Un formateur, il y a des années, dans une salle en Suisse, m’a dit d’une voix douce : « Maintenant, ouvrez-vous à tout ce qui vient. » J’ai fermé les yeux. Et tout est venu.
Le tic-tac de l’horloge devenu un marteau. La respiration du voisin de coussin, trop présente. Une odeur de café froid dans le couloir. Une phrase reçue trois jours plus tôt, revenue intacte, avec sa petite morsure. Puis une autre. Puis le poids de ma propre cage thoracique, comme si l’air lui-même pesait.
Je n’étais pas en train de méditer. J’étais en train de me noyer, assis bien droit, les mains sur les genoux, avec l’air appliqué de quelqu’un qui exécute la consigne à la lettre.
Tu connais peut-être cette sensation. Cette impression que « revenir à toi », « être présent », « sentir », ce serait ouvrir grand toutes les fenêtres d’une maison où il y a déjà trop de courant d’air.
Tu es hypersensible. Tu perçois déjà tout, tout le temps, plus fort et plus longtemps que la moyenne. Et voilà qu’une pratique censée t’apaiser semble te demander d’en rajouter. Tu as peut-être même déjà lu ici comment revenir au présent quand tout devient flou, sans que ça règle ce trop-plein très particulier qui est le tien.
Pour une personne hypersensible, la présence ne consiste pas à s’ouvrir à tous les stimuli. Elle consiste à choisir un point d’ancrage stable, le souffle, les pieds au sol, un son, qui devient un refuge. Tu observes alors le trop-plein depuis cet ancrage, au lieu de t’y noyer. La présence n’est pas une exposition de plus. C’est un abri.
Longtemps, j’ai cru que je méditais mal. Que si « s’ouvrir » me submergeait, c’est que je n’étais pas assez solide, pas assez avancé, pas assez quelque chose. Alors je forçais. Et plus je forçais l’ouverture, plus je terminais mes séances essoré, avec l’envie très nette de ne plus jamais m’asseoir.
Ce que je n’avais pas compris, c’est que la consigne n’était pas fausse. Elle était juste incomplète pour un système nerveux comme le mien.
Un moulin à vent, quand il n’y a pas de vent, tu peux l’ouvrir en grand, il tourne à peine. Quand la tempête est là, ouvrir toutes les voiles, c’est se les faire arracher.
Ma sensibilité, c’était la tempête permanente. Et la consigne me demandait d’ouvrir les voiles en grand.
J’ai mis du temps à m’autoriser une autre voie. À comprendre que pour moi, la présence ne commençait pas par l’ouverture, mais par un point d’appui. Un endroit où poser le pied avant de regarder la vague.
Il y a une confusion qui fait beaucoup de dégâts, surtout chez les personnes très sensibles.
Beaucoup croient qu’être présent, c’est tout capter. Que plus tu ressens, mieux tu médites. Que la finesse de perception serait le but.
C’est l’inverse. Tout capter, tu sais déjà faire, c’est même ton problème de départ. La présence, pour toi, ce n’est pas percevoir davantage. C’est rester stable au milieu de ce que tu perçois déjà.
Si tu as déjà eu le sentiment d’avoir tout essayé sans que ça marche, la question n’est peut-être pas ton effort, mais le geste appris, taillé pour un autre système nerveux que le tien.
Une personne peu sensible gagne à s’ouvrir : ça la réveille, ça la sort du pilotage automatique. Une personne hypersensible gagne d’abord à se poser : ça la rassemble, ça lui rend un centre. Même mot, « présence », deux gestes presque opposés selon le terrain.
Si tu as toujours cru que tu ratais quelque chose, tu as peut-être juste hérité du geste destiné à l’autre.
Beaucoup de pratiques de méditation, surtout celles de conscience ouverte, invitent à laisser venir tout ce qui se présente sans rien filtrer. Les sons, les pensées, les sensations, les émotions, tout est accueilli comme ça vient.
Pour un système nerveux ordinaire, c’est un très bel entraînement. Pour une sensibilité fine, ça revient parfois à ouvrir les vannes d’un barrage déjà plein.
Le corps hypersensible ne trie pas. Là où un autre entend vaguement une porte claquer, toi tu reçois le claquement, le sursaut, l’histoire que ton cerveau brode aussitôt, et l’émotion de quelqu’un dans la pièce d’à côté que tu as captée sans même le vouloir. Demander à ce corps-là de « tout accueillir sans ancrage », c’est parfois lui demander de rester debout dans un courant qui l’emporte.
Ce n’est pas une faiblesse. C’est une donnée. Un pur-sang ne se conduit pas comme un poney de manège, et personne ne reproche au pur-sang sa vitesse. Il lui faut juste un cavalier qui tienne les rênes, pas qui les lâche.
Alors le point d’appui d’abord. L’ouverture, plus tard, si tu en as envie, et à ta mesure.
Voici trois façons de commencer par l’ancrage plutôt que par l’ouverture. Aucune ne te demande de ressentir plus. Toutes te proposent un endroit où te tenir.
Le premier appui, ce sont les pieds.
Avant même de fermer les yeux, tu portes ton attention tout en bas, là où tes pieds touchent le sol.
Le poids, la chaleur, le contact.
Tant que ton attention est dans tes pieds, elle n’est pas dans la tornade. Tu n’éteins rien, tu déplaces juste le centre de gravité vers le bas, loin de la tête qui déborde.
Le deuxième appui, c’est un seul son.
Pas tous les sons. Un.
Le plus régulier que tu trouves : un ventilateur, le ressac au loin, le ronronnement d’un frigo.
Tu poses ton oreille dessus comme tu poserais une main sur une rambarde. Les autres sons continuent d’exister, tu les laisses passer derrière celui-là, sans courir après.
