité directe, déjà là, qu’il te suffit de remarquer. Tes sensations, tes perceptions, ton souffle se déroulent tous à cette seule adresse.

Pourquoi dit-on que seul l’instant est réel ?

Parce que le passé et le futur n’ont pas d’existence concrète. Ils ne vivent que dans tes pensées, formulées au présent. La seule expérience tangible, celle que tu peux toucher, sentir, respirer, se déroule maintenant. Tu ne peux ni respirer hier ni serrer dans tes bras demain. C’est en ce sens précis que l’instant est dit le seul moment réel.

Qu’est-ce que ça change de vivre dans le présent ?

Concrètement, cela réduit la rumination du passé et l’anxiété du futur, qui occupent une part énorme de ton esprit sans que tu t’en rendes compte. En revenant à l’instant, tu récupères de l’énergie et de la disponibilité pour ce qui se vit vraiment, au lieu de la dépenser dans ce qui n’existe pas encore ou n’existe plus. Tu es davantage là, pour tes proches comme pour toi.

Vivre dans le présent, est-ce ignorer le passé et le futur ?

Non, et c’est un contresens fréquent. Se souvenir est précieux, préparer est utile. Le point n’est pas d’effacer le passé ou de ne rien anticiper, c’est de cesser de t’y perdre en croyant que ces pensées sont la réalité. Tu peux planifier ta semaine puis revenir, pleinement, à ta tasse de thé. La présence n’est pas l’amnésie, c’est le fait de savoir dans quel temps tu te tiens.

Alors la prochaine fois que tu entendras « seul l’instant est réel », tu pourras te poser une seule question, très concrète : à cette minute précise, où suis-je vraiment, ici ou dans un film que je me projette ?

Pour cultiver ce retour à l’instant sans t’y forcer, semaine après semaine, une lettre après l’autre, tu peux nous rejoindre autour de la newsletter Au coin du feu. Chaque mardi matin, Jacqueline et moi t’écrivons une lettre pour raviver ce fil intérieur simple et tranquille, celui que tu as juste perdu de vue. Et si tu as envie de continuer la conversation avec d’autres qui cheminent, la porte de la Tribu reste ouverte toute l’année.

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