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L’attente, ce trésor caché : revenir à soi dans une file

Trois kilomètres avant l’embranchement, la file de voitures s’est figée sous le soleil. Un camion en travers, un âne, une histoire que je n’ai jamais comprise. Le moteur tourne au ralenti, la clim souffle, et ma main est déjà partie toute seule vers le téléphone posé sur le siège.

Réflexe. Même pas une pensée, juste un geste. Le temps s’arrête, la main cherche de quoi le remplir.

Ce jour-là, sur la route qui rentre vers la campagne d’Essaouira, je n’avais aucune raison d’être pressé. Personne ne m’attendait.

Et pourtant j’étais tendu comme si chaque minute immobile m’était volée. J’ai reposé le téléphone. J’ai regardé la ligne de voitures devant moi, les collines sèches, un homme adossé à sa portière qui, lui, ne semblait pas pressé du tout.

Alors j’ai fait la seule chose qui me restait. J’ai respiré. Et je suis arrivé chez nous plus présent qu’au départ.

Tu connais peut-être ce mouvement de la main. La file en caisse qui n’avance pas, l’ascenseur qui met dix secondes de trop, la page qui charge, le feu rouge interminable. À chaque creux, le même geste : sortir l’écran, remplir le vide, ne surtout pas rester là sans rien.

Profiter des temps d’attente ne demande rien de plus qu’un changement de regard. Un temps mort devient un retour à soi dès l’instant où tu cesses de le vivre comme du temps perdu. Une poignée de secondes suffit : sentir le souffle qui passe, ou le poids des pieds au sol, et tu as repris contact. Sans rien ajouter à ton agenda, sans app, sans effort. Ces minutes que tu croyais perdues étaient une porte, restée entrouverte.

Coincé dans un bouchon, à m’énerver tout seul

Revenons à ce bouchon. Ce qui m’a frappé, ce n’est pas l’attente elle-même. C’est ma réaction avant même d’avoir décidé quoi que ce soit.

Le corps s’agace. La mâchoire se serre. La main part chercher l’écran. Tout cela se déclenche sans moi, comme un programme.

J’ai animé des retraites dans le désert du Draa, où le temps a une autre épaisseur. Là-bas, tu attends que le thé infuse, que le vent tombe, que la nuit vienne, et personne ne trouve ça anormal. L’attente fait partie du tissu de la journée.

De retour dans nos vies rapides, la même attente devient une agression. La différence n’est pas dans la durée. Elle est dans ce que nous en faisons.

Ce jour-là, immobile sur la route, j’ai fini par comprendre quelque chose de tout bête. Je n’étais pas prisonnier du camion devant moi. J’étais prisonnier de mon refus d’être là.

Le bouchon durait dix minutes. Mon agacement, lui, aurait pu durer bien plus longtemps, et me suivre jusqu’à la maison, jusque dans la cuisine, jusqu’au soir.

Comment transformer une attente en retour à soi ?

La bonne nouvelle, c’est que rien n’est à ajouter. Tu ne vas pas caser une méditation de vingt minutes dans ta file de supermarché. Il s’agit seulement de faire autrement de ce qui est déjà là.

Un temps d’attente devient un retour à soi dès que tu arrêtes de lutter contre lui.
Tu n’attends plus contre le monde.
Tu attends avec lui.

Concrètement, c’est minuscule. Tu sens l’air qui entre par les narines, un peu frais, puis qui ressort, un peu tiède. Tu sens tes deux pieds dans tes chaussures, le poids du corps qui repose sur eux. Tu entends les sons autour, sans les trier. Voilà. Tu es revenu.

Ce n’est pas une performance. Personne ne le voit. Tu n’as rien réussi et tu ne peux rien rater. Tu as juste rebranché ta présence sur l’instant, au lieu de la laisser s’échapper vers l’écran ou vers l’impatience.

Pourquoi le téléphone n’est pas une vraie pause ?

Tu vas me dire que le téléphone aussi, ça détend. Que scroller un peu dans la file, c’est une pause.

Regardons ça honnêtement. Moi le premier, qui l’ai cru longtemps.

Le téléphone occupe l’esprit, il ne le repose pas. Il remplace l’attente par un flux d’informations, de notifications, de vies des autres. L’esprit ne se calme pas, il se remplit. Tu sors de la file avec un peu plus de bruit dans la tête, pas moins.

Une vraie pause se reconnaît à ce qu’elle laisse : un peu de silence, un souffle plus ample, la sensation d’avoir touché terre.
L’écran, lui, ne laisse presque rien.
Souvent même, il laisse cette drôle de fatigue, l’impression d’avoir été occupé sans avoir été présent.

Je ne diabolise pas l’objet. Il m’est utile cent fois par jour. Mais l’appeler « pause » est un malentendu. Ce n’est pas une pause, c’est un remplissage. Et ralentir vraiment n’est jamais du temps perdu, même quand la journée hurle le contraire.

Les attentes cachées de ta journée

Une fois que tu as goûté ça, tu commences à voir les portes partout. Ta journée en est pleine, elles étaient simplement invisibles.

La file à la caisse, celle où tu piétines derrière un caddie trop plein.
L’ascenseur, ces quinze secondes où tout le monde fixe les chiffres qui défilent.
L’eau qui chauffe pour les pâtes, le café qui coule, la casserole qui monte en température.
La salle d’attente du médecin, du garagiste, du dentiste.
Le feu rouge, la barrière de parking, le train de banlieue à quai.