Le troisième appui, c’est la durée courte.
Trois minutes, pas trente.
Une sensibilité fine se fatigue vite d’être exposée, et il n’y a aucune médaille pour la séance la plus longue.
Mieux vaut trois minutes où tu restes ancré que vingt où tu te débats. Tu t’arrêtes pendant que c’est encore bon, jamais après t’être noyé.
Ces trois appuis ont un point commun. Ils ne cherchent pas à réduire ta sensibilité. Ils lui donnent un sol.
Il m’a fallu des années pour cesser de vivre ma sensibilité comme une panne à réparer.
Enfant déjà, je sentais tout, l’ambiance d’une pièce avant qu’un mot soit dit, la tristesse cachée derrière un sourire. À l’adolescence, faute d’un cadre pour cette perception envahissante, je l’ai anesthésiée comme j’ai pu, avec ce qui me tombait sous la main pour faire taire l’anxiété. Éteindre le récepteur, ça marche un temps. Ça coûte cher, et ça ne règle rien.
Ce qui a tout changé, ce n’est pas de devenir moins sensible. C’est d’apprendre à tenir un ancrage pendant que la sensibilité, elle, continue de capter.
Parce qu’une fois posée, cette même sensibilité devient un instrument d’une précision rare. Tu accompagnes quelqu’un, tu perçois le micro-changement dans sa voix, l’endroit exact où ça se serre. Tu entres dans une pièce, tu sais avant tout le monde que quelque chose ne va pas.
Ce que d’autres appellent « trop », c’est une antenne. Le problème n’a jamais été l’antenne. C’était l’absence de sol sous l’antenne.
C’est vrai en particulier quand tu tiens l’espace pour les autres à longueur de journée. Cette même antenne qui te sert à accompagner finit par te vider si tu n’as pas de sol pour toi. Ton instrument a besoin d’un point d’appui, sans quoi il capte pour tout le monde sauf pour toi.
Ta finesse n’est pas à corriger. Elle est à équiper.
Voici une pratique minuscule, que tu peux faire les yeux ouverts, sans que personne ne remarque quoi que ce soit. Je l’utilise quand le trop-plein monte et que fermer les yeux ne ferait qu’amplifier le vacarme du dedans. Je l’appelle « promener le regard ».
Le principe est simple. Quand trop d’informations et trop de tout te submergent, tu peux, sans bouger de ta place, laisser lentement ton regard parcourir l’espace autour de toi.
Tu tournes doucement la tête.
Tu repères ce qui est là, sans commentaire : les murs, la lumière, la couleur d’un objet, la fenêtre.
Le regard glisse, il ne s’accroche pas.
Ce simple balayage des yeux dit à ton système nerveux qu’ici, maintenant, aucun danger n’est présent.
Tu n’as rien à analyser de ce que tu vois.
Juste à laisser le trop-plein retomber pendant que tes yeux se posent.
L’attitude qui porte ce geste, c’est le non-jugement, l’une des racines de La Voie de l’Instant. Accueillir ta sensibilité comme elle est, sans la traiter comme un défaut à corriger.
Tu ne promènes pas ton regard pour « te calmer de force ». Tu le fais pour dire à ton corps que tu ne lui en veux pas d’être ce qu’il est. C’est le genre de geste dont nous parlons souvent à la Tribu, là où des sensibilités fines échangent ce qui les aide vraiment.
Vivre avec un système nerveux qui capte tout demande des appuis concrets, pas seulement de la compréhension. Des appuis, j’en ai mis noir sur blanc dans des stratégies pour vivre avec l’hypersensibilité.
En choisissant un point d’ancrage stable, le souffle, les pieds au sol, un son, comme refuge, plutôt qu’en t’ouvrant à tous les stimuli. Tu observes alors le trop-plein depuis cet ancrage, au lieu de t’y noyer. La présence devient un abri, pas une exposition de plus. Commence court, reste posé sur un seul appui, et laisse le reste passer derrière.
Parce que certaines pratiques d’ouverture totale amplifient une réceptivité déjà très fine. Là où un autre laisse venir les sensations sans difficulté, toi tu reçois tout d’un coup, et le barrage déborde. Mieux vaut commencer par un ancrage clair et des durées courtes. La présence n’est pas l’art de tout ressentir davantage, c’est celui de rester stable au cœur de ce qui se présente.
Non, c’est même un atout une fois apprivoisée. Une sensibilité fine perçoit des nuances que la plupart des gens manquent. L’enjeu n’est pas de la réduire, mais de lui offrir un cadre sûr, un sol sous l’antenne, pour qu’elle devienne un instrument de présence plutôt qu’une source de débordement.
Non, il faut la calibrer. Éviter la pratique, c’est se priver de l’outil qui apprend justement à tenir au milieu du trop-plein. Ce qu’il faut éviter, ce sont les formats mal adaptés, ceux qui te demandent de t’ouvrir sans t’avoir d’abord donné un point d’appui. Choisis des pratiques qui commencent par l’ancrage, et va à ta mesure. Si tu as déjà tout essayé sans que rien ne tienne, ce n’est peut-être pas toi le problème, mais le calibrage.
Et toi, qu’est-ce qui se passerait si tu cessais, une bonne fois, de traiter ta sensibilité comme une panne, pour commencer à lui construire un sol ?
Si tu veux des pratiques pensées pour les sensibilités fines, une chaque semaine, tu peux rejoindre notre lettre « Au coin du feu ». Nous t’y écrivons, Jacqueline et moi, le mardi matin, et tu peux t’inscrire ici. Et pour des pratiques guidées courtes à garder dans ta poche, notre application Conscienceo en propose, taillées pour des séances brèves.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
