Il est presque midi. L’eau chaude coule sur mes mains, le savon glisse sur une assiette encore grasse de l’omelette du matin.
Par la fenêtre de la cuisine, la campagne d’Essaouira ondule jusqu’à une ligne d’oliviers. Un âne braie au loin. La lumière tape déjà dur sur la terre ocre.
Je frotte, je rince, je pose. Je frotte, je rince, je pose.
Et là, sans que je l’aie décidé, quelque chose se pose en moi aussi.
Plus de liste de courses dans la tête, plus de mail à écrire, plus de « vite, que ce soit fini ». Juste l’eau, le poids de la faïence, le bruit du filet qui remplit le bac.
Je n’ai pas de coussin sous les fesses. Je n’ai pas lancé de minuteur. Je n’ai même pas fermé les yeux. Et pourtant je suis là, entier, dans un geste que je fais dix mille fois par an sans jamais y être.
Tu connais peut-être ce moment, toi aussi. Cet instant qui t’a traversé sans prévenir, sous la douche, en marchant vers ta voiture, une tasse fumante entre les mains. Un moment où tout s’est tu, où tu étais simplement là. Et où tu ne t’es même pas rendu compte que ça portait un nom.
Oui, tu peux méditer au quotidien sans jamais t’asseoir. Tout geste vécu en pleine attention, laver la vaisselle, marcher, boire un thé, est une pratique de présence à part entière. La méditation ne dépend pas d’une posture assise ni d’un coussin, mais de la qualité d’attention que tu poses sur l’instant. Et cet instant, il y a de fortes chances que tu le vives déjà, plusieurs fois par semaine, sans le savoir.
Si cette idée te surprend, c’est normal.
Nous avons hérité d’une image très étroite de la méditation : le dos droit, les jambes croisées, le silence, l’encens. Une carte postale. Utile, précieuse même, mais tellement partielle qu’elle finit par faire croire à beaucoup de monde qu’on n’y arrive pas, alors qu’on pratique déjà sans le nommer.
Voilà ce que je répète souvent aux personnes que j’accompagne, en Suisse hier, au désert plus récemment, entre deux dunes du côté de Mhamid.
La présence ne réserve pas ses rendez-vous.
Elle ne t’attend pas sur ton coussin à 6h du matin.
Elle se glisse dans les interstices de ta journée, partout, tout le temps, à condition que tu t’autorises à la remarquer.
Regarde tes propres journées. Elles débordent de portes d’entrée vers l’instant présent.
Il y a la vaisselle, bien sûr, ce carré de temps où tes mains savent quoi faire et où ta tête, du coup, pourrait enfin se taire.
Il y a la douche du matin, l’eau qui descend le long des épaules, la vapeur, l’odeur du savon, trois minutes où tu es le seul témoin de ta propre peau.
Il y a la marche, ne serait-ce que du parking au bureau, le déroulé du pied, le poids qui bascule, l’air sur le visage.
Il y a le premier thé, la chaleur de la tasse dans les paumes, la buée, la première gorgée qui réchauffe la poitrine.
Aucun de ces moments ne demande d’aménager ton emploi du temps. Aucun ne coûte une minute de plus. Ils sont déjà là, gratuits, dispersés comme des cailloux lumineux sur le chemin de ta journée.
La seule chose qui change, c’est que d’habitude tu passes devant sans les ramasser.
Dans mon livre, j’appelle ça sortir du « mode zombie », ce pilote automatique qui te fait traverser des pans entiers de ta vie sans y être vraiment présent. Combien de trajets faits sans en garder un seul souvenir. Combien de repas engloutis les yeux sur un écran.
La méditation informelle, c’est simplement rallumer la lumière dans ces pièces que tu traversais dans le noir.
Une femme que j’accompagnais me disait, il y a quelques mois : « moi la méditation, je n’y arrive pas, mon cerveau ne s’arrête jamais ». Coach elle-même, brillante, à tenir l’espace pour ses clients à longueur de semaine. Persuadée d’être nulle en la matière.
