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Ménopause : en parler à ses clients quand on accompagne ?

C’était au troisième soir d’une retraite dans le désert, du côté de Mhamid El Ghizlane.

Le feu venait de prendre, les visages s’orangeaient, et une participante m’a posé une question toute simple sur ce que je traversais, moi, en ce moment.

J’ai souri. J’ai répondu quelque chose de propre, de rassurant, de facilitateur-qui-va-bien.
Et j’ai menti.

Ce soir-là, je portais un poids que je n’avais dit à personne. Une fatigue vieille de plusieurs mois, un chagrin qui ne me lâchait pas, quelque chose de trop lourd pour la place que je voulais bien lui donner devant le groupe.

Alors j’ai fait ce que je savais faire depuis toujours : bonne figure. Le masque du facilitateur solide, inaltérable, celui qui tient l’espace et ne vacille jamais.

Sauf que le groupe l’a senti. Pas les mots, l’écart. Ce léger décalage entre l’homme qui parlait de présence et l’homme qui n’était pas vraiment là.

La soirée est restée sur la réserve. Quelque chose ne s’est pas ouvert. Et j’ai compris, bien plus tard, que ce n’est pas mon chagrin qui avait fermé la porte ce soir-là.

C’est mon masque.

Tu connais peut-être ce dilemme, si tu accompagnes des personnes pour vivre. Tu traverses un passage intime : un deuil, une fatigue de fond, un doute sur ta propre route. Ou, pour beaucoup des femmes que tu accompagnes, la ménopause. Et tu te demandes ce que tu as le droit d’en montrer. Faut-il en parler à tes clients, ou serrer les dents et faire bonne figure pour ne pas paraître moins solide ?

Il n’y a pas de règle unique quand tu accompagnes des clients et que tu te demandes s’il faut parler de ta ménopause. La vraie question n’est pas de tout dire ou de tout cacher, mais de distinguer ce qui sert la relation d’accompagnement de ce qui relève de ton propre besoin de déposer. Une transparence juste se mesure à qui elle profite : la personne en face, ou toi. Vécue ainsi, la ménopause n’est pas une faiblesse à dissimuler, c’est un passage de vie qui peut même approfondir ta présence.

Pourquoi cacher ce que je traversais m’a coûté plus cher que de le dire

Longtemps, j’ai cru qu’un bon facilitateur était un facilitateur sans fissure.
Que ma crédibilité tenait à mon impeccabilité.
Que si je laissais voir ma fatigue ou mon chagrin, je perdais quelque chose de mon autorité.

C’est une croyance ancienne chez moi, et je sais d’où elle vient.

À dix ans, quand mon père est mort, j’ai appris très vite à ranger ce qui débordait, à tenir debout, à ne pas encombrer les autres avec ce qui pesait. Plus tard, vers vingt-six ans, quand un associé m’a trahi et que je me suis effondré en crise de panique, j’ai encore essayé de faire bonne figure pendant des semaines avant de m’écrouler pour de bon.

Le masque, je le connais de l’intérieur. Ce n’est pas une posture professionnelle, c’est une vieille peur d’enfant.

Ce que j’ai mis des années à comprendre, c’est que ce masque ne protège pas la relation. Il l’abîme.

Parce que les personnes que tu accompagnes ne cherchent pas quelqu’un de parfait. Elles cherchent quelqu’un de vrai. Une présence qui a traversé des choses et qui n’a pas peur des leurs.

Quand tu caches ce qui te bouscule derrière un sourire lisse, tu leur envoies un message silencieux : ici, ce qui déborde n’a pas sa place. Et comment veux-tu qu’elles déposent ce qu’elles portent, si tu leur montres que même toi tu ne déposes rien ?

Le piège du professionnel qui doit toujours rester solide

Ce masque, dans la Voie de l’Instant, porte un nom en creux : il est tout le contraire de l’authenticité.

Et l’authenticité, telle que je la vis et l’accompagne, n’est pas l’étalage de soi. C’est un chemin en trois temps : la vulnérabilité d’abord, puis l’humilité, enfin la transparence. Trois stades qui ne se commandent pas, qui se déplient à leur rythme.

Le piège du masque, c’est qu’il coûte cher sans même que tu t’en aperçoives.
Il faut de l’énergie pour tenir une façade. De l’énergie que tu ne mets plus dans l’écoute.
Une part de toi surveille en permanence : est-ce que ça se voit, est-ce que je tiens, est-ce que j’ai l’air à la hauteur ?

Et pendant que cette part surveille, elle n’est pas disponible pour la personne en face. Tu es dans la pièce, mais tu n’y es pas vraiment.

C’est ça, le vrai coût. Non pas ce que le masque cache, mais ce qu’il t’empêche d’offrir.

Faut-il parler de sa ménopause à ses clients ?

Je vais être honnête : je ne peux pas décider à ta place. Personne ne le peut, et méfie-toi de qui te vend une règle générale sur ce sujet.

