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Pourquoi ceux qui prennent soin de tout le monde se nourrissent le plus mal

C’est l’heure du repas, dans le désert. Le tapis est mis, les plats fument au centre du bivouac, et je passe de l’un à l’autre.

Je remplis les assiettes, je vérifie que celui-ci a assez, que celle-là n’a pas trop froid, je ressers le thé, je surveille du coin de l’œil la participante qui pleure depuis ce matin et qui, ce midi, mange enfin.

Et moi, je mange debout.

Entre la tente cuisine et le cercle, une bouchée par-ci, une gorgée par-là, l’assiette calée dans une main, l’autre déjà tendue vers quelqu’un. Je nourris quatorze personnes aux petits oignons, et j’avale mon propre plat sans même m’asseoir, sans le goûter, entre deux portes.

Le soir venu, sous les étoiles, je me suis surpris à ne pas savoir ce que j’avais mangé à midi.

Tu connais peut-être ça. Pas le désert, mais le geste. Cette manière de tenir l’espace de tout le monde et de te retrouver, à table, tout en bas de ta propre liste. Tu prépares un repas soigné pour ceux que tu aimes ou que tu accompagnes, et le tien, tu l’expédies debout devant le frigo, ou froid, ou pas du tout.

Ceux qui prennent soin de tout le monde se nourrissent souvent le plus mal parce que donner d’abord est devenu une identité, pas seulement une habitude.
Se servir en dernier, manger vite, debout, avaler sans goûter, tout cela finit par sembler normal, presque vertueux. Manger pour soi, prendre ce temps-là, paraît illégitime.
Ce n’est pas de la négligence, ni un manque de temps. C’est une logique invisible du don de soi poussé un cran trop loin.

L’assiette, un miroir de la place que tu te donnes ?

Il y a un endroit du quotidien qui ne ment jamais sur la place que tu t’accordes vraiment. Ce n’est pas ton agenda. Ce n’est pas ton discours sur l’équilibre. C’est ton assiette.

Regarde-la, une fois, sans la juger.
Est-elle posée sur une table, ou tenue en équilibre au-dessus de l’évier ?
Es-tu assis, ou debout, prêt à repartir ?
La goûtes-tu, ou l’avales-tu en pensant déjà à la suite ?

L’assiette dit tout haut ce que le reste de ta vie chuchote.

Quand tu tiens l’espace des autres du matin au soir, ton assiette raconte que tu passes après. Après le client. Après l’enfant. Après le patient, le stagiaire, la belle-mère, l’urgence du jour. Elle raconte que le soin que tu sais si bien offrir aux autres, tu ne penses même pas à te l’offrir à toi.

Une femme que j’accompagnais me l’a dit un jour, presque en riant, presque gênée : « Je fais des repas magnifiques pour tout le monde, et moi je mange les restes debout, à la fin, quand la cuisine est déjà rangée. » Elle avait mis vingt ans à le voir. Vingt ans à croire que c’était juste comme ça qu’elle était faite.

Donner d’abord, se servir en dernier : l’habitude qui devient une identité

Au début, c’est un geste. Tu sers l’autre d’abord parce que c’est délicat, parce que c’est généreux, parce que c’est toi. Un geste, ce n’est rien. Un geste, tu peux le changer demain.

Mais un geste répété mille fois cesse d’être un geste. Il devient une manière d’être. Il se colle à toi si bien que tu ne le remarques plus, comme tu ne remarques plus ton propre souffle.

Et là, quelque chose bascule.
Tu ne te sers plus en dernier parce que c’est pratique.
Tu te sers en dernier parce que te servir en premier te paraîtrait presque une faute.

C’est le piège de ceux qui accompagnent, des coachs, des thérapeutes, des formateurs, de tous ceux dont le métier ou le cœur est de tenir l’autre. Leur valeur s’est mise, sans qu’ils le veuillent, à dépendre de ce qu’ils donnent. Donner devient l’identité. Recevoir devient suspect. Et l’assiette, petit théâtre de tous les jours, met la scène en évidence trois fois par jour.

Cette faim-là, celle de manger enfin pour soi, n’est d’ailleurs pas toujours la faim du ventre. Dans la méthode des huit types de faim, il y a la faim du cœur, celle qui réclame de la douceur et non des calories. Se nourrir vite et mal, c’est parfois ignorer cette faim-là aussi, la vraie, celle qui aurait juste voulu que tu t’assoies.

