Il est midi passé, j’ai déjeuné, mon ventre ne réclame plus rien.
Je remonte une ruelle d’Essaouira, la lumière tape sur la chaux blanche, et je m’arrête net devant une vitrine de pâtisserie.
Des cornes de gazelle rangées en éventail.
Une pâtisserie au miel qui brille comme du vernis.
Un moelleux au chocolat saupoudré de sucre glace.
Mon estomac est plein, je le sais, je le sens. Et pourtant, quelque chose en moi vient de dire « j’ai faim ».
Fort. Précis. Comme un enfant qui tire sur la manche.
Je suis resté planté là, un peu bête, à me demander d’où sortait cette envie qui n’avait aucune raison d’exister.
J’étais repu. Et j’avais faim.
Tu connais peut-être ça. Le ventre repu, et l’œil qui s’allume devant un dessert, une glace, une belle assiette qui passe à la table d’à côté.
Puis la petite phrase intérieure qui suit, celle qui fait mal : « je suis vraiment gourmand sans aucune limite ». Comme un défaut de fabrication.
La faim des yeux est l’envie de manger déclenchée par la simple vue d’un aliment appétissant, même quand le ventre n’a pas faim. C’est l’une des huit faims décrites par l’approche de l’alimentation consciente : une faim bien réelle, mais sensorielle, pas un besoin physiologique du corps. La reconnaître pour ce qu’elle est, et non comme un manque de volonté, change déjà beaucoup de choses.
Reprenons ma ruelle. Ventre plein, tête tranquille, et cette vitrine qui m’attrape par surprise.
Ce qui est fascinant, quand je m’observe honnêtement, ce n’est pas que j’aie eu envie du gâteau. C’est la vitesse. Entre le moment où mes yeux se posent sur le moelleux au chocolat et le moment où ma main commence, déjà, à se diriger vers la porte de la boutique, il ne s’est presque rien passé. Aucune délibération, aucun « ai-je faim ? ».
Juste un réflexe, propre, net, automatique.
Le mode zombie, celui dont je parle si souvent, adore ces instants. Il s’engouffre exactement là, dans ce quart de seconde où l’œil décide à la place du corps.
Et je peux te dire une chose, parce que je l’ai vécu des centaines de fois avant de mettre un nom dessus.
Ce n’est pas de la gourmandise. C’est un mécanisme. Un mécanisme que nous portons tous, sans exception.
Dans le travail que j’ai mené autour de l’alimentation consciente, il y a une idée toute simple qui a changé mon rapport à la nourriture : nous ne mangeons presque jamais par une seule faim. Nous en portons plusieurs, et elles se confondent tout le temps.
La faim des yeux en fait partie. C’est l’appétit qui naît de la vue, et de la vue seule. Un plat coloré, une texture qui brille, un dressage soigné, et l’envie s’allume, complètement indépendante de l’état réel de ton estomac.
Elle est réelle, cette faim. Elle n’est pas « dans ta tête » au sens péjoratif. Elle est simplement sensorielle plutôt que physiologique. Ton ventre n’a besoin de rien, mais tes yeux, eux, réclament leur part.
Nous connaissons tous la formule « l’appétit vient en mangeant ». La faim des yeux, c’est sa cousine plus rapide encore : l’appétit vient en regardant.
Pas besoin de neurosciences compliquées pour le comprendre. Regarde comment ça se passe dans une vie ordinaire.
Pendant très longtemps, voir de la nourriture a voulu dire une chose pour l’être humain : l’occasion est là, maintenant, saisis-la. La vue était le premier signal, celui qui prépare le corps à manger avant même que la première bouchée arrive. La bouche qui salive devant un citron, tu connais. C’est ça, en plus discret, devant une vitrine.
Ajoute à cela le monde dans lequel nous vivons. Des images de nourriture partout, calibrées pour briller, pour appeler, pour te faire tendre la main. Une glace filmée au ralenti, une pâtisserie éclairée comme un bijou. Nos yeux sont sollicités du matin au soir par des aliments que notre ventre n’a jamais demandés.
La vue est donc un déclencheur puissant, ancien, et aujourd’hui très sollicité. Rien d’étonnant à ce qu’elle parle plus fort que le ventre.
C’est ici que je voudrais m’arrêter un instant, parce que c’est le cœur de l’affaire.
Beaucoup de personnes que j’accompagne arrivent avec la même conviction, chevillée au corps : « je n’ai aucune volonté avec la nourriture ». Elles le disent d’un ton dur, sans pitié pour elles-mêmes. Comme un verdict.
Et presque toujours, ce qu’elles appellent « manque de volonté » n’est rien d’autre qu’une faim sensorielle qu’elles n’ont jamais appris à distinguer d’un vrai besoin. C’est le même piège qu’avec la faim émotionnelle, sans cesse confondue avec la faim physique du ventre.
Vois la différence.
Se croire « gourmand sans limite », c’est fabriquer un défaut de caractère, quelque chose de figé, de honteux.
