Un matin d’octobre, à Essaouira. La maison d’hôte donne sur l’océan, et le vent, celui qui ne se tait jamais par ici, fait claquer un volet quelque part au-dessus de nos têtes. Nous sommes une dizaine, assis en cercle sur des coussins, une théière qui fume au centre. J’anime la retraite « Qui suis-je ? Trouver sa place », et ce matin-là, le silence s’installe. Je le laisse durer. Il travaille souvent mieux que moi…
Presque chaque fois que je facilite ce cercle, il y a là une femme autour de la cinquantaine. Et souvent, à un moment, les mots qui montent se ressemblent d’une année sur l’autre.
Elle ne se reconnaît plus.
Son corps fait des choses qu’elle n’a pas demandées.
Elle a le sentiment de traverser quelque chose d’immense, et personne, autour d’elle, ne semble avoir de mot pour ça, sinon un terme clinique qui ne dit rien de ce qu’elle vit vraiment.
Tu connais peut-être cette scène de l’intérieur.
Peut-être que tu accompagnes des femmes qui vivent ce basculement.
Peut-être qu’une proche te l’a raconté à demi-mot.
Peut-être que tu es toi-même en plein dans un grand passage, le tien, avec ton corps qui change et tes nuits en pointillés.
Traverser la ménopause autrement, c’est cesser de la vivre comme une panne à réparer pour la reconnaître comme un seuil à franchir. Ce n’est pas une maladie, c’est un passage au sens plein, un de ces moments où la vie te fait changer de rive. La pleine conscience n’efface aucun symptôme et ne remplace aucun suivi médical, mais elle transforme la façon d’habiter ce corps qui se réorganise, en apprenant à traverser la vague plutôt qu’à la subir.
Dans presque tout ce que nous lisons sur le sujet, la ménopause se réduit à une mécanique à corriger. Un taux qui baisse, des désagréments à faire taire, un protocole. Rien de faux là-dedans, et il faut le dire clairement : le corps mérite un vrai suivi, et certaines choses se soignent.
Mais ce cadre, à lui seul, laisse une femme terriblement seule.
Parce qu’il manque l’essentiel. Ce qui se joue n’est pas seulement hormonal, c’est existentiel. Une bascule. La vie qui referme un chapitre et en ouvre un autre, souvent sans prévenir, presque toujours sans mode d’emploi.
Nos grands-mères avaient des mots, des rites, des passages marqués pour ces virages de l’existence.
Nous avons gardé les symptômes et perdu les seuils.
C’est là que je pose une distinction que je crois vitale.
Gérer des symptômes, c’est une affaire de solutions, et c’est nécessaire.
Traverser un seuil, c’est une affaire de présence, et personne ne te la vend en pharmacie.
Quand la suite de ta vie ne se déduit plus de ce qui précède, tu n’as pas d’abord besoin d’une réparation. Tu as besoin d’un cap.
Il y a un mot que j’emploie souvent dans ces cercles : accueillir. Et à chaque fois, quelqu’un se cabre, parce qu’il l’entend comme « subir », « baisser les bras », « se laisser faire ».
C’est tout l’inverse.
Dans La Voie de l’Instant, l’acceptation n’est pas la résignation : c’est reconnaître ce qui est là, lucidement, avant de décider quoi en faire. Nous ne pouvons pas traverser honnêtement une rivière dont nous nions le courant. Accueillir la ménopause, ce n’est pas s’y soumettre, c’est arrêter de dépenser toute son énergie à faire comme si elle n’existait pas.
Je vais être franc, parce que c’est une ligne que je ne franchis jamais : il n’existe pas de « retraite ménopause », et je n’en proposerai jamais. Ce serait transformer un passage de vie en produit, et médicaliser ce qui n’a pas à l’être.
Ce que je fais est autre chose.
Quand j’anime « Qui suis-je ? », je ne traite rien. Je tiens un espace. Un espace où le temps ralentit assez pour que le corps se fasse entendre, où une femme peut enfin poser ce qu’elle traverse sans que quelqu’un lui tende aussitôt une solution.
Et il se passe quelque chose d’étrange, presque à chaque fois.
Dès que le rythme tombe, ce qui était rangé trop loin remonte. Le corps garde la mémoire de tout ce que nous n’avons pas eu le temps de sentir. Une fatigue ancienne, un deuil pas tout à fait fait, un désir mis de côté depuis vingt ans…
La ménopause ne fabrique pas ces choses. Elle ouvre la porte par laquelle elles reviennent.
C’est pour cette raison qu’un temps de présence change tout. Non parce qu’il supprime les bouffées ou répare les nuits, mais parce qu’il rend le passage habitable. La ménopause comme passage, pas comme panne, c’est exactement le renversement de regard qui se produit dans ces matins-là, quand une femme cesse de se vivre comme un mécanisme détraqué et se redécouvre comme quelqu’un qui change de rive.
Voici une pratique simple, à faire seul, chez toi, les yeux ouverts ou fermés. Je l’appelle l’aller-retour entre l’inconfort et le calme. Elle ne demande ni matériel ni posture particulière, juste quelques minutes.
Repère dans ton corps une zone d’inconfort : une tension, une chaleur qui monte, une gêne. Pose ton attention dessus, sans lutter, juste pour la sentir.
