Il fait une chaleur de four sur la terrasse. Le vent est tombé, l’air ne bouge plus.
Et moi, je suis debout devant le placard de la cuisine, une poignée d’amandes dans la main, sans même me souvenir d’être venu jusque-là. C’est la troisième fois de l’après-midi.
Un carré de chocolat noir tout à l’heure, deux figues sèches avant, et maintenant ces amandes que je mâche sans y penser, les yeux dans le vague, à chercher je ne sais quoi.
Et puis, en reposant le sachet, une évidence me tombe dessus. Presque bête.
Je n’ai rien bu depuis le matin.
Pas un verre d’eau depuis le thé du réveil, sous cette chaleur.
Ce n’était pas de faim que mon corps parlait depuis deux heures. C’était de soif. Il tapait à la porte, et à chaque fois je répondais avec de la nourriture, comme nous répondons de travers à quelqu’un que nous écoutons mal.
Tu connais peut-être ça. Cette sensation vague dans le ventre, un creux, une envie de grignoter qui n’a pas de nom précis, et cette main qui part vers le placard avant même que tu aies posé la moindre question. Tu manges, ça t’occupe une minute, et le creux revient. Parce que ce n’était pas lui, le vrai besoin.
La faim de soif, c’est cette confusion fréquente entre le besoin de boire et celui de manger. Quand la déshydratation s’installe, elle donne fatigue, tête un peu lourde, bouche pâteuse, ventre qui gargouille, des sensations qui ressemblent à s’y méprendre à un petit creux. Nous mangeons alors qu’un simple verre d’eau suffirait à nous apaiser. C’est l’une des huit faims de l’alimentation consciente : apprendre à la reconnaître, c’est cesser de répondre à un besoin par un autre.
Cette histoire de huit faims, je l’ai déjà racontée ailleurs. Si tu débarques ici, sache seulement que nous mangeons très rarement par vraie faim du ventre : nous mangeons par les yeux, par l’émotion, par habitude, par la bouche qui s’ennuie. Et parfois, tout bêtement, parce que nous avons soif.
Ce n’est pas de la distraction. C’est de la mécanique.
La faim comme la soif passent par le même chef d’orchestre discret, l’hypothalamus, cette petite région qui règle nos besoins de base. Les circuits ne sont pas les mêmes, mais les signes tardifs, eux, se ressemblent beaucoup. Une déshydratation légère qui s’installe sans bruit, sans grande soif spectaculaire, ne se manifeste pas par un grand verre réclamé. Juste ce fond de fatigue, cette bouche un peu sèche, ce creux flou dans le ventre.
Le mental reçoit tout ça et le traduit vite, à sa manière, dans le langage qu’il connaît le mieux : « j’ai envie de manger ».
Ajoute la chaleur d’un mois d’août. Le corps réclame de l’eau, mais le message qu’il t’envoie a le goût d’un petit creux.
Et nous, nous mangeons.
Parce que c’est plus rapide de se croire que de s’écouter.
Là où ça devient intéressant, ce n’est pas la mécanique. C’est ce qu’elle révèle.
Parce que pour ignorer sa soif pendant toute une matinée, sous cette chaleur, il faut avoir désappris quelque chose. Il faut s’être habitué à ne plus s’entendre. La soif, c’est pourtant le plus élémentaire des besoins, le plus ancien, celui que même un enfant sait nommer. Et voilà qu’à cinquante ans passés, absorbé par mon travail, je ne l’avais plus entendue.
Je pense à ces femmes que j’accompagne, dans mes cercles ou en retraite.
Celles qui tiennent l’espace pour tout le monde. Qui sentent la fatigue des autres à trois mètres, qui devinent le besoin d’un proche avant qu’il ne l’exprime.
Et qui, elles, oublient de boire. Oublient de s’asseoir. S’oublient en dernier, toujours, comme une évidence tranquille et douloureuse.
