Il y a une quinzaine d’années, à la rentrée, j’ouvrais et refermais le frigo une dizaine de fois par matinée.
La porte, le bac à légumes, un bout de fromage grignoté debout, la porte encore.
Je n’avais pas faim. J’avais des dossiers qui repartaient, des clients à rappeler, un planning qui se remplissait d’un coup après un été trop court.
Entrepreneur jusqu’aux oreilles, je vivais ces mois de septembre comme un raz-de-marée. Et à chaque vague, je me servais. Un carré de chocolat entre deux mails, une poignée d’amandes pendant un appel, un truc à mâcher pour tenir. J’étais persuadé d’avoir faim. En réalité, j’avais surtout faim de m’asseoir cinq minutes et de respirer.
Tu connais peut-être cette sensation. La rentrée arrive, tu reprends tout sur tes épaules d’un seul mouvement, et voilà que ton appétit se dérègle. Tu grignotes sans t’en rendre compte, tu ouvres un placard sans savoir ce que tu y cherches, et tu te demandes pourquoi ton corps réclame autant alors que rien n’a changé dans ton assiette.
Sous charge mentale, le corps confond souvent la tension avec un besoin de nourriture, parce que manger procure un apaisement immédiat. À la rentrée, tu ne manges pas parce que ton ventre est vide, mais parce que ton esprit cherche à relâcher une pression nouvelle. Cette « faim » de septembre est presque toujours une faim du cœur ou de l’esprit déguisée, rarement une vraie faim du ventre.
L’été, même bancal, desserre quelque chose. Puis septembre referme la main.
Les responsabilités reviennent toutes en même temps. Le travail, les enfants qui reprennent l’école, les projets mis en pause qui redémarrent, l’agenda qui se rebouche à vue d’œil. Ce n’est pas une charge qui augmente doucement, c’est une charge qui tombe d’un bloc.
Et le corps, lui, ne sait pas très bien faire la différence entre une pression et un manque. Face à une tension qui monte, il cherche un soulagement rapide. Or il en connaît un, ancien, fiable, disponible à toute heure : manger. La nourriture apaise vite, le sucre plus vite encore. Ce n’est pas un défaut de volonté, c’est un vieux réflexe de régulation.
Quand j’y repense, mes pires années de grignotage ne sont pas mes années de vraie faim. Ce sont mes années de surmenage. Plus le planning était plein, plus je picorais.
Le frigo n’était pas un garde-manger. C’était devenu une salle d’attente où je me réfugiais entre deux urgences.
La faim de la rentrée n’est pas une faim du corps. C’est une faim de souffle qui s’est trompée d’adresse.
Dans la Pleine Conscience Humaniste, nous distinguons huit types de faim. Une seule d’entre elles se nourrit vraiment dans l’assiette, celle du ventre. Les sept autres réclament tout autre chose que de la nourriture, et la rentrée en réveille presque toutes à la fois.
Trois reviennent surtout en septembre.
C’est la plus active en septembre. La faim de l’esprit, ce n’est pas la faim d’un ventre vide, c’est la faim d’une tête trop pleine.
Tu enchaînes les décisions depuis le matin, ton mental tourne sans relâche, et à un moment il réclame une coupure. Comme aucune coupure n’arrive, il en fabrique une : ouvrir un placard, mâcher quelque chose, ces trente secondes où l’attention quitte le dossier pour se poser sur un biscuit. Le biscuit n’est qu’un prétexte. Ce que tu cherches, c’est la parenthèse.
La rentrée isole autant qu’elle surcharge. Tu portes beaucoup, souvent seul, et une part de toi a soif de chaleur, de présence, de quelqu’un à qui déposer la journée.
La faim du cœur se déguise redoutablement en fringale de fin d’après-midi. Ce moment où tu rentres, où la maison est encore vide ou déjà bruyante, où tu te sers un truc réconfortant. Ce n’est pas ton estomac qui parle, c’est un besoin de douceur qui n’a pas trouvé d’autre porte que la cuisine.
Le stress de la rentrée doit bien aller quelque part. S’il ne se dépose pas dans un mot, un mouvement, un temps calme, il se dépose dans la bouche.
C’est la faim émotionnelle, cette envie de manger qui n’a rien à voir avec le corps et tout à voir avec ce que tu ressens. Manger devient une manière de tasser l’émotion, de la faire taire un instant. Ça marche, d’ailleurs. C’est bien là le piège : l’émotion revient dès la dernière bouchée, intacte, parce que tu l’as recouverte au lieu de l’accueillir.
Voilà la clé, et elle est simple à énoncer, moins simple à vivre.
Sous la charge, tu as faim. C’est vrai, la sensation est réelle. Mais tu as faim de tout sauf de nourriture. Tu as faim de silence, faim de dix minutes à ne rien faire, faim d’un regard, faim d’un peu d’air entre deux tâches.
La demande est authentique. C’est juste que la réponse habituelle, l’assiette, ne s’adresse presque jamais à la bonne faim. Tu réponds par le ventre à une demande du cœur, et forcément, ça ne comble pas. Alors tu recommences. Non par gourmandise, mais parce qu’une soif de souffle que tu tentes d’étancher en mangeant ne s’apaise jamais.