« Je mangerai après » : l’après qui arrive trop tard, ou jamais

Il y a trois mots que je connais par cœur, parce que je me les suis dits mille fois. « Je mangerai après. »

Après la séance. Après avoir répondu à ce message. Après que tout le monde soit servi, content, calme. L’après, c’est le royaume où les gens dévoués rangent tout ce qui les concerne, eux.

Le problème, c’est que l’après ne vient pas. Ou il vient froid. Il vient quand l’appétit est passé, quand le corps a déjà basculé dans la fatigue, quand il ne reste que les restes. Alors tu manges vite, mal, machinalement, un bout de pain avec du fromage debout dans la cuisine, et ce repas-là ne te nourrit pas vraiment. Il te remplit. Ce n’est pas la même chose.

Reporter le soin de soi à « après », ce n’est pas le remettre à plus tard.
C’est le rayer.

Se nourrir mal, une négligence ou une logique invisible ?

Ici, je veux être précis, parce que c’est le cœur de tout. Si tu te reconnais dans ces lignes, tu es peut-être en train de te dire que tout cela est de la négligence, un manque d’organisation, un défaut de discipline envers toi-même.

Non. C’est faux.

La négligence, c’est de l’indifférence, et tu es tout sauf indifférent : tu passes tes journées à faire attention. La preuve, tu fais attention à tout le monde, tout le temps, avec une finesse que peu de gens ont.

Ce qui se passe est plus subtil. C’est une logique. Une logique invisible, apprise, souvent très ancienne, qui dit à voix basse : ta place, c’est de tenir celle des autres. Ton besoin passe après le leur. Et tant que cette phrase tourne en fond, sans que tu l’entendes, elle décide de ton assiette à ta place.

Une logique pareille ne se guérit pas par la volonté. Tu ne te répètes pas « je dois mieux manger » comme tu te donnerais un ordre. Tu commences par la voir. La rendre visible, la sortir de l’ombre où elle agissait tranquillement. C’est déjà énorme. C’est même le seul vrai début.

Se redonner une place, sans culpabilité et sans grande résolution

Alors, que faire ? Surtout pas une réforme. Ni un nouveau programme, ni une discipline de fer, ni une énième chose à réussir dans une vie déjà pleine à craquer.

Il ne s’agit pas de discipline. Il s’agit de te redonner une place dans ta propre vie. Une toute petite place, pour commencer.

Commence minuscule.
Un seul repas assis, aujourd’hui. Un seul.
Te servir avant les autres, une fois, juste pour sentir l’effet que ça fait dans le corps.
Poser la fourchette entre deux bouchées, le temps d’un souffle, pour goûter au lieu d’avaler.

Rien de spectaculaire. Personne ne le remarquera autour de toi. Mais toi, tu le sauras. Tu sauras que, pour une fois, tu t’es compté parmi les vivants qui ont droit à un peu de soin.

Et si c’est difficile, si même ce geste minuscule te serre le ventre d’une culpabilité bizarre, c’est justement là qu’une pratique douce peut t’accompagner. Pas pour te corriger. Pour t’accueillir.

La micro-pratique : les trois reconnaissances

C’est une pratique à poser dans un moment très précis. Celui où tu viens, encore, de t’oublier. Où tu réalises que tu as mangé debout, que tu as sauté ton repas, que tu t’es servi en dernier une fois de plus.

Au lieu de te juger, tu déposes en toi trois phrases simples, dans cet ordre.

D’abord, tu nommes ce qui est : « ceci est un moment difficile. »

Ensuite, tu le relies au reste de l’humanité : « la difficulté fait partie de toute vie humaine. »

Enfin, tu ouvres la porte : « puis-je m’offrir un peu de douceur, maintenant. »

Tu les laisses résonner sans les forcer, sans vérifier si « ça marche ».

Toi qui nourris tout le monde, tu peux, une fois, te compter parmi ceux qui ont besoin d’égards. Il n’y a rien à mériter. La douceur ne se gagne pas, elle se reçoit.

