Logo Jean-Marc Terrel 2026

Méditer pendant un deuil : possible quand tout en toi veut hurler ?

Il y a un coussin de méditation que je n’arrivais plus à approcher.

Automne 1999. Ma fille aînée vient de naître. Mon frère cadet, Bruno, est mort quelques semaines plus tôt sur une route, à vingt-quatre ans, un mois avant que naisse son propre enfant.

Le coussin est toujours là, dans le coin de la pièce, à sa place. Je le regarde depuis le canapé. Je sais m’asseoir. Je l’ai fait mille fois.

Ce soir-là, je m’assois quand même, par habitude, par entêtement peut-être, et rien ne se passe comme avant. Le souffle ne descend pas. Le calme ne vient pas. Il y a juste une vague qui monte dans la poitrine, énorme, et une seule envie, très nette, très animale : hurler.

Et cette pensée, en plus, qui vient tout gâcher : « tu médites depuis des années, et tu n’es même pas fichu de rester tranquille cinq minutes. »

Tu connais peut-être ça, toi aussi. Cette double peine.

La douleur d’abord, immense, qui te submerge. Puis, par-dessus, la petite voix qui te souffle que tu t’y prends mal, que quelqu’un qui pratique « devrait » savoir traverser ça avec plus de grâce. Tu t’assois pour trouver un peu de paix, et tu te relèves en te sentant, en prime, mauvais élève de ta propre pratique.

C’est le même piège que celui de méditer quand on a déjà tout essayé et que ça ne marche pas : croire que si ça ne te calme pas, c’est que tu t’y prends mal.

Oui, tu peux méditer pendant un deuil, mais pas pour faire taire la douleur.
Pratiquer la présence dans le deuil, ce n’est pas rester zen. C’est rester là, même en pièces, avec ce qui te traverse, la peine, la colère, le vide, sans exiger de toi le calme. Il n’y a rien à réussir, rien à rater. La présence accueille la souffrance, elle ne la supprime pas.

Le coussin que je n’arrivais plus à approcher

Ce que j’ai compris cet automne-là, je ne l’ai pas compris tout de suite. Ça m’a pris des mois.

Tant que je m’asseyais pour que ça aille mieux, tout empirait. Chaque pratique devenait un examen que je ratais. Le souffle refusait de me calmer, alors je me crispais, je forçais, je m’en voulais, et la spirale tournait.

Puis, un soir, épuisé d’exiger, j’ai lâché l’exigence.
Je me suis assis sans rien attendre.
J’ai juste dit, tout bas, à la vague : « d’accord. Tu es là. Je reste. »

Rien ne s’est calmé. Mais quelque chose, pour la première fois, a cessé de se battre.

Je pleurais, et pour une fois je ne me reprochais pas de pleurer. C’était encore atroce. Mais je n’étais plus seul avec l’atroce : j’étais là, avec moi, dans l’atroce.

La nuance paraît mince. Elle change tout.

Méditer en plein deuil, est-ce vraiment possible ?

Oui. À une condition : renoncer à l’idée que la pratique va éteindre la peine.

La méditation, dans le deuil, ne sert pas à te ramener au calme. Elle sert à ce que tu ne t’abandonnes pas au moment où tu as le plus mal. Rester avec la vague, ce n’est pas la faire baisser. C’est ne pas ajouter, par-dessus la douleur d’avoir perdu, la douleur de te juger de mal la porter.

Un deuil n’est pas un problème de technique. C’est de l’amour qui n’a plus où se poser. Aucune posture assise ne dissout ça, et ce n’est pas son rôle.

Présence n’est pas performance : le piège du « bien méditer »

Voilà le nœud, et il te guette dès que tu souffres : confondre la présence avec une performance de sérénité.

« Bien méditer » en plein deuil, ce serait quoi, au juste ? Rester impassible pendant que ton monde s’écroule ? Ce n’est pas de la présence, c’est de l’anesthésie. Et l’anesthésie, tôt ou tard, se paie.

La présence, elle, ne trie pas ce qui a le droit d’être là. Elle accueille ce qui vient.
Si ce qui vient, c’est un torrent de larmes, elle accueille les larmes.
Si c’est de la colère, sourde, contre le sort, contre le disparu, contre toi, elle accueille la colère.
Si c’est un vide blanc, sans rien, pas même de tristesse, elle accueille le vide.