Je lui ai posé une seule question. « Est-ce qu’il t’arrive, en jardinant, d’être tellement dans tes mains et dans la terre que tu ne vois plus le temps passer ? »
Elle s’est arrêtée. Il y a eu un silence. Long…
« Tout le temps », elle a fini par lâcher.
Elle méditait depuis des années. Elle ne le savait pas, parce que personne ne lui avait dit que ça comptait.
Alors comment repérer ces instants chez toi ? Pas besoin d’un carnet ni d’un tableau de bord. Il s’agit d’apprendre à reconnaître la signature d’un moment de présence, après coup, une fois qu’il a eu lieu.
Ce moment porte souvent trois marques.
Le temps s’est comporté bizarrement : il a filé sans que tu le sentes, ou au contraire il s’est dilaté, une minute a semblé plus vaste.
Le bavardage intérieur s’est tu, ou du moins il est passé à l’arrière-plan, tu n’étais plus collé à tes pensées.
Et tu as gardé un souvenir sensoriel précis, la couleur d’une lumière, une odeur, une texture, alors que d’habitude tout se dissout dans le flou.
Fais l’inventaire de tes derniers jours avec ces trois repères. Tu vas être surpris.
Ces instants existent déjà dans ta vie, plus nombreux que tu ne crois. Le travail n’est pas de les fabriquer de force. Il est de cesser de les jeter à la poubelle en pensant qu’ils ne valent rien.
À ce stade, une objection légitime peut monter. « Si tout est méditation, alors plus rien ne l’est. À quoi bon m’asseoir, si laver mes assiettes suffit ? »
C’est une vraie question, et elle mérite une vraie réponse, sans esquive.
Il existe bien deux choses distinctes, et les confondre serait une erreur.
La pratique formelle, c’est le temps que tu poses volontairement à part, assis ou allongé, pour t’entraîner à revenir. C’est ta salle de musculation. Tu y développes le muscle de l’attention dans des conditions dépouillées, sans vaisselle pour te distraire, face à face avec ton propre esprit.
La présence informelle, c’est ce même muscle que tu utilises ensuite dans la vraie vie, en mouvement, au milieu du bruit et des sollicitations.
L’une ne remplace pas l’autre. Elles se nourrissent.
Sans un peu de pratique formelle, tes instants de présence quotidiens restent des accidents heureux. Tu les subis plus que tu ne les provoques.
Sans présence informelle, ta méditation assise reste enfermée sur ton coussin, coupée de la vie qu’elle est censée irriguer.
Je le dis souvent : m’asseoir vingt minutes le matin ne sert à rien si c’est pour redevenir un zombie le reste de la journée.
L’assise est un laboratoire. La vie est le terrain. Et le pont entre les deux, c’est justement cette capacité à ramener l’attention là où tu es, une assiette après l’autre.
Alors non, reconnaître que tu médites déjà en faisant la vaisselle ne te dispense pas du coussin. Mais ça te réconcilie avec l’idée que tu n’es pas si nul que ça. Que le muscle existe. Qu’il ne demande qu’à être remarqué, puis entraîné.
Voici le vrai danger, et je le vois arriver de loin chez les personnes exigeantes, celles qui ont déjà beaucoup travaillé sur elles. Je le connais bien, ce piège. J’y suis tombé des années durant.
Transformer la présence en une tâche de plus sur la liste. Se dire « à partir de demain, je serai présent à chaque geste », cocher une case, se noter, se juger le soir sur son taux de réussite. Refaire de la pleine conscience un projet à mener, une performance à optimiser, un examen de plus à ne pas rater.
Ce serait passer complètement à côté.
La présence ne se muscle pas à coups de volonté crispée.
Elle s’invite avec douceur, une porte à la fois, sans objectif de rendement.
Le geste que je te propose ci-dessous n’a pas de score. Tu ne peux pas le « réussir » ni le « rater ». C’est même tout son intérêt.
La prochaine fois que tu te retrouves devant l’évier, essaie ceci.