Puis déplace doucement cette attention vers une zone neutre ou agréable : tes mains posées l’une sur l’autre, tes pieds au contact du sol, ton dos contre le dossier.
Reste là un instant, dans le calme relatif de cet endroit.
Puis reviens vers la zone d’inconfort. Repars vers le calme. Fais l’aller-retour, tranquillement, plusieurs fois.
Ce que tu observes, peu à peu : tu n’es pas obligé de rester collé à la vague. Tu peux la toucher, puis t’en éloigner, puis y revenir. Tu oscilles entre l’activation et le repos, sans t’installer dans l’inconfort ni faire semblant qu’il n’existe pas.
C’est là tout le sens du geste. Ton système nerveux apprend, dans son propre langage, ce que la tête met parfois des années à comprendre : il peut quitter la vague et y revenir. Ce n’est pas une panne. C’est un passage.
Deux des vingt et une attitudes de la Voie travaillent ici, en silence. La patience, parce que le corps avance à son rythme, pas au nôtre. La confiance, parce qu’il apprend, à force d’allers-retours, qu’il sait revenir au calme tout seul.
Nous avons tendance à traiter le corps qui change comme un adversaire. Quelque chose qui nous trahit, qui déraille, qu’il faudrait remettre au pas.
Et si c’était exactement l’inverse ?
Dans La Voie de l’Instant, je répète souvent une phrase toute simple : le corps ne ment pas. Le mental, lui, raconte des histoires, anticipe, dramatise, compare ton visage d’aujourd’hui à celui d’il y a dix ans. Le corps, non. Le corps est toujours dans l’instant, et c’est pour ça qu’il reste la porte de retour la plus fiable que je connaisse.
Traverser la ménopause en s’appuyant sur le corps, ce n’est pas serrer les dents en attendant que ça passe, c’est réapprendre à l’habiter. Revenir dans son corps quand on a passé sa vie dans sa tête, c’est souvent le vrai chantier de la seconde moitié de la vie, et ce grand passage en devient l’occasion, presque une convocation.
Une femme qui, au lieu de fuir ses sensations, apprend à les traverser, découvre peu à peu une chose que personne ne lui avait dite : ce corps qu’elle croyait la lâcher est peut-être en train de lui réapprendre à vivre au présent.
Sereinement ne veut pas dire sans vague. Il s’agit moins de supprimer l’inconfort que d’apprendre à osciller avec lui, comme dans l’aller-retour proposé plus haut. Garde un vrai suivi médical pour ce qui relève du corps, et ajoute, à côté, un temps de présence : ralentir, sentir, nommer ce que tu traverses. C’est la rencontre des deux qui apaise, pas l’un dressé contre l’autre.
Oui, mais pas toujours là où tu l’attends. Elle n’agit pas comme un traitement, elle ne fait pas retomber une bouffée sur commande. Ce qu’elle change, c’est la relation au corps qui se réorganise. En apprenant à accueillir les sensations plutôt qu’à lutter contre elles, la tension nerveuse redescend souvent d’elle-même, et le passage cesse d’être un combat de tous les instants. Elle accompagne le suivi médical, elle ne le remplace pas.
Non. C’est un passage physiologique naturel, pas une pathologie. Certains symptômes, eux, peuvent être gênants et méritent d’être soignés, et un médecin est là pour ça. Mais confondre le passage avec la maladie, c’est réduire un tournant de vie à un problème technique. Le seuil, lui, ne se soigne pas. Il se traverse.
Non. Tu peux commencer seul, ce soir, avec la micro-pratique de cet article. Un cadre, une retraite, un groupe, une lettre reçue chaque semaine : tout cela ne sert pas à te réparer, mais à ne pas traverser seul. Et c’est souvent ça qui manque le plus, non pas une technique de plus, mais quelques présences qui parlent la même langue que toi.
Alors, la prochaine fois qu’un grand passage se présentera, le tien ou celui d’une personne que tu accompagnes, sauras-tu le reconnaître pour ce qu’il est : non pas une panne à réparer, mais un seuil à franchir ?
C’est exactement ce genre de traversée que j’explore chaque mardi matin dans « Au coin du feu », la lettre que Jacqueline et moi écrivons pour les personnes qui, elles aussi, changent de rive. Si ces lignes te parlent, tu peux nous y rejoindre ici.
Et si, un jour, l’envie te vient de traverser un grand passage ailleurs qu’entre quatre murs, nos retraites « Qui suis-je ? Trouver sa place » à Essaouira et nos bivouacs dans le désert rouvriront leurs portes en 2027.
Tu n’as rien à devenir, juste à te souvenir de ce que ton corps, lui, n’a jamais oublié.
Jean-Marc

Jean-Marc Terrel est facilitateur de pleine conscience. Instructeur MBSR certifié et auteur de « L’art de vivre en pleine conscience » (320 pages, Éditions de Mortagne, 2019), il accompagne depuis plus de vingt ans des personnes en quête de présence et de sens. Il anime des retraites et voyages initiatiques, une application mobile de méditation et vit aujourd’hui dans la campagne près d’Essaouira. Son approche, la Voie de l’Instant, tient en une intuition simple : rien à devenir, juste à se souvenir. Avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Tous réseaux confondus, plus de 250 000 personnes le suivent, et l’on prolonge la conversation sur La Tribu.
