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Revenir au corps fait remonter l’enfoui : pourquoi, et que faire

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Troisième soir dans le désert, du côté de Mhamid El Ghizlane.
Après trois jours de marche sans un mot, le silence a fini par passer sous la peau.
Je suis assis sur une dune, le sable encore tiède dessous, l’air déjà froid dessus. Plus loin, les braises du bivouac. Je ne fais rien, je ne cherche rien de particulier.

Et là, sans prévenir, quelque chose monte dans la poitrine. Une vague. Les yeux qui piquent. Une tristesse que je n’avais pas convoquée, qui n’a rien à voir avec la beauté du couchant.

Je connais ce mouvement, aujourd’hui.
Le corps, dès que nous cessons de le brusquer, se met à rendre ce que la tête avait rangé loin.
Ce n’était pas au programme. Ça ne l’est jamais.

Tu connais peut-être ce moment.
Tu t’assieds pour méditer, ou tu t’arrêtes enfin après des semaines à courir, et au lieu du calme espéré, une émotion surgit. Des larmes sans motif clair. Une boule dans la gorge. Un chagrin dont tu ne retrouves même plus l’adresse.

Et la première pensée, presque toujours, c’est : « je m’y prends mal. »

Si des émotions remontent quand tu médites ou quand tu reviens habiter ton corps, tu ne t’y prends pas mal. C’est exactement ce qui doit arriver. Le corps garde ce que le mental a mis de côté pour continuer à tenir, et dès que tu ralentis, dès que tu cesses de le couvrir de bruit, il fait remonter ce qui attendait. Ce n’est ni une rechute ni un ratage : c’est le signe que quelque chose commence enfin à se dénouer.

Pourquoi le corps garde-t-il ce que la tête a oublié ?

Quand une émotion est trop grande pour le moment où elle arrive, le mental fait ce qu’il sait faire de mieux. Il la range dans un tiroir, ferme le tiroir, et nous continuons.
C’est une intelligence, pas un défaut. Elle nous permet de finir la journée, d’élever nos enfants, de tenir l’espace des autres quand notre propre sol tremble.

Mais la tête range, et le corps, lui, garde.
Il garde dans une gorge qui se serre toujours au même endroit, dans des épaules qui ne redescendent plus, dans une respiration retenue depuis si longtemps qu’elle est devenue ta normale.

Mon père est mort quand j’avais dix ans. J’ai fait ce que fait un enfant : j’ai rangé, et j’ai continué. Pendant quarante ans.
C’est vers la cinquantaine, allongé chez un praticien qui travaille avec les émotions, un bol tibétain posé sur la poitrine, que ce chagrin est enfin remonté. La vibration du métal contre le sternum, ce son grave qui traverse toute la cage thoracique, et d’un coup ce deuil que je croyais réglé, classé, terminé. Il n’était pas fait. Il attendait, patiemment, que je lui fasse une place.

Le corps ne ment pas.
C’est l’une des premières choses que ce chemin m’a apprises : la tête raconte des histoires, le corps, lui, sait. Apprendre à se réconcilier avec un corps longtemps ignoré, c’est accepter qu’il ait, sur nous, quelques longueurs d’avance.

Faut-il retenir la vague, ou se laisser emporter par elle ?

Quand ça monte, nous avons deux réflexes, et tous les deux nous éloignent de ce qui cherche à se défaire.

Le premier, c’est fuir.
Se lever, allumer un écran, se resservir quelque chose à manger, se raisonner (« ce n’est rien, ça va passer »). Repousser ce qui monte. La vague redescend, oui, mais elle reviendra un peu plus forte, la prochaine fois que tu t’arrêteras.

Le second, c’est nourrir.
Replonger dans l’histoire, chercher le coupable, dérouler le film pour la centième fois, se laisser aspirer par le tourbillon des pensées. Là, ce n’est plus l’émotion que tu traverses, c’est le récit que tu remets en scène. Et un récit ne se dénoue jamais, il se répète.

Retenir la vague, c’est se battre contre elle par la seule volonté.
La nourrir de pensées, c’est l’entretenir sans fin.
Dans les deux cas, tu n’es jamais vraiment avec ce qui est là.

Il existe une troisième voie, simple à énoncer et délicate à vivre : rester avec la sensation dans le corps, sans lui ajouter d’histoire. La laisser monter, culminer, redescendre. Comme une vague, précisément. Aucune vague ne monte indéfiniment.

La micro-pratique : faire une place à ce qui remonte

Elle tient en un geste, et ce geste s’apprend en le faisant.

