Troisième jour de jeûne. La cuisine sent le pain que Jacqueline vient de sortir du four pour elle. Moi, je suis assis dehors, sur la terrasse, un verre d’eau tiède à la main.
Le vent remonte de l’oued, sec, poussiéreux. Et là, sans prévenir, ça arrive. Une sensation basse, creuse, tout au fond du ventre. Nette. Presque étrangère.
J’ai mis un temps fou à la reconnaître. Cette chose que je croyais connaître par cœur, et que je n’avais plus vraiment sentie depuis des années.
Avoir faim.
Tu connais peut-être ce trouble étrange. Manger trois fois par jour, parfois quatre, et être incapable de dire, la main sur le cœur, si tu as eu faim une seule fois dans la semaine.
Tu manges à midi parce qu’il est midi. Tu grignotes à dix-sept heures parce que c’est l’heure du creux. Tu finis l’assiette parce qu’elle est là. Et la vraie faim, celle du corps, tu ne saurais plus la décrire si je te le demandais.
La faim cellulaire est la vraie faim physiologique du corps, celle qui vient d’un besoin réel d’énergie. Elle monte progressivement, jamais d’un coup, et se manifeste par des signaux physiques nets : un creux à l’estomac, une baisse d’énergie, parfois des gargouillis. Elle accepte n’importe quel aliment, elle ne réclame rien de précis, et elle s’apaise simplement dès que tu manges.
C’est la faim la plus simple qui soit. Et c’est pourtant celle que la plupart des personnes que j’accompagne ne sentent plus.
Je n’avais rien prévu de spirituel. J’avais entrepris ce jeûne pour des raisons de santé, banales, terre à terre. Nettoyer la machine, souffler un peu.
Et le troisième jour, cette sensation est revenue.
Ce qui m’a saisi, ce n’est pas sa force. C’est son calme.
Aucune urgence, aucune panique, aucune petite voix qui réclame un truc précis, tout de suite.
Juste un corps qui, poliment, me signalait qu’il aurait bien un peu de carburant.
J’ai réalisé, assis là sur ma chaise, que je confondais depuis des années deux choses radicalement différentes. L’envie et la faim. La démangeaison de l’esprit et le besoin du corps.
Pendant tout ce temps, j’avais répondu à l’une en croyant nourrir l’autre. Et forcément, ça ne calmait jamais rien bien longtemps.
Cette faim-là, la cellulaire, ne ment pas. Elle ne cherche pas à te consoler. Elle te dit juste, avec une honnêteté désarmante : « j’ai besoin de manger, maintenant, n’importe quoi fera l’affaire. »
Dans la Pleine Conscience Humaniste, nous distinguons huit types de faim : la faim des yeux, du nez, de la bouche, la faim de l’estomac, la faim mentale, la faim du cœur, la faim physique, et celle-ci, la faim cellulaire.
C’est la faim des cellules, littéralement. Le corps entier qui réclame de quoi tenir.
Elle a une signature reconnaissable entre toutes, une fois que tu sais où regarder.
Elle monte lentement. Elle ne surgit pas d’un coup à la vue d’une vitrine de pâtisserie. Elle s’installe, minute après minute, comme une marée qui remonte.
Elle vient d’en bas. Du ventre, du plexus, pas de la tête ni de la gorge. C’est une sensation physique, localisée, presque mécanique.
Elle n’a aucune exigence. Une pomme lui va aussi bien qu’un plat mijoté. Elle veut de l’énergie, pas une saveur en particulier. C’est même le meilleur test : si tu rêves précisément d’un carré de chocolat mais qu’une carotte te dégoûte, ce n’est pas ta faim cellulaire qui parle.
Et elle s’apaise dès que tu manges. Elle ne s’emballe pas, ne te pousse pas à finir le paquet. Elle prend ce qu’il lui faut, et elle s’en va.
Concrètement, quand la faim cellulaire s’installe, le corps te parle. Encore faut-il écouter la bonne langue.
Un creux, un léger vide dans le haut du ventre, sous les côtes.
Des gargouillis, parfois, quand l’estomac se contracte.
Une baisse d’énergie douce, une envie de ralentir, une concentration qui s’effiloche.
Chez certains, une petite irritabilité, une tête un peu cotonneuse.
Rien de spectaculaire. C’est justement ça le problème : ces signaux sont si discrets que le bruit du quotidien les couvre facilement. Un café, une réunion, un écran, et le message passe inaperçu. Le corps a parlé, mais personne n’écoutait.
Voilà la vraie question. Si cette faim est là, réelle, physiologique, pourquoi tant de gens en sont-ils coupés ?
Parce que nous avons appris à manger avant qu’elle n’arrive.
Nous mangeons à l’heure. Douze heures, dix-neuf heures, comme une horloge. Le corps n’a pas eu le temps de réclamer quoi que ce soit, l’assiette est déjà là. Le signal ne monte jamais assez haut pour se faire entendre.
Nous mangeons par anticipation. « Je mange maintenant, sinon je n’aurai pas le temps après. » Nous remplissons le réservoir par précaution, pas par besoin. Sage sur le papier, sourd au corps dans les faits.