C’est exactement ce que je faisais devant mon frigo. Je posais la bonne question à la mauvaise porte.
Je ne vais pas te donner de règle alimentaire, ni de liste d’aliments autorisés, ni d’horaires à respecter. Ce n’est pas ma manière de travailler, et ce n’est pas non plus l’esprit de RACINES, l’approche d’alimentation consciente que nous avons développée : ni régime, ni méthode, juste un retour à soi.
Une seule chose change tout : un temps d’arrêt entre l’envie et le geste. Pas pour te retenir. Pour regarder.
Avant d’ouvrir le placard, une question, une seule : de quoi ai-je vraiment faim, là, maintenant ? Est-ce mon ventre qui réclame, ou mon esprit qui sature, ou mon cœur qui manque de lien ? Souvent, la simple question suffit à faire retomber la fringale d’un cran, parce qu’elle rebranche l’attention sur la vraie demande.
Et si c’est le ventre, tu manges, sans culpabilité. La présence ne t’interdit rien. Elle t’aide juste à ne pas répondre au ventre quand c’est le cœur qui appelle.
À la rentrée, ce n’est pas seulement la faim qui monte, c’est aussi le récit qui l’accompagne. Un scénario mental qui tourne en boucle et qui te pousse vers la cuisine sans que tu le voies venir.
Voici un geste tout simple, à poser dès que le trop-plein te submerge.
Repère le scénario qui tourne dans ta tête.
Voilà de nouveau l’histoire du « je ne vais pas y arriver ».
Voilà l’histoire du « il faut que je tienne tout ».
Nomme-la une fois, tout bas, sans discuter avec elle : « tiens, cette histoire-là. »
Tu ne cherches pas à la contredire, ni à te raisonner.
Tu la salues comme tu salues une vieille connaissance qui repasse.
Observe ce qui se détend.
En nommant le récit, tu cesses d’habiter dedans. Tu prends un pas de recul, et souvent la faim qui montait avec l’histoire retombe elle aussi d’un cran.
Ce n’est pas ta vérité. C’est une histoire familière qui repasse, rien de plus.
C’est le lâcher-prise, la troisième des vingt et une attitudes de la Pleine Conscience Humaniste : reconnaître le récit sans t’y installer. Tu ne luttes pas contre lui, tu ne le crois pas non plus. Tu le laisses passer.
Cette lecture des faims, nous la creusons ensemble dans la communauté, quand une fringale de fin de journée mérite qu’on s’y arrête à plusieurs.
Renversons la chose.
Nous vivons la rentrée comme un moment où il faut en faire plus, tenir plus, encaisser plus. Et le corps, débordé, réclame du carburant. Mais si cette faim signalait exactement l’inverse ? Si elle disait non pas « j’ai besoin de plus » mais « j’ai besoin de moins » ?
Moins de choses portées d’un coup. Moins de tension avalée en silence. Plus de pauses, plus de souffle, plus d’espace entre deux responsabilités.
La faim de septembre serait alors une messagère, et non une ennemie à mater ou une pulsion à réprimer. Un signal qui t’indique, à sa manière maladroite, que tu tiens trop de choses et que tu ne t’es pas posé depuis longtemps.
Ce jour où je l’ai compris, je n’ai pas changé mon alimentation. J’ai changé mes rentrées. J’ai commencé à m’accorder de vrais temps d’arrêt, à déléguer un peu, à souffler avant de me sentir vidé.
Le frigo, lui, a retrouvé son rôle de frigo.
Parce que le corps confond souvent la tension avec un besoin de nourriture : manger procure un apaisement immédiat et disponible à toute heure. Sous charge mentale, tu grignotes pour réguler une émotion, pas pour combler ton ventre. La « faim » de la rentrée est le plus souvent une faim du cœur ou de l’esprit déguisée en fringale.
Parce que la rentrée concentre la charge : tu reprends tout sur tes épaules d’un seul coup. Ce surmenage cherche un soulagement rapide, et la nourriture en offre un, immédiat. Ton appétit augmente non parce que ton corps manque d’énergie, mais parce que ton esprit cherche à relâcher une pression nouvelle qui vient de retomber sur toi.
En nommant la faim avant de te servir : est-ce le ventre, ou le besoin de souffler, de lien, de calme ? Lue à travers les huit faims, la fringale révèle souvent une autre demande. Y répondre autrement, par une pause, un appel, un moment à toi, apaise mieux que l’assiette, et sans rien t’interdire. Si c’est vraiment le ventre, tu manges, en conscience.
Non. Le grignotage de rentrée n’est pas une faiblesse de caractère, c’est un réflexe de régulation très ancien. Ton corps a appris que manger apaise, alors il y revient quand la pression monte. Il n’y a rien à réussir, rien à rater. Il y a juste une faim à mieux lire, pour lui offrir la réponse qu’elle demande vraiment.
Alors, la prochaine fois que la rentrée te creuse, avant d’ouvrir le placard, poseras-tu la question : de quoi ai-je vraiment faim ?
Pour traverser la rentrée en t’écoutant plutôt qu’en luttant contre toi, retrouve-nous chaque mardi matin dans notre lettre « Au coin du feu« . Jacqueline et moi t’y écrivons quelques mots simples pour t’aider à garder ce fil intérieur, même les semaines où tout repart de plus belle.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