Lave la vaisselle pour laver la vaisselle.
Pas pour en finir. Pas pour avoir des assiettes propres. Juste pour l’acte lui-même.
Sens l’eau tiède sur tes mains, le glissement du savon, le poids de l’assiette dans ta paume, le bruit de l’eau qui coule, ici, maintenant.
Sans courir vers la tâche suivante.
Quand ta tête part ailleurs, et elle partira, ramène-la doucement à tes mains.
Ce que tu observes alors est simple : le moyen redevient la fin. Ce geste si ordinaire, si méprisé, devient un temps de présence entier.
Ce qui se cultive là porte un nom, le contentement. L’une des attitudes qui font l’arbre de La Voie de l’Instant. Ce goût rare de trouver, dans le geste le plus banal, qu’il n’y a nulle part ailleurs où aller.
Rien à atteindre. Rien qui manque. Juste l’eau, l’assiette, et toi.
Fais-le une fois. Puis oublie-le. Puis, un autre jour, sous la douche ou en marchant, ça reviendra tout seul.
Si tu veux aller plus loin sur cette idée que la vraie pratique n’a besoin d’aucun équipement, j’en parle aussi dans méditer sans appli, tu n’as besoin de personne pour commencer.
Retrouver la première fois à chaque fois, même après des années de pratique, c’est ce que j’appelle l’esprit du débutant. J’y reviens longuement dans l’esprit du débutant et la pleine conscience.
Oui, sans la moindre réserve. Tout geste accompli en pleine attention, laver la vaisselle, marcher, boire un thé, est une forme de méditation informelle. La présence ne dépend pas d’une posture assise mais de la qualité d’attention que tu portes à l’instant. Ta journée t’offre d’innombrables occasions de pratiquer, à condition d’apprendre à les repérer. C’est même souvent par là que le chemin commence, bien avant le premier coussin.
En ramenant l’attention aux sensations : la chaleur de l’eau, le contact de tes mains, les sons, le poids des objets, le déroulé des gestes. Dès que ton esprit s’échappe vers les pensées, tu reviens doucement à l’expérience présente, sans te reprocher d’être parti. C’est exactement le mouvement de la méditation assise, appliqué à une tâche ordinaire. La vaisselle devient alors un support, au même titre que le souffle.
Oui. La méditation informelle consiste précisément à être pleinement présent dans les activités courantes. Un instant de présence en marchant ou en cuisinant est une pratique authentique, pas un lot de consolation. La pratique formelle assise et la présence quotidienne se nourrissent mutuellement : l’une entraîne le muscle, l’autre l’emploie dans la vie. Aucune ne vaut moins que l’autre.
À entraîner volontairement ce que la vie ne t’offre que par accident. L’assise est ton laboratoire, un temps dépouillé où tu développes l’attention sans distraction. La présence quotidienne, elle, est le terrain où ce muscle sert. Reconnaître que tu médites déjà en faisant la vaisselle ne remplace pas le coussin, mais te réconcilie avec l’idée que tu en es parfaitement capable. Si tu as le sentiment d’avoir « tout essayé » sans résultat, ce changement de regard vaut souvent mieux qu’une énième technique, comme je le raconte dans méditer quand on a déjà tout essayé et que ça ne marche pas.
Alors avant de te croire nul en méditation, pose-toi la vraie question, celle qui change tout : combien d’instants de présence as-tu déjà vécus cette semaine, sans jamais leur donner la moindre valeur ?
Repérer la présence dans tes journées, apprendre à ne plus jeter ces instants à la poubelle, c’est exactement ce que je sème chaque mardi matin dans la lettre Au coin du feu. Un rendez-vous court, une histoire, une invitation à changer de regard sur ton quotidien. Abonne-toi, et découvre tout ce que tu vis déjà sans le voir. Et si l’envie te prend d’en discuter avec d’autres qui cheminent, la porte de la Tribu est ouverte. Enfin, si tout devient flou avant même d’y arriver, commence par revenir au moment présent quand tout devient flou.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