Cette pratique s’appuie sur ce que nous appelons, dans La Voie de l’Instant, la compassion et l’autocompassion : te regarder toi-même comme tu regarderais un ami qui traverse la même chose. Tu ne dirais jamais à un ami épuisé qu’il est négligent de manger debout. Tu lui dirais de s’asseoir. Offre-toi la même phrase.

C’est exactement l’esprit de l’approche RACINES, née de cette idée simple : l’alimentation consciente n’est pas une affaire de contrôle, mais de retour à soi et de présence à ce que le corps demande vraiment.

Prendre soin de soi, est-ce voler du soin aux autres ?

Reste la peur la plus tenace. Celle qui te retient vraiment, sous la fatigue et le manque de temps. La peur que t’occuper de toi enlève quelque chose à ceux dont tu t’occupes.

Renversons la chose, parce qu’elle est fausse à l’endroit et vraie à l’envers.

Le soin n’est pas un gâteau à partager, où ta part serait prise sur celle des autres. Le soin est une source. Et une source à sec ne désaltère plus personne.

Quelqu’un qui se nourrit debout, à sec, épuisé, en pilote automatique, accompagne moins bien qu’il ne le croit. Il donne, oui, mais il donne du vide. Il tient, mais il tient sur ses réserves, et un jour les réserves manquent. Tu l’as déjà vu chez d’autres. Peut-être commences-tu à le sentir chez toi.

Te réautoriser une place à ta propre table ne retire rien à personne. Au contraire. Quelqu’un de rassasié, de présent, qui a pris cinq minutes pour se nourrir vraiment, revient plus disponible, plus juste, plus vivant auprès des autres. Prendre soin de toi, ce n’est pas fermer la porte aux autres. C’est arriver entier à leur rencontre.

Questions fréquentes

Pourquoi les soignants et les accompagnants négligent-ils leur propre alimentation ?

Parce que donner d’abord est devenu une identité, pas juste une habitude. Prendre soin des autres passe avant soi, jusque dans l’assiette. Manger vite, debout, en dernier, finit par sembler normal, presque vertueux, tandis que se nourrir pour soi paraît illégitime. Ce n’est pas de la négligence, mais une logique invisible du don de soi poussé un cran trop loin. La bonne nouvelle, c’est qu’une logique, ça se voit et ça se réapprend.

Pourquoi je mange toujours en dernier et trop vite ?

Souvent parce que tu tiens l’espace de tout le monde et que tu te places spontanément en bas de ta propre liste. L’assiette avalée debout entre deux tâches reflète la place que tu t’accordes dans ta vie. Ce n’est pas un vrai manque de temps, c’est une habitude ancienne de passer après. Et une habitude, aussi enracinée soit-elle, peut se réapprendre, un repas à la fois.

Comment me réautoriser à me nourrir correctement quand je prends soin des autres ?

En commençant petit, sans grande résolution ni discipline nouvelle. T’asseoir pour un seul repas. Poser ta fourchette entre deux bouchées, le temps de goûter. Te servir avant les autres, une fois, juste pour sentir l’effet. Il ne s’agit pas de te forcer, mais de te redonner une place. Prendre soin de toi ne retire rien à ceux que tu accompagnes, bien au contraire : tu reviens plus présent à eux.

Est-ce que prendre du temps pour manger, c’est être égoïste ?

Non. Le soin n’est pas un gâteau où ta part serait volée aux autres, c’est une source. Une source à sec ne désaltère plus personne. Te nourrir vraiment, ce n’est pas te détourner de ceux dont tu t’occupes, c’est arriver entier à leur rencontre au lieu de leur donner du vide. Le vrai égoïsme serait de t’épuiser jusqu’à ne plus rien avoir à offrir.

Alors je te laisse avec la seule question qui compte, ce soir, devant ta prochaine assiette.

Et si tu t’accordais enfin la même douceur que celle que tu offres, sans compter, à tout le monde autour de toi ?

Cette place à ta propre table, elle ne se conquiert pas d’un coup. Elle se cultive, doucement, semaine après semaine.

C’est exactement ce que nous faisons chaque mardi dans notre lettre « Au coin du feu ». Si tu peines à te la donner, cette place, viens la cultiver avec nous : tu peux t’inscrire ici, c’est gratuit.

Et si tu sens que ce qui se joue à table dépasse l’assiette, ce texte prolonge le chemin : se réconcilier avec son corps quand on l’a longtemps ignoré.

Jean-Marc

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