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Le mythe du multitâche : revenir à une chose à la fois

Il est presque midi, dans notre cuisine à la campagne près d’Essaouira.

Une casserole de légumes mijote, le couvercle cliquette. J’ai le téléphone calé entre l’épaule et l’oreille, un pouce sur l’écran pour répondre à un mail, et dans les enceintes un podcast déroule un épisode que je tenais à écouter depuis trois jours. Je remue la sauce sans la regarder.

Et là, une petite fierté monte en moi. Regarde-moi ça. Trois choses en même temps. Quel homme efficace.

Sauf que je ne saurais te dire quel goût avait cette sauce. Ni ce que disait vraiment le mail que je venais d’envoyer. Ni un seul mot de l’épisode. J’avais tenu les trois fils à la fois, et je n’avais rien vécu d’aucun des trois.

Tu connais peut-être cette sensation. Finir une journée entièrement remplie, cocher des cases du matin au soir, et te retrouver le soir vidé, sans pouvoir dire une seule chose que tu as réellement habitée. Comme si tu avais couru toute la journée sans jamais poser un pied par terre.

Le multitâche n’existe pas vraiment. Pour toute tâche qui demande de l’attention, ton cerveau ne fait pas plusieurs choses en même temps : il bascule très vite de l’une à l’autre, et chaque bascule a un coût. C’est précisément ce qui t’épuise. Tu ne fais pas deux choses à la fois, tu en rates deux à moitié. La sortie n’est pas de faire moins, c’est de faire une chose pleinement, puis la suivante.

Pourquoi crois-tu faire plusieurs choses à la fois ?

Le mot lui-même est un mensonge élégant. Il laisse croire à une machine capable de tenir plusieurs canaux ouverts d’un coup, comme un ordinateur qui ferait tourner dix onglets en parallèle.

Ton attention ne fonctionne pas comme ça.

Ce que tu appelles multitâche, c’est en réalité une alternance. Un aller-retour très rapide entre deux activités, si rapide que tu ne le sens pas passer.
Tu écris ton mail, tu bascules vers la casserole, tu reviens au mail, tu bascules vers le podcast.
Le cerveau ne parallélise pas, il jongle.
Et jongler donne l’illusion parfaite de la simultanéité.

Il y a une exception, et elle compte. Deux gestes vraiment automatiques peuvent se combiner sans se gêner : marcher en parlant, plier du linge en discutant. Là, l’un des deux tourne en pilotage automatique, sans réclamer ton attention.

Mais dès qu’une tâche demande de réfléchir, de décider, de choisir un mot, elle occupe toute la place. Impossible d’en loger une seconde à côté. Le cerveau lâche la première pour prendre la seconde, revient, repart.

C’est là que le pilotage automatique devient un piège au lieu d’un allié. Il t’aide à marcher sans y penser, oui. Mais quand tu le laisses gérer ta vie entière, tu traverses tes journées sans jamais y être vraiment.

Pourquoi jongler te vide plus que ça ne produit ?

Chaque bascule a un prix. Un tout petit prix, invisible, mais tu le paies des dizaines, des centaines de fois par jour.

À chaque fois que tu passes d’une chose à l’autre, ton cerveau doit ranger le premier dossier et sortir le second. Retrouver où tu en étais. Se réorienter. Ça prend une poignée de secondes et un peu de carburant. Une seule fois, ce n’est rien. Mais multiplie par une journée entière de sauts incessants, et tu comprends pourquoi tu finis à plat sans avoir produit grand-chose de solide.

C’est le paradoxe cruel du multitâche.
Tu as l’impression d’en faire plus.
En vérité tu fais moins bien, plus lentement, et tu te vides deux fois plus vite.

Il y a un autre coût, plus sournois encore. À force de fragmenter ton attention, tu perds la capacité de te poser sur quoi que ce soit. Ton esprit s’habitue au saut permanent. Il réclame la stimulation d’à côté, l’autre écran, la notification, la pensée suivante. Tu deviens incapable de rester avec ce qui est là, même quand tu le voudrais.

Pour une personne qui accompagne, qui écoute, qui tient l’espace des autres toute la journée, ce coût-là est vertigineux. Tu passes déjà tes journées à porter beaucoup. Y ajouter le morcellement permanent de l’attention, c’est signer d’avance l’épuisement du soir.

La pratique mono-tâche : une chose, pleinement, puis la suivante

Alors quelle est la sortie ? Elle est d’une simplicité presque vexante. Faire une chose. Une seule. Jusqu’au bout, ou jusqu’à une pause choisie. Puis la suivante.

Ce n’est pas une technique de productivité de plus. C’est un geste de présence. Le même que je pratique depuis des années sous d’autres formes : ramener l’attention là où elle est censée être, encore et encore, avec patience.

Voici la pratique. Je l’appelle une seule chose.

Tu choisis ce qui est en train d’être fait, et cela seulement.
Cet e-mail. Ce trajet. Cette tâche.
Pleinement, sans juger.