Mais il y a une distinction qui change tout, et je la vois à chaque retraite.

D’un côté, la transparence qui sert la relation.
De l’autre, le déversement qui te sert, toi.

La première dit, avec sobriété : je traverse moi aussi des choses, je sais ce que c’est de ne pas être au sommet de sa forme, tu n’as pas à faire semblant devant moi. Elle ouvre l’espace. Elle autorise l’autre.

Le second prend l’espace de l’autre pour y poser ton fardeau. Il transforme la séance en confidence à sens inversé, où la personne venue pour être accueillie se retrouve à te tenir, toi. Ce n’est plus de l’accompagnement, c’est un renversement.

La ménopause tombe pile sur cette ligne de crête.

Une femme qui accompagne, et qui traverse elle-même ce passage, peut d’un mot juste faire un cadeau immense à une cliente du même âge qui n’ose pas nommer ses bouffées de chaleur ou son brouillard. Ou, faute d’un ailleurs où le déposer, elle peut sans le vouloir déverser sur cette même cliente une détresse qui n’a rien à faire là.

La différence ne tient pas au sujet. Elle tient à qui tu sers en le disant.

Trois critères pour décider quoi partager, et quoi garder pour soi

Quand un doute te prend, avant de parler, tu peux passer ce que tu vas dire par trois filtres. C’est simple, et ça évite bien des maladresses.

Un : à qui ça sert ?
Pose-toi la question franchement. Est-ce que je dis ça pour ouvrir l’espace de la personne en face, ou parce que c’est moi qui ai besoin, là, maintenant, d’un peu d’attention ? Si la réponse penche vers toi, ce n’est pas le lieu. Garde-le pour un endroit où c’est toi que quelqu’un accueille.

Deux : est-ce que je reste au bord, ou est-ce que je plonge ?
Rester au bord, c’est nommer sans étaler. « Je connais ce passage, moi aussi. » Une phrase, et tu redonnes la parole. Plonger, c’est raconter tes nuits, tes traitements, tes peurs en détail. Le bord sert la relation. Le fond te sert, toi.

Trois : est-ce que je serais à l’aise que ça se sache ?
Un test tout simple. Si ce que tu t’apprêtes à dire te gênerait d’être répété, c’est que tu es en train de confier, pas d’accompagner. Ce qui se partage en séance doit pouvoir vivre au grand jour sans t’exposer.

Ces trois filtres tiennent en quelques secondes. Avec le temps, ils deviennent un réflexe, et tu n’as même plus à y penser.

La ménopause, un passage plutôt qu’une faiblesse à cacher

Il faut le dire clairement, parce que le silence collectif sur ce sujet fait des dégâts.
La ménopause n’est pas un défaut professionnel.
Ce n’est pas une panne à cacher pour rester crédible.

C’est un passage de vie, au sens plein. Un de ces seuils qui rebattent les cartes, comme la crise du milieu de vie, dont j’ai déjà dit ailleurs qu’elle ressemble davantage à un appel qu’à un déclin. Le corps change, le rapport au temps change, et quelque chose demande à être réentendu.

Et voici ce que j’observe chez les femmes que j’accompagne : celles qui traversent ce passage consciemment, sans le combattre ni le nier, en ressortent souvent plus présentes. Plus posées. Avec une capacité d’accueil qu’elles n’avaient pas avant. Comme si le fait d’avoir tenu debout dans leur propre tempête les rendait plus solides pour tenir celle des autres.

Ce qui coûte, ce n’est pas la ménopause. C’est la dépense d’énergie pour faire comme si de rien n’était.
Cette tension permanente entre ce que tu vis et ce que tu montres épuise plus sûrement que les symptômes eux-mêmes.

L’enjeu n’est donc pas de tout exhiber. Il est de cesser de croire que le professionnalisme exige d’être inaltérable. La posture juste n’est pas le masque parfait. C’est une présence honnête, qui sait ce qu’elle traverse et n’a pas besoin de le nier pour tenir sa place.

Où déposer ce que tu ne peux pas porter seul ?

Alors où va le trop-plein, si la séance n’est pas le bon endroit ?

Parce qu’il doit aller quelque part. Ce qui ne se dépose nulle part finit toujours par filtrer là où il ne faut pas.

La règle que je me donne est simple : ce qui me traverse se dépose entre pairs, entre proches, dans un vrai lieu prévu pour ça. Jamais devant la personne que j’accompagne.

Entre pairs d’abord. Des collègues qui font le même métier, qui connaissent la charge, devant qui tu n’as plus rien à prouver. Un cercle de supervision, un binôme de confiance, un groupe qui tient. C’est là que le masque tombe pour de bon, et ça soulage comme peu de choses soulagent.

En retraite ensuite. C’est même une des raisons profondes pour lesquelles j’anime les miennes. Il faut un lieu, hors du quotidien, hors du regard des clients, où toi aussi tu redeviens une personne qui traverse quelque chose, et pas seulement celle qui tient. Un endroit où tu n’accompagnes plus, où c’est toi que quelqu’un accompagne. Où le seuil du désert te renvoie à ton propre seuil.