Reconnaître une faim des yeux, c’est nommer un mécanisme normal, partagé par tous, qui se travaille dans la douceur.
Le premier t’enferme. Le second te libère.
Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas au-dessus de ça. Mon ventre plein a réclamé devant une vitrine, comme le tien. La différence n’est pas dans la volonté. Elle est dans le fait de savoir ce qui parle en moi à cet instant précis.
Il n’y a pas plus de honte à avoir faim des yeux qu’à avoir la bouche qui salive devant un citron. C’est un réflexe du vivant, pas un vice.
Attention, je ne vais pas te donner une méthode pour « résister ». Résister, c’est encore se battre, et se battre contre soi-même est épuisant.
Ce que je propose est plus simple, et infiniment plus doux. Juste voir. Voir que c’est la faim des yeux qui parle, et pas le ventre. Rien de plus, pour commencer.
Parce qu’une envie que tu as reconnue n’a déjà plus le même pouvoir.
Elle cesse d’être un ordre. Elle redevient une information, parmi d’autres, que tu es libre de suivre ou non.
Voici une pratique toute petite, née exactement de ce que j’ai vécu devant ma vitrine. Je l’appelle « rester dans le voir ».
Rester dans le voir
Devant un dessert, une vitrine, un plat qui t’appelle, tu peux t’arrêter au regard avant de porter la main.
Prends le temps de vraiment voir : les couleurs, la brillance, le relief, ce que l’œil savoure déjà tout seul.
Au lieu de foncer vers la bouchée, étire ce plaisir des yeux, demeure là quelques secondes de plus.
Tu remarqueras peut-être que le voir a sa propre faim, et qu’elle se rassasie parfois sans que tu aies rien mangé.
L’ancrage de cette pratique, c’est l’esprit du débutant, l’une des attitudes au cœur de La Voie de l’Instant : regarder ce qui est là comme si c’était la première fois, sans se jeter dessus. Tu ne te prives de rien. Tu accordes simplement à tes yeux le festin qu’ils réclamaient vraiment.
Il m’a fallu du temps pour comprendre une évidence : quand j’ai faim des yeux, ce sont mes yeux qu’il faut nourrir. Pas forcément mon ventre.
Depuis, je m’y prête pour de vrai. Devant l’étal de fruits du souk, je m’arrête sur le rouge profond des grenades ouvertes, le velours des figues, les pyramides d’épices ocre et safran. Je regarde, longuement, et je sens quelque chose se combler juste par le fait de voir.
Le soir, c’est le couchant sur la campagne autour de la maison qui me rassasie. Ou le geste de Jacqueline qui dresse une simple salade dans un plat, avec ce soin qu’elle met à rendre les choses belles. Nous mangeons souvent des yeux avant la fourchette, et ce n’est pas un problème. C’est même une joie, dès que tu le vois.
La faim des yeux n’est pas une ennemie à mater. C’est une invitation à regarder mieux. Le monde est beaucoup plus rassasiant dès que tu le regardes vraiment. C’est aussi le genre de chose que nous aimons explorer ensemble, tranquillement, à la Tribu.
La faim des yeux est l’envie de manger déclenchée par la simple vue d’un aliment appétissant, même quand ton ventre n’a pas faim. C’est l’une des huit faims décrites dans l’alimentation consciente : une faim réelle mais sensorielle, pas un besoin physiologique du corps. La reconnaître, c’est déjà reprendre un peu de liberté face à elle.
Parce que la vue est un déclencheur d’appétit très puissant. Un dessert coloré, une belle assiette, une glace qui brille éveillent l’envie de manger indépendamment de ton besoin réel. C’est un réflexe ancien, encore amplifié aujourd’hui par toutes les images de nourriture qui nous entourent. Reconnaître que c’est la faim des yeux, et non le ventre, te permet de choisir en conscience plutôt que par automatisme.
Non. C’est une faim sensorielle normale, présente chez tout le monde, toi comme moi. La confondre avec un défaut de caractère ne fait qu’ajouter de la culpabilité, sans rien régler. La nommer pour ce qu’elle est, une faim des yeux et pas un vice, suffit déjà à reprendre un peu de liberté.
En nourrissant tes yeux au lieu de les faire taire. Prends le temps de vraiment regarder ce qui t’appelle : les couleurs, la brillance, le relief. Souvent, le plaisir de voir se suffit à lui-même et l’envie de manger retombe d’elle-même. Il ne s’agit pas de résister, mais de donner au regard le festin qu’il réclamait.
Alors, la prochaine fois qu’une vitrine t’arrête net en pleine rue, ventre déjà plein : et si tu t’accordais d’abord le plaisir de regarder, pour voir ce qui, en toi, avait vraiment faim ?
Si explorer ta relation à la nourriture sans régime ni jugement te parle, retrouve-moi chaque mardi dans « Au coin du feu ». C’est la lettre que nous t’envoyons, Jacqueline et moi, pour prolonger ces conversations loin du bruit, à voix basse, un thé à la main. Tu peux t’y inscrire ici
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