Ne plus sentir sa soif, ce n’est pas grave en soi. Mais c’est un signe. Un petit voyant qui s’allume au tableau de bord. Il ne dit pas « tu fais mal les choses ». Il dit, tout doucement : « tu t’es mis en dernier, et depuis un moment déjà ».
C’est pour ça que je ne parle jamais d’hydratation comme d’une règle à cocher. Boire ses deux litres par obligation, la bouteille graduée posée sur le bureau comme un devoir, ça ne règle rien. Ça remplace juste un automatisme par un autre.
Le vrai geste n’est pas de boire plus. C’est de réapprendre à sentir, à écouter en dessous du bruit, ce que le corps demande vraiment.
Alors voici la pratique. Toute simple. Je l’appelle « boire en deçà des mots ».
Ce n’est pas une technique d’hydratation. C’est un geste d’écoute.
Avant de te resservir, avant d’ouvrir le placard, prends un verre d’eau et bois-le vraiment.
Sens la fraîcheur sur les lèvres, la gorge qui reçoit, l’eau qui descend le long de toi.
Et pendant ce temps, suspends tout commentaire intérieur. Juste boire.
Sans nommer. Sans juger si c’était bien ça que tu voulais.
Puis attends une petite minute, et observe. Souvent, ce que le corps réclamait n’était pas un aliment, mais cette simple eau. Et il te le dira, si tu l’écoutes en dessous des mots, là où il parle avant que le mental ne traduise tout en « envie de manger ».
Si le creux s’apaise, tu avais soif. S’il demeure, franc et situé, alors c’est sans doute une vraie faim, et tu peux la nourrir en paix, tranquillement.
Dans les deux cas, tu auras gagné quelque chose : tu te seras posé la question au lieu de répondre en pilote automatique.
C’est le cœur de l’écoute consciente, l’une des attitudes que je place au fondement de la pratique. Entendre le vrai besoin du corps avant que le mental ne s’empresse de le déguiser en envie.
Oui, et c’est plus fréquent que nous le croyons. Quand la déshydratation s’installe, elle donne des sensations très proches de la faim, fatigue, bouche sèche, petit creux, et tu manges alors qu’un verre d’eau répondrait au vrai besoin. C’est ce que l’alimentation consciente appelle la faim de soif, l’une des huit faims. La chaleur de l’été l’accentue, parce que la déshydratation avance sans bruit.
En t’offrant une courte pause avant de manger, pour observer la sensation. Bois un verre d’eau, puis attends quelques minutes : si l’envie de manger s’apaise, c’était la soif. Si elle demeure, franche et localisée, c’était bien la faim. L’idée n’est pas de te contrôler ni de te priver, mais d’écouter tes signaux un peu plus finement qu’avant.
Souvent parce que tu t’es habitué, sans le décider, à faire passer tes besoins après ceux des autres. Ne plus sentir sa soif est un signe doux que tu t’es mis en dernier depuis quelque temps. Rien de grave, rien à corriger dans l’urgence. Réapprendre à boire quand tu as soif, tout simplement, est un premier geste de retour vers toi.
Non, ce serait remplacer un automatisme par un autre. Le but n’est pas de boire pour t’empêcher de manger. C’est d’installer un tout petit temps d’observation entre l’envie et le geste, pour laisser le corps préciser ce qu’il demande. Parfois ce sera de l’eau, parfois de la nourriture, parfois juste une pause. La présence, ici, compte plus que la règle.
Et toi, à quand remonte la dernière fois où tu t’es demandé, pour de vrai, de quoi ton corps avait soif ?
Cette question de l’écoute du corps, de ses vrais besoins sous le bruit des envies, c’est le fil que je déroule chaque semaine dans « Au coin du feu », notre lettre du mardi. Sans régime, sans injonction, juste ce retour patient à soi, l’esprit de l’approche RACINES, que nous menions avec Jacqueline et qui repose aujourd’hui. Si le cœur t’en dit, tu peux nous y rejoindre ici.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