Quand revenir au corps fait remonter quelque chose d’enfoui, au lieu de le chasser, tu lui fais une place.

Tu localises la sensation difficile. Où est-elle, exactement ? Dans la gorge, la poitrine, le ventre ? Tu poses ton attention là, tout doucement, comme tu poserais une main.

Tu en épouses les contours. Tu cesses de lutter contre sa présence, comme si, intérieurement, tu lui disais : « oui, tu peux être là. »

Ce n’est pas confortable. Et ça n’a rien de grave.
Ce qui est accueilli peut enfin se dénouer.

Ce petit geste porte deux des attitudes qui fondent la Voie de l’Instant : l’acceptation, qui reconnaît ce qui est là sans se résigner, et la douceur, celle que tu t’offres à toi-même, toi qui as passé ta vie à en offrir aux autres. Tu ne forces rien. Tu ouvres.

Pourquoi comprendre ne suffit-il jamais ?

Tu peux avoir tout compris. Avoir lu, analysé, nommé, posé des mots justes sur ton histoire. Et sentir, malgré tout, que quelque chose reste coincé quelque part.

C’est normal. Ce qui s’est logé dans le corps ne se déloge pas par la pensée.
Tu ne peux pas raisonner une gorge serrée pour qu’elle se desserre.
Tu ne peux pas expliquer à ta poitrine qu’elle a le droit de s’ouvrir.

Le corps entend une autre langue : celle de l’attention, de la présence, du temps que tu lui accordes enfin.

C’est pour cela que méditer, marcher dans le silence, s’allonger et sentir, tout ce qui te ramène dans ton corps après une vie passée dans ta tête, fait parfois remonter ce que trente ans de réflexion n’avaient pas résolu. Rien à voir avec un contournement du mental. C’est un autre chemin, plus ancien, qui passe par en dessous.

Et ce chemin demande de la patience. Les graines poussent à leur rythme, jamais au nôtre.

Questions fréquentes

Pourquoi je pleure en méditant ?

Parce que le silence lève le couvercle. Toute la journée, le bruit, l’activité et les écrans tiennent tes émotions à distance. Quand tu t’assieds et que le vacarme s’arrête, ce qui était contenu remonte à la surface. Pleurer en méditant n’est pas le signe que tu médites mal, c’est souvent le signe que tu médites vraiment. Laisse couler, sans commentaire. Si c’est un deuil qui remonte, tu n’es pas seul à le vivre ainsi : j’en parle dans méditer pendant un deuil.

Est-ce normal que des émotions remontent quand je m’arrête ?

Oui, et c’est même très fréquent. Tant que tu cours, tu n’as pas le temps de sentir. Dès que tu t’arrêtes, le corps profite de l’espace pour rendre ce qu’il portait. Beaucoup de personnes que j’accompagne le vivent dès les premiers jours de silence en retraite : l’arrêt ne crée pas l’émotion, il lui donne enfin la place de se montrer.

Que faire quand une émotion forte surgit ?

Ne fais rien de spécial, et surtout ne fais rien contre. Localise la sensation dans ton corps, respire avec elle, laisse-la monter et redescendre. Tu n’as ni à la fuir, ni à alimenter l’histoire qui l’accompagne. Si c’est trop, ouvre les yeux, sens tes pieds sur le sol, reviens à ton souffle. Tu gardes toujours la main.

Faut-il se faire accompagner quand ça remue trop ?

Parfois, oui, et il n’y a aucune faiblesse à cela. Si ce qui remonte te submerge, revient sans relâche ou touche à des blessures trop lourdes à porter seul, être accompagné par un thérapeute ou un facilitateur change tout. Une présence à côté de toi permet de traverser ce que tu ne franchirais pas seul. Savoir recevoir de l’aide fait partie du chemin, pas de ses échecs.

Et toi, la prochaine fois qu’une vague monte dans le silence, sauras-tu lui faire une place, juste une petite place, plutôt que de refermer le tiroir ?

Chaque mardi matin, avec Jacqueline, nous déposons notre lettre « Au coin du feu ». Des mots simples et des pratiques à hauteur de vie, pour ceux qui apprennent à s’habiter plutôt qu’à se fuir. Si ces lignes te parlent, tu peux nous y retrouver en t’inscrivant ici. Et pour un appui au quotidien, dans ces moments où tu reviens tout doucement dans ton corps, l’application Conscienceo peut t’accompagner, pas à pas.

Jean-Marc

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