Pleurer pendant une pratique n’est pas un échec de la pratique. C’est la pratique qui fait exactement son travail : te tenir présent à ce qui est vrai, à l’instant où c’est vrai.

Le jour où tu cesses de noter tes séances comme un professeur note une copie, tu découvres que tu n’as jamais raté une seule fois. Tu étais là. C’était déjà tout.

Le deuil comme passage, pas comme problème à résoudre

Nous avons hérité d’une drôle d’idée : qu’un deuil se « gère », qu’il se « surmonte », qu’au bout d’un délai raisonnable nous devrions « aller mieux » et rendre au monde notre sourire.

Le deuil n’est pas un problème à résoudre. C’est un passage à traverser. La différence n’est pas un jeu de mots.

Un problème appelle une solution, une méthode, un avant et un après bien nets. Un passage, lui, se marche. Il a ses paysages, ses tempêtes, ses jours de plat, ses rechutes sans prévenir, un dimanche, dans un rayon de supermarché, devant un objet ridicule qui te rappelle l’absent.

Tu ne le franchis pas d’un bond.
Tu avances, tu recules.
Tu t’assois sur le bord du chemin, tu repars.

J’ai passé des années au désert, à Mhamid, à marcher avec des personnes qui traversaient des seuils lourds. Le sable enseigne une chose simple : une dune ne se surmonte pas de face, en la niant. Elle se traverse pas à pas, en épousant le relief, en acceptant d’avancer moins vite que tu ne le voudrais.

Le deuil est de cette famille-là. Non pas un mur à abattre, mais un relief à épouser.

Ce que la pleine conscience peut, et ce qu’elle ne peut pas

Soyons honnêtes, sinon je te vends du vent.

Ce que la pratique peut : t’offrir un point d’appui pour revenir au moment présent quand tout devient flou, même quand le sol se dérobe. T’apprendre à ne pas fuir la vague, ni à te noyer dedans, mais à la laisser passer à travers toi. Te rendre à ta propre compagnie dans les nuits où personne d’autre ne peut te tenir la main.

Ce qu’elle ne peut pas : remplacer les autres. Faire le travail du temps. Ramener celui qui est parti.

Et surtout, elle ne peut pas se substituer à un accompagnement humain quand le deuil s’enlise, se referme sur lui-même et cesse d’avancer.

La pratique est un appui, pas un rempart contre la vie. Elle t’aide à traverser. Elle ne traverse pas à ta place, et elle ne prétend pas le faire.

Trois appuis tout simples quand pratiquer formellement est impossible

Il y a des jours où t’asseoir en tailleur est au-dessus de tes forces. C’est normal.

Voici une pratique brève, à ta portée même debout, même en pleine vague, quand le formel devient impossible. Je l’appelle les trois reconnaissances.

Quand la vague te submerge et que tu voudrais hurler, tu peux t’offrir trois reconnaissances, tout bas, pour toi seul.

La première : « ceci est un moment de souffrance. » C’est vrai. C’est là. Tu ne le nies pas, tu le nommes.

La deuxième : « la souffrance fait partie du fait d’être humain. » Tu n’es pas seul à traverser cela. D’autres, à cette seconde, quelque part, portent la même chose. Tu rejoins l’immense famille de ceux qui ont perdu.

La troisième : « est-ce que je peux, juste maintenant, m’offrir un peu de douceur ? » Pas une solution. Juste une main posée sur le cœur, une respiration plus lente, un mot doux que tu dirais à un ami en larmes.

L’ancrage est simple, et c’est le cœur de la Pleine Conscience Humaniste : la compassion, et l’autocompassion. Regarder ta part qui souffre comme tu regarderais celle d’un ami.

Tu ne dirais pas à un ami effondré : « ressaisis-toi, tu t’y prends mal. » Tu t’assoirais près de lui. Offre-toi ça.

Il n’y a rien à réparer, rien à réussir. Seulement à te tenir compagnie dans ce qui fait mal.

