C’était un après-midi de printemps, dans une salle un peu trop chaude en Suisse, volets mi-clos pour garder le frais.
J’avais posé ma phrase avec l’aisance de celui qui la sort pour la centième fois, ce petit rebond dans la voix : « Profitez de l’instant, il n’y a que ça de vrai. »
Un homme au deuxième rang, la cinquantaine, chemise fatiguée d’une longue semaine, a levé la main. Pas pour approuver.
« D’accord. Mais je fais comment, là, maintenant ? »
Il y a eu un silence. Long…
Je me suis entendu répondre, et je me suis surpris à tourner autour du pot. Parce qu’au fond, je servais un slogan. Un sucre rapide, doux à dire, qui fond avant d’avoir nourri.
Et lui me demandait du pain.
Tu connais peut-être cette phrase par cœur, toi aussi. « Profite de l’instant. » « Vis le moment présent. » « Carpe diem. » On te l’a répétée mille fois, sur des mugs, des posts, des cartes postales. Et pourtant ton flou intérieur, lui, n’a pas bougé d’un millimètre.
La formule t’agace autant qu’elle te culpabilise. Comme si, en plus de ne pas y arriver, tu devais te sentir coupable de ne pas en profiter.
Vivre le moment présent, c’est porter ton attention sur ton expérience directe, les sensations du corps, le souffle, ce que tu perçois là, maintenant, au lieu de te perdre dans les pensées de passé ou de futur. Ce n’est pas « profiter » à tout prix, ni performer un instant parfait. C’est habiter ce qui est déjà là, agréable ou non. Et surtout, ça ne se décrète pas : ça se rejoint, geste après geste.
Je l’ai longtemps servie sans y penser, cette phrase. Elle est jolie, elle fait des têtes qui hochent, elle clôt bien un atelier. Le problème, c’est qu’elle ne dit rien à celui qui la reçoit. Elle nomme une destination sans donner la moindre route.
Ce jour-là, en Suisse, la question de cet homme m’a coincé pour de bon.
Parce qu’il avait raison.
« Profite » est un ordre déguisé en cadeau. Un impératif de plus posé sur les épaules de quelqu’un qui en porte déjà trop.
Imagine la scène de son côté. Il rentre le soir, éreinté, la tête pleine de la réunion de demain. Et là, une petite voix intérieure, très bien élevée, murmure : « Allez, profite de l’instant. »
Que se passe-t-il ? Il ne profite pas. Il se juge de ne pas y arriver. La phrase censée l’apaiser vient de rajouter une couche de tension. Le slogan, au lieu d’ouvrir une porte, en claque une.
J’ai compris ce jour-là que je devais arrêter de vendre la carte postale et commencer à montrer le chemin. C’est d’ailleurs tout le cœur de La Voie de l’Instant : moins une belle idée qu’une pratique du corps, geste après geste.
Reprenons à la racine, loin du mug.
Vivre le moment présent, ce n’est pas ajouter une activité à ta liste. C’est un déplacement de l’attention. Un simple changement d’adresse.
La plupart du temps, ton attention habite tes pensées : ce que tu aurais dû dire tout à l’heure, ce que tu dois régler demain, le film que ta tête projette en boucle. Pendant ce temps, ton corps, lui, est resté ici. Il respire, il sent le sol sous tes pieds, il perçoit la température de l’air. Il n’a jamais quitté le présent, c’est toi qui es parti sans lui.
Habiter le présent, c’est simplement revenir loger là où ton corps se trouve déjà.
Ce n’est pas mystique. C’est même très concret.
Sentir l’eau chaude sur tes mains quand tu fais la vaisselle, au lieu de refaire le film de ta journée. Entendre vraiment la personne en face de toi, au lieu de préparer ta réponse. Goûter la première gorgée de café avant qu’elle ne devienne un geste automatique.
Rien de spectaculaire.
Juste être là où tu es, pendant que tu y es.
Et non, ce n’est pas non plus « être heureux à chaque seconde ». Le présent, parfois, c’est de l’ennui, de la fatigue, un chagrin. Habiter l’instant, c’est aussi rester avec ça, sans fuir. La présence n’est pas une machine à fabriquer du plaisir. C’est la capacité à ne pas déserter ce qui est là.
« Carpe diem. » Nous la brandissons comme un permis de jouir sans attendre. Cueille le jour, fais la fête, profite tant que c’est là.
Sauf que le vers d’origine, chez le poète latin Horace, dit autre chose. Il ne dit pas « jouis à fond », il dit à peu près : cueille le jour d’aujourd’hui, sans trop compter sur demain. C’est une invitation à la lucidité, presque à la sobriété. Un appel à ne pas remettre ta vie à un futur hypothétique.
Nous en avons fait un slogan de marketing du bonheur. Nous l’avons vidé de sa gravité tranquille pour en faire une pression de plus : profite, sinon tu passes à côté. La phrase de sagesse est devenue une source d’anxiété.
Si « vis le présent » te laisse froid, ce n’est pas ta faute. C’est que trois malentendus se sont glissés dessous.
Le premier : croire que le présent est un état d’exaltation. Non. Le présent est le plus souvent très ordinaire. C’est la texture du réel, pas un feu d’artifice. Les marchands de bonheur te vendent l’extase, la vie te livre un lundi matin. Forcément, tu te sens floué.
Le deuxième : croire que c’est une affaire de volonté. « Concentre-toi, sois là, force-toi. »
Or l’attention ne se serre pas comme un poing. Plus tu te crispes pour « être présent », plus tu penses à l’objectif, donc plus tu t’éloignes de l’expérience elle-même. C’est un piège logique dont beaucoup ne sortent jamais.