Auprès de tes proches enfin, pour ce qui relève de l’intime. Ta vie ne doit pas reposer tout entière sur tes clients, ni même sur tes pairs. Il te faut des épaules qui ne te doivent rien.

Ce que je veux te dire, au fond, c’est que tenir sa posture ne veut pas dire tout porter seul. C’est même l’inverse. C’est parce que tu déposes ailleurs que tu peux rester pleinement présent ici. J’ai écrit un jour sur cette difficulté à cesser de tout porter sur ses épaules quand tu tiens l’espace pour les autres : le vrai levier n’est jamais d’en faire moins, c’est de ne plus porter seul.

La micro-pratique : écouter la personne, pas le sujet

Voici un geste qui répond directement à tout ça. Il ne te demande rien de plus qu’un changement d’attention, et il change la qualité de tes accompagnements. Je l’appelle « écouter la personne, pas le sujet ».

Quand une cliente aborde ce qui la traverse dans son corps, sa ménopause, ses bouleversements, tu peux poser sur elle une écoute entière. Sans juger, sans classer, sans déjà savoir.

Accueille ce qu’elle dit depuis son point de vue à elle, pas depuis ce que tu crois savoir de la ménopause. Ce qu’elle vit lui appartient. Ses bouffées, ses nuits, son brouillard ne ressemblent pas forcément à ce que tu imagines, ni à ce qu’a décrit la cliente d’avant. Écoute la sienne, telle qu’elle la vit.

Reflète-lui parfois, avec ses mots à elle : « si je comprends bien, voilà ce que tu vis. » Rien de plus. Tu n’as ni à combler le silence, ni à tout résoudre, ni à rebondir avec ta propre histoire.

Seulement à offrir un espace où elle se sente vraiment entendue. C’est souvent là, dans cette qualité de présence, que quelque chose se dénoue tout seul.

C’est l’écoute consciente, une des attitudes de la Voie de l’Instant : accueillir l’autre dans sa perspective à lui, sans la recouvrir de la sienne. Et le bénéfice est double. En apprenant à écouter la personne plutôt que le sujet, tu apprends aussi, en creux, à ne plus te servir des confidences d’autrui comme d’un miroir de ton propre vécu. Le tien, tu le gardes pour un lieu où c’est ton tour d’être écouté.

Questions fréquentes

Faut-il parler de sa ménopause à ses clients quand on accompagne ?

Il n’y a pas de règle unique. La question n’est pas de tout dire ou de tout cacher, mais de distinguer ce qui sert la relation d’accompagnement de ce qui relève de ton propre besoin de déposer. Une transparence juste se mesure à qui elle profite : la personne en face, ou soi. Une phrase sobre qui autorise l’autre à nommer ce qu’elle traverse est un cadeau. Un récit détaillé de tes nuits et de tes peurs est un fardeau posé au mauvais endroit.

Comment vivre sa ménopause tout en tenant une posture professionnelle ?

En cessant de croire que le professionnalisme exige d’être impeccable et inaltérable. La posture juste n’est pas le masque parfait, c’est une présence honnête. Trouve des espaces hors clientèle, tes pairs, une retraite, tes proches, pour déposer ce que tu traverses. Tu protèges ainsi à la fois toi et la relation d’accompagnement. C’est parce que tu déposes ailleurs que tu peux rester pleinement disponible en séance.

La ménopause est-elle une faiblesse dans un métier d’accompagnement ?

Non. C’est un passage de vie, pas un défaut professionnel. Vécue consciemment, elle peut même approfondir ta capacité d’accueil et de présence, parce que tu sais désormais ce que c’est que de traverser une tempête intérieure. La dissimuler par peur de renvoyer une image amoindrie coûte souvent plus, en tension permanente, que de l’assumer avec justesse.

Et si je craque devant un client sans l’avoir voulu ?

Cela arrive, et ce n’est pas une catastrophe. Une émotion qui affleure, une voix qui se serre, ce n’est pas un masque qui tombe, c’est une personne qui apparaît. Nomme-le simplement, sans t’excuser à l’excès ni te justifier longuement : « voilà, ça me touche là, ça va aller. » Puis reviens à la personne en face. Ce qui abîme la relation, ce n’est pas ta fragilité visible un instant, c’est le mensonge tenu dans la durée.

Et toi, ce que tu traverses en ce moment, à qui l’as-tu vraiment dit, en dehors des personnes que tu tiens à bout de bras toute la journée ?

Si tu cherches un lieu pour enfin déposer ce masque, entre tes pairs et au contact d’un vrai seuil, découvre les retraites au désert d’octobre : quelques jours où tu cesses d’accompagner pour, à ton tour, te laisser accompagner. Et si tu veux avancer plus doucement, « Au coin du feu » t’accompagne chaque mardi matin, une lettre à lire au calme, à recevoir ici.

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