Quand chercher un autre soutien

La pleine conscience a ses limites, et un bon facilitateur est le premier à te le dire.

Une pratique ne remplace pas un accompagnement quand la douleur cesse d’être un passage pour devenir une prison. Certains signaux ne trompent pas : des mois qui passent sans le moindre relâchement, le quotidien le plus simple qui devient impossible à tenir, l’idée que la vie ne vaut plus la peine qui s’installe, plus rien qui ait de goût ni de sens sur une longue durée.

Là, ce n’est pas d’une application ou d’une méditation de plus que tu as besoin. C’est d’un regard humain formé pour ça : un thérapeute, un médecin, une personne qui accompagne les deuils compliqués, un groupe de parole.

Aller frapper à cette porte n’est pas un aveu de faiblesse ni un échec de ta pratique. C’est, au contraire, une des plus belles preuves de présence à toi-même : reconnaître que tu ne peux pas tout porter seul.

Un deuil se traverse aussi avec les autres. La pratique t’apprend, justement, à ne plus confondre l’autonomie avec la solitude.

Questions fréquentes

Peut-on méditer pendant un deuil ?

Oui, mais pas pour faire taire la douleur. Méditer dans le deuil, c’est rester présent à ce qui te traverse, la peine, la colère, le vide, sans exiger de toi le calme. Il n’y a rien à réussir ni à rater : la présence accueille la souffrance, elle ne la supprime pas. Tu ne t’assois pas pour aller mieux, tu t’assois pour ne pas t’abandonner au moment où tu as le plus mal.

Est-ce normal de ne pas réussir à rester zen quand on médite en deuil ?

Totalement. La présence n’est pas la performance du calme. Pleurer, bouillonner ou ne rien ressentir pendant une pratique n’est pas un échec : c’est le deuil qui s’exprime. Vouloir « bien méditer » en pleine peine ne fait qu’ajouter une pression inutile par-dessus la douleur. Le jour où tu cesses de te noter, tu réalises que tu n’as jamais raté une seule séance.

La méditation suffit-elle à traverser un deuil ?

Non, et elle ne le prétend pas. La pratique offre un appui pour rester présent à toi, mais un deuil se traverse aussi avec les autres, le temps, parfois un accompagnement adapté. Un deuil qui s’enlise, qui te coupe durablement de la vie, demande un soutien humain, pas seulement une pratique solitaire. Savoir aller chercher de l’aide fait pleinement partie du chemin.

Comment continuer à pratiquer quand je n’arrive même plus à m’asseoir ?

En renonçant, d’abord, au format assis. Quand le formel devient impossible, la présence se glisse dans le minuscule : une main posée sur le cœur devant l’évier, quelques pas sentis dans le couloir, les trois reconnaissances murmurées quand la vague monte. La pratique n’est pas un rendez-vous rigide que tu honores ou que tu rates. C’est une façon de rester en compagnie de toi, à la mesure exacte de ce que tu peux ce jour-là.

Et toi, dans ta prochaine vague, oseras-tu essayer de rester là, sans exiger de toi le calme, comme tu resterais près d’un ami qui pleure ?

Ces choses-là, celles qui ne se disent pas facilement, le désert sait les accueillir mieux que les mots. C’est ce que je vis à chaque édition de nos retraites PAS’SAGE, des seuils que nous traversons à pas lents, ensemble, au milieu des dunes de Mhamid : les prochaines ont lieu en octobre 2026, et tu retrouves nos rendez-vous au désert dans notre communauté La Tribu.

Et si l’idée d’un grand départ n’est pas pour maintenant, chaque mardi, Au coin du feu reste un appui doux, une lettre pour ne pas traverser seul. Elle t’attend là, quand tu voudras.

Jean-Marc

    Tu nous rejoins dans "la tribu" ?

    Jacqueline &é Jean-Marc Terrel
    Un lieu pour échanger en profondeur, sans urgence.
    Un espace pour prendre du recul sur ce qui est vécu.
    Les ressources soutiennent le quotidien autant que l’essentiel.
    Les mots peuvent être simples, parfois hésitants.
    Ils sont reçus avec bienveillance.
    Le lien fait le reste.
    ©2026 - Tous droits réservés - Jean-Marc Terrel