J’ai longtemps cru qu’il fallait respirer le matin.
C’est ce que nous lisons partout, dans tous les livres, sur toutes les applications. Alors je m’y suis mis, discipliné. Et chaque matin, ou presque, la journée m’emportait avant la troisième respiration. Un message, une urgence, une idée à noter, et c’était fini.
Alors j’ai tout basculé le soir. Mais le soir, à vingt-trois heures, j’étais si fatigué que je m’endormais à la deuxième inspiration, le menton sur la poitrine. Entre le matin trop pressé et le soir trop assoupi, j’ai bien failli conclure que ce truc-là n’était pas pour moi.
Puis j’ai compris que je posais mal la question depuis le début. Ce n’était pas « matin ou soir » dans l’absolu, comme s’il existait une bonne réponse universelle. C’était : « de quoi ma journée, à moi, a-t-elle le plus besoin ? »
Tu te reconnais peut-être. Actif tôt, actif tard, tu cherches où glisser la pratique dans une journée déjà pleine, sans en faire une contrainte de plus qui finira abandonnée comme les autres.
Aucun moment n’est meilleur en soi : tout dépend de ton besoin. Le matin, la respiration consciente t’ancre avant que la journée t’emporte. Le soir, elle t’aide à déposer les tensions et prépare le sommeil. Choisis le moment où ta journée manque le plus d’une pause, et tiens-t’en à un seul. Un rendez-vous léger et régulier vaut mieux qu’un programme ambitieux que tu ne tiendras pas.
Le matin, ton état n’est pas encore pris. Tout est ouvert, rien n’a commencé, la page est blanche. Quelques respirations conscientes, à ce moment-là, posent une base sous tes pieds. Tu choisis ton état avant que les sollicitations ne le choisissent à ta place. Tu entres dans ta journée au lieu d’être happé par elle dès le premier regard sur l’écran.
C’est précieux si tu te sens souvent emporté dès le réveil, si la journée te tombe dessus avant même que tu aies posé un pied par terre.
À la première respiration de la journée, choisis l’inspiration. Sens l’air un peu frais qui entre par les narines, comme un élan qui te redresse, qui te met debout de l’intérieur. Laisse-le t’ouvrir doucement la poitrine, sans forcer. Trois ou quatre fois, en accueillant ce qui entre, ce qui commence, ce qui s’ouvre. Puis tu y vas. Trente secondes, avant le téléphone, c’est tout.
Le soir, le mouvement est exactement inverse. Tu ne prépares plus rien, tu déposes. La journée a laissé des tensions dans les épaules, des pensées qui tournent encore en boucle. Quelques respirations conscientes signalent au corps que c’est fini, qu’il peut relâcher la garde. Elles font une transition entre le faire et le repos, comme un sas que tu traverses.
C’est précieux si tu tournes en boucle le soir, si tu emportes la journée jusque dans ton lit, si le sommeil tarde parce que la tête, elle, ne s’arrête pas.
Allongé, la lumière éteinte, choisis cette fois l’expiration, et fais-en ton ancre. Inspire normalement, sans forcer, puis allonge délibérément le souffle qui sort, jusqu’à le rendre à peu près deux fois plus long que celui qui entre.
À chaque expiration ainsi étirée, sens le corps qui se relâche un peu plus, qui s’enfonce un peu plus dans le lit, comme une vague qui se retire de la rive et emporte avec elle un peu de la journée.
Tu ne cherches pas à dormir, ce serait encore faire quelque chose. Tu laisses simplement partir, expiration après expiration, chacune un peu plus longue que la précédente. Le souffle ralentit, et tout le reste avec lui.
Le sommeil vient souvent de lui-même, par la porte que tu as ouverte.
Le même souffle, tu vois, mais le matin tu accueilles ce qui entre, le soir tu laisses partir ce qui sort. Rien à forcer dans les deux cas : le corps sait très bien respirer tout seul, il le fait depuis ta naissance.
La tentation, c’est de vouloir faire les deux, par gourmandise ou par zèle. Ne le fais pas, pas au début. Deux rendez-vous, ce sont deux occasions d’échouer, deux culpabilités possibles, et le plus sûr chemin vers l’abandon de tout.
Choisis selon ton point faible. La journée te happe dès le réveil ?
Le matin, et l’inspiration.
Tu n’arrives pas à décrocher le soir ?
Le soir, et l’expiration.
Un seul moment, choisi et tenu, change déjà beaucoup de choses. Tu pourras toujours ajouter l’autre plus tard, quand le premier sera devenu naturel, presque un réflexe que tu ne remarques même plus.
Et si tu hésites encore, laisse la réponse venir du corps plutôt que de la tête. Pendant trois ou quatre jours, observe simplement : à quel moment ta respiration est-elle la plus courte, la plus haute, la plus retenue ?
Le matin, serrée par l’urgence du départ ? Le soir, bloquée par les ruminations ?
Ton souffle te dira de lui-même où il a le plus besoin que tu reviennes. Tu n’as pas à décider dans l’abstrait. Tu n’as qu’à écouter là où ça coince.
Aucun moment n’est meilleur en soi, cela dépend de ton besoin. Le matin, la respiration consciente t’ancre avant que la journée t’emporte. Le soir, elle aide à déposer les tensions et favorise le sommeil. Choisis le moment où ta journée a le plus besoin d’une pause.
Quelques respirations attentives suffisent à changer ton état. Inutile de viser de longues séances : trois à cinq respirations lentes, vécues pleinement, valent mieux qu’un quart d’heure subi. La régularité d’un petit geste compte plus que la durée d’une pratique rare.
Non. Un seul moment, choisi et tenu, suffit largement pour débuter. Vouloir faire les deux transforme souvent la pratique en obligation, et c’est ce qui mène à l’abandon. Mieux vaut un rendez-vous léger et régulier qu’un programme ambitieux que nous ne tenons pas.
Et toi, à quel moment de ta journée ce petit rendez-vous avec ton souffle te manquerait-il le plus ?
L’application Conscienceo propose des respirations guidées du matin et du soir si tu veux tester ; et chaque mardi, « Au coin du feu » te glisse une pause par mail, notre lettre du calme, à recevoir ici. Tu peux aussi lire à quoi sert vraiment la respiration consciente et méditer quand on a déjà tout essayé.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