Chacun de ces interstices est une invitation. Une invitation, pas une obligation. Tu peux passer devant sans la prendre, personne ne te le reprochera. Mais si tu la prends, ne serait-ce qu’une fois sur dix, ta journée se transforme.

Ces micro-rendez-vous avec toi-même ne coûtent rien. Ils ne rentrent pas dans ton emploi du temps déjà saturé. Ils sont offerts, gratuitement, par les trous mêmes de la journée. Là où tu croyais perdre du temps, tu as juste à en habiter un peu.

Une invitation, jamais une discipline

Je vais te donner un repère, et un seul, pour ne pas transformer ça en corvée de plus.

Quand une attente commence, au lieu de sortir l’écran, tu reviens au corps. Le souffle qui entre et qui sort. Les pieds au sol. Rien d’autre à faire, rien à contrôler, rien à réussir.

Attention au piège, celui dans lequel tombent beaucoup des personnes que j’accompagne. Ce petit retour n’est pas un exercice à cocher, une case de plus dans la longue liste de ce que tu « devrais » faire. C’est une porte, pas une discipline. Si tu en fais une contrainte, tu recrées exactement la tension que tu voulais lâcher.

C’est pour ça que je parle d’invitation. Certains jours, tu la prendras. D’autres jours, tu sortiras le téléphone comme avant, et ce n’est pas grave. La présence ne se gagne pas à la volonté, elle s’installe à force de petites portes franchies, sans effort et sans jugement.

La micro-pratique : l’attente habitée

Alors la prochaine fois que la vie t’immobilise, essaie ceci.

Le cadre. Une file, un ascenseur, une page qui charge, un bouchon. N’importe quel temps mort où tu ne peux pas avancer. Au lieu de le remplir aussitôt avec le téléphone, tu choisis de l’habiter.

Le geste. Tu sens tes pieds au sol, le poids du corps qui attend. L’air sur ta peau. Les sons autour de toi, sans les nommer.

Ce qui se passe. Ce temps que tu croyais perdu devient un petit rendez-vous avec toi-même, offert gratuitement par la vie. Tu n’as rien à en tirer, seulement à y être présent le temps qu’il dure.

Son nom. Le contentement. C’est l’une des vingt et une attitudes qui font l’arbre de La Voie de l’Instant : cette découverte tranquille que ce moment creux, tel qu’il est, est déjà suffisant. Rien ne manque. Tu es là, et c’est assez.

Et si l’agacement de l’attente était un bon indicateur ?

Je veux te confier un dernier point, plus profond.

L’irritation que tu ressens dans une file n’est pas ton ennemie. Elle est une information précieuse.

Quand une attente de trois minutes te met dans un état pareil, ce n’est jamais vraiment à cause des trois minutes. C’est le signe d’une tension déjà là, sous la surface, qui n’attendait qu’un prétexte pour se montrer. Le bouchon n’a rien créé. Il a révélé.

C’est exactement ce qui m’est arrivé sur la route d’Essaouira. Mon agacement ne parlait pas du camion. Il parlait de ma difficulté à m’arrêter, de cette course intérieure qui continuait même quand la voiture, elle, ne bougeait plus.

Vu comme ça, chaque attente devient un petit miroir. Elle te dit où tu en es. Quand tu la traverses tendu, elle te montre ta tension. Quand tu la traverses présent, elle te montre que le calme était accessible, là, tout de suite, sans changer une seule circonstance extérieure. C’est souvent dans ces creux minuscules que se joue le retour au présent quand tout devient flou, bien plus que sur un coussin de méditation. On peut en discuter ensemble à la Tribu, là où beaucoup partagent leurs propres portes du quotidien.

Questions fréquentes

Comment profiter des temps d’attente au lieu de s’agacer ?

En cessant de les vivre comme du temps perdu. Une file ou un bouchon devient une pause dès que tu y portes attention : sens le souffle, les pieds au sol, le poids du corps. Quelques respirations tranquilles suffisent à passer de l’agacement au retour à soi. Rien à ajouter, rien à réussir, juste un regard qui change.

Pourquoi le téléphone ne repose pas pendant une attente ?

Parce qu’il occupe l’esprit sans le calmer. Il remplace l’attente par un flux d’informations qui entretient la tension, au lieu de la dénouer. Une vraie pause se vit sans écran, en revenant aux sensations présentes plutôt qu’en s’évadant ailleurs. Tu sors de la file avec un peu plus de bruit dans la tête, pas moins.

Quels moments du quotidien peut-on utiliser pour revenir au présent ?

Tous les temps morts. La file en caisse, l’ascenseur, l’eau qui chauffe, la salle d’attente, le feu rouge. Vécus consciemment, ces interstices deviennent de minuscules retours à soi disséminés dans ta journée, sans rien ajouter à ton emploi du temps. Ils étaient déjà là, tu ne les voyais pas.

Faut-il fermer les yeux ou faire quelque chose de spécial ?

Non, rien de visible ni de spécial. Tu restes debout dans ta file, les yeux ouverts, exactement comme les autres. Personne ne remarque rien. Tu ramènes simplement ton attention sur ton souffle, sur tes pieds, sur les sons. C’est une pratique invisible, sans posture, sans matériel, que tu peux glisser dans n’importe quel creux de la journée.

Et toi, la prochaine fois que la vie t’immobilisera, laisseras-tu ta main filer vers l’écran, ou choisiras-tu d’habiter ce petit trou de temps ?

Pour recevoir chaque mardi une micro-pratique de ce genre, à glisser dans les creux de ta journée sans rien ajouter à ton agenda, rejoins notre lettre Au coin du feu. Nous t’y attendons, Jacqueline et moi.

Jean-Marc

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