Logo Jean-Marc Terrel 2026
⭠ Tous les articles

J’ai bu pour ne pas sentir : sortir de l’anesthésie sans se renier

... mn de lecture

Est-ce que tu te souviens du premier soir où quelque chose, dans ta tête, s’est enfin arrêté de tourner ?

Moi, je m’en souviens très bien. J’ai quinze ans.
Un produit qui n’aurait jamais dû se trouver entre mes mains, une chaleur qui descend dans la poitrine, et d’un coup ce petit miracle : le silence.
Les épaules qui redescendent. Le ventre qui se desserre. Cette voix inquiète qui commentait tout, tout le temps, et qui se tait, enfin.

Je n’avais pas de mot, à l’époque, pour nommer ce qui venait de se passer.
Aujourd’hui, j’en ai un.
Anesthésie.

Tu connais peut-être ça, sous une forme ou sous une autre.
Le verre de vin qui n’attend plus le repas. Le joint « pour décompresser ». Ou rien de tout cela, juste une manière de remplir, de couvrir, de faire du bruit pour ne pas entendre.

Peu importe la substance, au fond. Ce qui compte, c’est ce qu’elle éteint. La même mécanique joue d’ailleurs avec la nourriture, avec l’écran, avec le travail sans fin.

Boire pour oublier ses émotions n’a rien à voir avec le goût, ni avec un manque de volonté. C’est une anesthésie : un moyen d’éteindre une sensation devenue trop forte, que personne ne nous a appris à traverser. En sortir ne demande pas de te renier, ni de tout arracher d’un seul coup. Cela demande de réapprendre, doucement et en sécurité, à sentir de nouveau.

Anesthésier ou traverser ?

Il existe deux façons de faire avec une émotion trop grande pour toi.

La première, c’est de l’anesthésier.
Baisser le son.
Fermer les volets pour que l’orage n’entre pas.
C’est rapide, c’est efficace, et franchement, ça marche. Sur le moment.

La seconde, c’est de la traverser. Rester avec elle le temps qu’elle monte, culmine, puis retombe, comme une vague sur le sable.

Cela, personne ne me l’avait montré. À quinze ans, personne ne m’avait appris à sentir la peur sans croire que j’allais en mourir. J’avais seulement découvert, sans que quiconque l’ait voulu, qu’il existait des interrupteurs pour l’éteindre.

J’ai raconté ailleurs cette bascule entre arrêter et traverser ; c’est le cœur de toute l’affaire.

Le problème de l’anesthésie, c’est qu’elle ne fait aucun tri.

Quand tu fermes les volets pour ne pas voir l’orage, tu fermes aussi la lumière. Le produit qui endort ta peur endort du même geste ta joie, ta tendresse, ta curiosité, ta capacité à t’émerveiller devant trois fois rien.

Tu crois n’éteindre que ce qui fait mal. En vérité, tu éteins tout.

Et tu finis par vivre dans une pièce aux volets clos, où tu ne distingues plus rien : ni le danger, ni la beauté.

Pourquoi la seule volonté ne suffit jamais ?

C’est ici que la plupart des conseils se plantent. « Il suffit d’arrêter. » « Un peu de discipline, voyons. » Comme si le problème, c’était le verre.

Mais le verre n’est pas le problème. Il est la solution. Une mauvaise solution, une solution qui coûte de plus en plus cher, mais une solution à quelque chose de bien réel : une sensation que tu ne sais pas encore accueillir autrement.

Tant que tu t’acharnes sur la solution sans t’occuper du problème qu’elle recouvre, tu te bats contre toi-même.

Tu serres les dents, tu tiens trois semaines, et un soir la sensation revient, intacte, jamais traversée, et il n’y a plus rien pour la couvrir.
Alors tu rouvres le placard. Et par-dessus la peur, tu ajoutes désormais la honte d’avoir « flanché ».

La volonté seule échoue parce qu’elle traite l’anesthésie comme un vice à mater, quand il s’agit d’une béquille fabriquée un jour où tu n’avais rien d’autre sous la main.

Une béquille, tu ne la jettes pas en te traitant de faible. Tu réapprends d’abord à tenir debout. Ensuite, elle tombe d’elle-même, presque sans que tu t’en aperçoives.

Comment rouvrir le sentir sans que tout déborde ?

Voilà la peur qui arrête presque tout le monde au bord du chemin.

Si tu as passé des années à ne pas sentir, l’idée de rouvrir ressemble à un saut dans le vide. Tu gardes ton cœur fermé parce que tu ne sais jamais ce qui pourrait remonter si tu l’ouvrais.

Et tu as raison de te méfier : arracher les volets d’un coup, te jeter dans les grandes émotions sans le moindre filet, c’est le meilleur moyen de te faire submerger, puis de courir tout refermer, plus vite encore qu’avant.

Il existe une autre façon de faire, et elle est étonnamment douce.

Tu ne rouvres pas en te forçant à ressentir la grande douleur. Tu rouvres par le plus petit, le plus neutre, le plus sûr.

Tu rappelles à ton corps qu’ici, maintenant, dans cette pièce, aucun danger ne rôde.
Avant d’accueillir l’orage, tu vérifies simplement que la maison tient debout.

C’est exactement le geste que propose la pratique qui suit.