Le troisième : croire que c’est un état à atteindre une fois pour toutes. Comme si un jour tu allais « être présent » et le rester, coché sur ta liste.
La réalité est plus modeste et plus vivante : tu pars, tu reviens, tu repars, tu reviens encore. La présence n’est pas un sommet à conquérir, c’est un va-et-vient à entretenir.
Voilà le cœur de l’affaire, ce que le slogan escamote toujours.
Tu ne décides pas « d’être présent » comme tu appuierais sur un interrupteur. Vouloir le présent avec la volonté, c’est déjà se projeter dans un résultat, donc être ailleurs. La volonté regarde vers l’avant. Le présent, lui, est déjà là, dans ton dos, sous tes pieds.
Il y a une nuance immense entre vouloir et revenir.
Vouloir, c’est tendre vers un état que tu n’as pas encore.
Revenir, c’est te retourner vers ce qui n’a jamais cessé d’être là.
Le présent ne se conquiert pas de haute lutte. Il se retrouve, doucement, comme tu rentres chez toi après une longue absence. Tu ne « fabriques » pas ta maison chaque soir. Tu y reviens. La porte est toujours ouverte, même quand tu l’as oubliée pendant des heures.
C’est pour ça que je préfère parler de « revenir » plutôt que « d’être » présent. Personne ne reste présent en continu, ce serait épuisant et un peu inhumain. Ce qui se travaille, ce n’est pas la performance de rester, c’est la vitesse à laquelle tu te rends compte que tu es parti, et la douceur avec laquelle tu reviens.
Si tu as l’impression d’avoir déjà tout essayé sans que « ça marche », c’est peut-être justement que tu cherchais à atteindre un état, au lieu de refaire simplement le trajet du retour.
Alors, « je fais comment, là, maintenant ? » Voici ce que j’aurais dû répondre à cet homme, ce jour-là, au lieu de tourner autour du pot.
Pas une théorie. Un geste. Un seul.
La garde tranquille
Choisis une seule chose que tu es en train de faire, là, maintenant.
Marcher. Tenir ce stylo. Regarder par la fenêtre. Une seule.
Ramène toute ta vigilance à ce seul acte, à ce que tu perçois maintenant : le poids dans ta main, l’appui de ton pied, la lumière sur la vitre.
Sans te laisser emporter vers ce qui a été, ni vers ce qui viendra.
Chaque fois que ton esprit file, et il filera, tu le raccompagnes.
Avec douceur et fermeté, comme tu ramènerais par la main un enfant distrait.
Encore. Et encore.
Vivre le moment présent n’est pas une formule à répéter.
C’est cette garde intérieure que tu renouvelles d’instant en instant.
Cet ancrage tient en un mot : l’engagement. C’est l’une des attitudes de fond de la pleine conscience humaniste, et ce n’est pas un coup d’éclat. Choisir, encore et encore, d’être ici plutôt qu’ailleurs. Non pas une fois, en héros. Mais mille fois, en veilleur tranquille.
C’est là que la phrase creuse redevient une pratique. Elle cesse d’être un ordre, elle devient un mouvement de retour que tu connais désormais par le corps.
Fais-le trente secondes maintenant, avant de lire la suite. Tu verras : ce n’est ni exaltant ni compliqué. C’est juste ta vie, enfin regardée pendant que tu la vis.
Vivre le moment présent, c’est porter ton attention sur ton expérience directe, les sensations du corps, le souffle, ce que tu perçois, au lieu de te perdre dans les pensées de passé ou de futur. Ce n’est pas profiter à tout prix. C’est habiter ce qui est déjà là, y compris quand ce n’est pas agréable. Et ça se rejoint par petits gestes d’attention, jamais par un coup de volonté.
Pris comme slogan, non. Il devient une injonction au plaisir qui culpabilise plus qu’elle n’aide, surtout quand tu es fatigué ou traversé par une émotion difficile. La présence n’est pas l’obligation de jouir de chaque seconde. C’est la capacité de rester avec ce qui est, agréable ou non. Remplace « profite » par « sois là », et tu retrouves quelque chose de vivable.
Parce qu’il a été répété en slogan, sans la pratique derrière. Vidée de son expérience concrète, la phrase devient creuse, une décoration de mug. Elle redevient utile dès que tu la traduis en gestes simples : sentir ton souffle, poser ton attention sur ce que font tes mains, écouter vraiment un son. Le sens ne revient pas par la répétition de la formule, mais par le corps.
Non, pas forcément. La méditation formelle est un entraînement précieux, une salle de sport de l’attention. Mais le présent se pratique surtout dans le quotidien : une gorgée de café, une marche, une vaisselle. Tu peux commencer sans t’asseoir ni fermer les yeux, simplement en ramenant ta vigilance à ce que tu es en train de faire. Si ton flou intérieur te submerge, il existe aussi des repères tout simples pour revenir au présent quand tout devient flou.
Et toi, quand as-tu vraiment habité une minute de ta journée d’aujourd’hui, sans être déjà à la suivante ?
Ces micro-pratiques de présence, je les prolonge chaque semaine avec celles et ceux qui les partagent à la Tribu. Et chaque mardi, je t’en glisse une dans ta boîte mail : je t’écris « Au coin du feu », ma lettre du matin. Une façon douce de transformer la phrase en habitude, un petit geste à la fois. Tu peux la recevoir ici
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