Chaque fois que l’attention part vers la chose suivante, celle qui n’est pas encore là, tu la ramènes.
Avec douceur et fermeté à la fois.
Vers celle qui est présente, maintenant, sous tes mains.

Rappelle-toi ceci quand la tentation revient.
Faire deux choses à moitié n’est pas faire deux choses.
C’est en rater deux.

Et pose bien ça : il n’y a rien à réussir. Rien à performer. Juste habiter la tâche présente jusqu’à ce qu’elle soit finie.

C’est ce que La Voie de l’Instant nomme l’engagement, la treizième des vingt et une attitudes. T’accorder tout entier à une seule chose à la fois. Non pas te disperser en surface sur dix, mais te donner en profondeur à une. Il y a là une forme de respect, presque de tendresse, envers ce que tu es en train de faire.

Commencer par une seule tâche par jour

Ne bascule pas ta vie entière en mono-tâche dès demain matin. Tu tiendrais deux heures, tu craquerais à midi, et tu conclurais que ce n’est pas pour toi.

Commence petit. Choisis une seule tâche, une par jour, que tu mèneras ainsi.

Le matin, ton café, sans le téléphone. Rien que le café, la chaleur de la tasse, l’odeur qui monte.
Ou la vaisselle du soir, l’eau tiède sur les mains, sans podcast dans les oreilles.
Ou dix minutes d’un dossier, onglets fermés, notifications coupées, jusqu’à ce que ces dix minutes soient pleines.

Une tâche. Chaque jour. C’est tout.

Tu verras vite ce qui change. Non pas que tu fasses davantage, mais que cette chose-là, tu l’auras vraiment vécue. Et quelque chose en toi, à la fin de cette tâche, sera moins fatigué que d’habitude. Presque reposé, alors que tu viens pourtant de travailler.

Faire une chose à la fois, est-ce faire moins ?

C’est la peur qui te retient, et je la connais bien. Si je ralentis, si je ne mène plus tout de front, je vais prendre du retard. Je n’y arriverai pas. Tout va me tomber dessus.

J’ai porté cette peur longtemps. Le multitâche, je l’ai longtemps arboré comme une médaille. J’y voyais la preuve que je pouvais tenir, encaisser, gérer plus que les autres. Mon côté persévérant, un brin travaillomane, adorait ça.

Puis j’ai vu la facture. Des journées entières traversées sans en avoir habité une seule minute. Des repas engloutis sans goût. Des conversations où j’acquiesçais sans écouter. Une vie qui défilait pendant que je m’affairais à côté d’elle.

Voici le renversement.

Faire une chose à la fois, ce n’est pas faire moins. C’est faire vraiment.

La journée où tu ne cours plus après dix choses en même temps, tu ne fais pas moins de choses. Tu les fais mieux, plus vite souvent, et surtout tu es là pendant que tu les fais. Ta vie cesse de te filer entre les doigts pendant que tu la remplis.

Le multitâche te promet le monde entier et te vole l’instant. La mono-tâche ne te promet rien, et te rend ta présence à ce qui est là. C’est un échange que je referais mille fois.

Questions fréquentes

Pourquoi le multitâche m’épuise-t-il ?

Parce que ton cerveau ne fait pas vraiment plusieurs choses en même temps : il bascule très vite de l’une à l’autre, et chaque bascule a un coût. À force, ton attention se fragmente et tu termines vidé sans avoir rien habité. Le multitâche fatigue bien plus qu’il ne fait gagner du temps.

Comment faire une chose à la fois ?

En choisissant une tâche, en fermant le reste (onglets, notifications, autres écrans) et en y restant jusqu’au bout, ou jusqu’à une pause consciente. Commence par une seule tâche par jour menée ainsi. Faire une chose pleinement, puis passer à la suivante, te repose autant que ça te rend efficace.

Le multitâche existe-t-il vraiment ?

Pour la plupart des tâches qui demandent de l’attention, non. Ce que nous appelons multitâche est en réalité une alternance rapide entre activités. Seuls des automatismes vraiment ancrés, comme marcher en parlant, se combinent sans se gêner. Dès qu’il faut réfléchir, ton cerveau jongle, et jongler use l’attention.

Faire une chose à la fois, ça ne va pas me ralentir ?

Sur le moment, tu auras l’impression d’aller moins vite, parce que tu ne remplis plus chaque seconde de trois activités. Mais tu perds beaucoup moins de temps en bascules et en erreurs à rattraper. Au bout de la journée, tu fais souvent autant, en mieux, et tu finis moins vidé. La mono-tâche n’est pas plus lente, elle est plus juste.

Et toi, quelle est la dernière chose que tu as faite pleinement, une seule à la fois, sans rien faire d’autre à côté ?

Pour réapprendre, semaine après semaine, à faire une chose pleinement, rejoins-nous chaque mardi dans Au coin du feu. Une lettre, un café, un moment posé, pour revenir à l’essentiel sans se mettre la pression.

Jean-Marc

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