La pratique : faire le tour de la pièce des yeux

Si tu as longtemps bu, fumé ou mangé pour ne pas sentir, revenir droit à la sensation peut faire peur. Alors ne commence pas par la sensation. Commence par le regard.

Là où tu es assis, laisse lentement tes yeux parcourir la pièce.
Tourne la tête, sans te presser.
Repère ce qui est là : un mur, une lumière, la poignée d’une porte, un objet familier.

Ce simple tour d’horizon envoie un message très ancien à ton système nerveux : aucun danger n’est présent, ici, maintenant. Tu n’es pas dans l’orage. Tu es dans une pièce, et la pièce est sûre.

Tu n’as pas à plonger dans les grandes émotions d’un seul coup.
Tu réapprends d’abord à être là, en sécurité, les yeux ouverts.
C’est tout. C’est minuscule. Et c’est justement parce que c’est minuscule que c’est tenable.

Deux attitudes de La Voie de l’Instant travaillent ici en silence : la confiance, celle qui parie que le processus te porte même quand tu n’en vois pas encore le bout, et la patience, celle qui sait que des volets se rouvrent cran par cran, jamais sur commande.

Réhabiter le présent par les yeux, avant d’accueillir quoi que ce soit de plus grand.

Sortir de l’anesthésie sans se renier

Le titre de ce texte dit « sans se renier », et j’y tiens vraiment.

Parce que le piège, au moment où tu sors d’une anesthésie, c’est de vouloir renier celui que tu as été. De regarder l’adolescent de quinze ans avec mépris. De te dire : quelle faiblesse, quelles années perdues…

Or cet adolescent n’était pas faible. Il était même drôlement ingénieux.

Avec les moyens du bord, sans personne pour lui montrer autre chose, il a trouvé le seul interrupteur disponible pour survivre à une anxiété plus grande que lui. Je ne lui dois aucun mépris. Je lui dois de la reconnaissance, et une main tendue.

Sortir de l’anesthésie ne consiste pas à effacer ces années, mais à leur rendre justice, en apprenant enfin ce que personne n’avait pris le temps de nous transmettre : qu’une émotion ne tue pas, qu’elle passe, et que tu peux rester là, présent, pendant qu’elle passe.

Cela ne se fait pas en un soir. Cela se fait un tour de pièce à la fois.

Questions fréquentes

Pourquoi je bois quand ça ne va pas ?

Parce que l’alcool est un anesthésiant rapide et redoutablement efficace. Quand une émotion monte et que tu n’as jamais appris à la traverser, boire « fonctionne » : ça baisse le son, immédiatement. Le souci, c’est que ça ne règle rien de ce qui se joue en dessous, et que ça éteint aussi tout le reste, la joie comprise. Tu ne bois pas parce que tu es faible. Tu bois parce que personne ne t’a montré d’autre porte que celle-là.

Comment arrêter d’anesthésier ses émotions ?

Pas en te privant de ta béquille par la seule volonté, mais en t’occupant de ce qu’elle couvre. Réapprends d’abord à te sentir en sécurité dans l’instant présent, la pratique du tour de la pièce est faite pour cela, puis, pas à pas, à rester avec une sensation le temps qu’elle monte et redescend. Plus tu sais traverser, moins tu as besoin d’éteindre.

Faut-il tout arrêter d’un coup ?

Ça dépend de ce dont il s’agit. Pour une addiction douce, une anesthésie légère du quotidien, la vraie question n’est pas d’arrêter net, mais de comprendre ce que tu cherches à ne pas sentir : sinon la sensation reviendra frapper à une autre porte, sous un autre déguisement. En revanche, s’il existe une véritable dépendance physique, ce n’est plus une affaire de volonté ni de méditation : c’est le moment de te faire accompagner par un médecin ou un professionnel. Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse, c’est du discernement.

Comment savoir si je bois pour me détendre ou pour ne pas sentir ?

Fais un test, un soir : si je retire le verre, qu’est-ce qui monte ? Si la réponse est « rien de particulier », tu te détends, et c’est très bien. Si la réponse est une gêne, une agitation, une émotion que tu préfères ne pas regarder en face, alors le verre ne te détend pas : il t’anesthésie. La différence ne se joue pas dans le produit, mais dans ce qu’il recouvre.

Alors je te laisse avec la seule question qui compte vraiment ce soir : qu’est-ce que tu n’as jamais appris à sentir, et que tu couvres encore, faute d’avoir eu, un jour, quelqu’un pour te montrer comment le traverser ?

Chaque mardi, au coin du feu, Jacqueline et moi déposons une lettre pour ceux qui réapprennent, tout doucement, à rouvrir leurs volets. Aucune recette miracle, aucune injonction : un pas à la fois, à hauteur de vie. Si ces lignes t’ont parlé, tu peux nous rejoindre au coin du feu.

Jean-Marc

    ⭠ Tous les articles

    Tu nous rejoins dans "la tribu" ?

    Jacqueline &é Jean-Marc Terrel
    Un lieu pour échanger en profondeur, sans urgence.
    Un espace pour prendre du recul sur ce qui est vécu.
    Les ressources soutiennent le quotidien autant que l’essentiel.
    Les mots peuvent être simples, parfois hésitants.
    Ils sont reçus avec bienveillance.
    Le lien fait le reste.
    ©2026 - Tous droits réservés - Jean-Marc Terrel