Nous mangeons par émotion. Un coup de stress, un moment de vide, une contrariété, et la main file vers le placard. C’est une autre faim, la faim émotionnelle, et elle imite si bien la vraie que nous les confondons en permanence.
Alors le corps continue d’envoyer ses signaux, fidèlement. Mais à force de manger avant qu’ils montent, ou de leur donner une réponse qui n’était pas la bonne, nous avons décroché le téléphone. La ligne existe encore. Nous ne décrochons simplement plus.
La bonne nouvelle, c’est qu’une ligne coupée par manque d’usage se rebranche par l’usage. La sensation revient dès que tu lui laisses un peu d’espace, un peu de temps. Le corps n’a jamais cessé d’appeler.
Un outil tout simple aide à renouer le dialogue. Ce n’est ni un régime, ni une méthode, ni un tableau à remplir. C’est juste un repère. Je l’appelle l’échelle de faim.
Imagine une graduation de 0 à 10.
Le 0, c’est la faim douloureuse, celle qui te rend faible et irritable, le corps en manque.
Le 10, c’est le trop-plein, le repas de fête qui pèse, l’inconfort du « je n’aurais pas dû ».
Le 5, c’est le neutre : ni faim, ni satiété, le point d’équilibre.
L’idée n’est pas de te noter comme un devoir. C’est de te poser la question, une fois de temps en temps, avant de manger : « là, tout de suite, je suis où sur cette échelle ? »
Tu découvriras souvent que tu t’apprêtais à manger à 6 ou 7. Sans faim réelle. Par habitude, par réflexe, par l’heure. Et parfois, à l’inverse, que tu es descendu à 2 sans même t’en apercevoir, tellement occupé à faire tourner ta journée.
Le but n’est jamais de te priver. C’est de sentir. De remettre un peu de conscience là où tournait le pilotage automatique. La faim redevient une information que tu écoutes, au lieu d’un signal que tu couvres.
Voici un geste qui tient en quelques secondes, à faire juste avant de décider que tu as faim. Je l’appelle la pomme imaginaire.
Avant d’ouvrir le placard, arrête ta main une seconde. Et pose-toi une seule question, très concrète : « est-ce qu’une pomme me ferait envie, là, maintenant ? »
Pas le gâteau du placard, pas le carré de chocolat.
Une pomme. Un aliment simple, neutre, sans promesse de réconfort.
Puis observe ce qui répond en toi, sans juger la réponse.
Si l’idée de croquer dans cette pomme te va, si ton corps dit oui à ce fruit tout bête, c’est très probablement ta faim cellulaire qui parle. Le corps veut de l’énergie, il prend ce qui vient.
Si la pomme te laisse froid mais que tu rêvais d’une chose précise, salée, sucrée, tout de suite, alors ce n’est pas ton ventre qui réclame. C’est autre chose, une fatigue, un ennui, une émotion, qui a pris la voix de la faim.
Tu explores tout cela avec ce que nous appelons l’esprit du débutant, la toute première des vingt et une attitudes de La Voie de l’Instant. Comme si tu goûtais cette question pour la première fois. Sans savoir d’avance ce que tu vas trouver. Curieux, simplement.
Il n’y a rien à réussir ici. Juste à écouter la réponse du corps.
La faim cellulaire est la vraie faim physiologique de ton corps. Elle monte progressivement, se manifeste par un creux à l’estomac, une baisse d’énergie ou des gargouillis, et elle accepte n’importe quel aliment. Contrairement à une envie, elle attend sans s’emballer et s’apaise simplement dès que tu manges.
Pose-toi avant de manger. Le creux vient-il du ventre, monte-t-il doucement, accepterais-tu une pomme aussi bien qu’un gâteau ? Si oui, c’est la faim cellulaire. Si l’envie est soudaine, précise, liée à l’heure ou à l’ennui, c’est souvent l’habitude qui parle à sa place.
Parce qu’à force de manger à heures fixes, par anticipation ou sous le coup du stress, tu couvres le signal avant qu’il ne monte. Le corps continue d’envoyer la faim, mais tu ne l’écoutes plus. La sensation revient dès que tu lui laisses de l’espace, sans précipitation.
Non. L’échelle de faim n’est ni un régime ni une méthode : c’est un repère d’écoute pour sentir où en est ton corps, de « affamé » à « repu ». Le but n’est pas de contrôler ce que tu manges, mais de renouer le dialogue avec tes sensations.
Alors la prochaine fois que ta main partira vers le placard, avant même d’y penser, tu pourrais t’arrêter une seconde et te demander : de quoi ai-je vraiment faim, là, maintenant ?
Si tu veux réapprendre à écouter ton corps en douceur, un mardi matin sur deux, je t’invite à rejoindre notre newsletter Au coin du feu. Jacqueline et moi t’y écrivons des lettres pour revenir à toi, sans pression, à petits pas. Et si tu as envie de prolonger ces gestes avec d’autres qui cheminent, tu es le bienvenu dans la communauté.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
